‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 3 sur 22 · I. LETTRE DU CITOYEN BOYER · texte numérisé non relu

I. LETTRE DU CITOYEN BOYER

« J'ai fait serment de défendre tous les députés contre leur.'» « ennemis. Je jure que la terre s’agrandirait en vain pour sou.-- « Iraire un lioinme qui aurait blessé un député; je fais le n.ôinc « serment de venger la mort des patriotes qui, pour soulenir la

PRÉFACE

« pion des bons patriotes attaqués par les aristocrates « batailleurs, ayant eu connaissance de la provocation a faite par un nommé Sainte-Lucc à M. Rocliambault « fils, alla trouver celui-ci, Saiiite-Luce, accompagné (( de quatre témoins qui l’attendaient à la porte et lui « montra le n“ 77 des Hévoiutiom de Paris, et en con- « séquence de l’engagement qu’il y prend, lui signifia « qu’il eût à le suivre. Sainte-Luce refusa, disant qu’ils « n’avaient point de querelle à vider ensemble. M. Boyer « lui répliqua que puisqu’il en avait intenté une à un « bon patriote, lui, Boyer, le représentait. Le sieur « Sainte-Luce persista dans son refus.

« Nous sommes autorisés à publier que M. Boyer est a à la tête de cinquante spadassinicides. Son adresse est « passage du bois de Boulogne, faubourg Saint-Denis. »

Cette institution des Spadassinicides avait du bon.

(( bonne cause, auraient eu une aflaire dont ils seraient victimes. « Que le vainqueur tremble I l'insiillc faite aux bons citoyens est « réversible sur moi ; je veux sa lêle ; je veux que les ennemis du U bien public tremblent devant un vrai patriote ; je ne veux p^is « que les scélérats jouissent de leur scélératesse. Que les ennemis « de la liberté me regardent comme leur plus grand ennemi! « j’irai partout où la patrie m’ordonnera d'aller; j’ai des armes « que les mains du patriotisme se sont plu à me fabriquer ; elles « ne peuvent manquer leur coup : toutes me sont familières ; je « n’en adopte aucune; toutes me conviennent, pourvu que le ré- « sultat- soit la mort. Le patriotisme vous a inspiré beaucoup de « choses. Moi, j’accomplirai tout ce que vous écrirez. »

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Mieux vaut encore qu’il n’y ait ni spadassins, ni tueurs de spadassins. Mais toutes ces histoires de duels me remettent en mémoire le souvenir d’une anecdote touchante et qu’on m’a contée. M. de Grave, qui sait tout sur ce sujet, doit la connaître. Elle est d’un bout à l’autre authentique.

C’était à l’époque où la Minerve, armée en guerre, s’attaquait à la royauté, avec des allures de pamphlet sans pitié et de Satire Ménippée. Benjamin Constant, tout feu, tout flamme, allait et venait, lançant des articles qui ressemblaient à des brandons, aiguisant le sarcasme, applaudissant à l’heureuse audace de ses collaborateurs, Evariste Dumoulin, M. Jay, M. Jouy et aussi celui des Lacretelle qu’on appelait l’aîné. C’est dans la Minerve qu’Eliennc — monsieur Etienne — publiait des lettres charmantes où la Restauration était raillée de la bonne manière et commençait, par exemple, un article de cette façon-là :

« J'ai des nouvelles de Paris à trous donner : je viens . de lire les journaux anglais / »

Tout allait bien, et le ministère enrageait, faisant la sourde oreille; mais un matin, — le lendemain d’un jour où la Minerve s’était avisée de critiquer les gardes du corps, — un officier se présente au bureau du journal, demande l’auteur de l’article, et, à deux heures de là, le gratifie d’un vaillant coup d’épée.

PRÉFACK.

Les gardes du corps étaient alors le point de mire de toutes les railleries et de toutes les rancunes. Les soldats de la Loire, encore noirs de poudre, et qui promenaient dans Paris leurs bottes éculées, regardaient avec colère passer ces jolis hommes élégants et parfumés, dans leurs uniformes tout flambants neufs. C’est le moment où mademoiselle Mars, dit-on, se vengeait de leurs sifDets par cette question :

a Qu’a de commun Mart avec messieurs les gardes du corps? »

Sur la porte de leurs casernes, un jour, au quai d’Orsay, ne trouva*t-on pas ces mots tracés à la craie ; Fabrique déplais argentés qui ne vont pas au feu,

 ces sarcasmes, les gardes du corps répondaient par des coups d’épée, et ce que le Palais-Royal vit alors de rixes et de querelles est incalculable. Le café Lcmblin en a conservé longtemps le souvenir.

On a conté déjà, — c’est, je crois , madame de Bassanville, — l'histoire de cet Américain qui, au bal de rOpéra, appliqua par derrière un vigoureux soufflet à un garde du corps mis en bourgeois et qu’il avait cru reconnaître. C’était une erreur. L’Américain se confond en excuses. « Je vous demande pardon... une ressemblance étrange... comment me faire pardonner? » Et certes, le garde du corps eût pardonné; mais.il avait des amis, et ceuxrci: « Non, non, uq.so.vKHet v^ut. ùa

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duel. Il n’y a pas d^excuse possible. 11 faut se battre. — Battons-nous, dit l’Américain. » On va sur le terrain, et l’Américain a le bras percé. «Quand je serai guéri, dit-il à son adversaire en se retirant, je viendrai me remettre à votre disposition. »

La blessure se cicatrise, s’efface. Voilà un homme qui ne pense plus — je ne veux point faire un méchant mot — h son garde du corps. Un beau jour, celui-ci revient ; « C’est moi I 11 paraît que mes camarades ne trouvent pas mon honneur satisfait. » Nouveau duel, où l’Américain reçoit une nouvelle blessure. Il en a pour trois mois cette fois, et il ne sort du lit que pour monter sur le vaisseau qui doit le transporter à New-York. Un an se passe. Au bout de l’an, qui le malheureux Américain trouva-t-il un soir dans son salon, en rentrant de la chasse? Le garde du corps 1

— Monÿeur, dit celui-ci, je vous demande pardon, mais on ne se lassait pas en France de me parler de vous, de vos plantations et de votre bonne mine. On me répétait du malin au soir que vous engraissiez, et que les gens que je tue se portent assez bien. Il faut en Gnir, — et celte fois je viens vous casser la tête ou vous percer le ventre pour tout de bon.

— Percez, répondit l’autre.

Mais, au dernier- moment, le garde du corps se trouva, sinon ridicule, du moins barbare. 11 remit l'épée

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au fourreau. Hélas! après cela comment revenir en France? J’ai parfaitement oublié de vous dire que l’Américain avait une sœur. Vous voyez le dénoûmcnt d’ici. Pour peu que vous soyez vaudevilliste (et tout Français i’csl un peu beaucoup), vous avez déjà conclu entre eux un solide mariage. C’est en effet ainsi que finit l’histoire, — qui n’est pas un conte.

Et la Minerve, et Lacretelle, et Benjamin Constant? M’y voici. Les gardes du corps avaient, parait-il, décidé en commun que pas un article un peu tapageur ne passerait au journal libéral sans qu’on ne demandât aussitôt raison au rédacteur. C’eût été le cas ou jamais de ressusciter les Spadassinicides de 1790. Trois ou quatre duels avaient eu lieu. Benjamin Constant, qui était brave (il se battit, comme on sait, dans son jardin, sur une chaise), commençait à s’impatienter. Tenir la plume et tenir l’épée à la fois, c’était fatigant. Il s’en plaignait un soir amèrement au cercle des Etrangers, dans le ci-devant hôtel d’Oigny, où il passait souvent la nuit à jouer.

L’auteur du Cours de politique constitutionnelle avait pour ami un ancien colonel de l’Empire, actionnaire du journal et un peu collaborateur à l’occasion. Celui-ci avait déjà payé de sa personne, il avait blessé son adversaire, on l’avait blessé à son tour. C’était bien, mais cela ne pouvait toujours durer.

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xXlIt

— Il nous faudrait trouver, dit-il à Benjamin Constant, une façon de prévôt qui répondît comme il faut aux cartels de ces enragés-là! avec une botte assurée pour tout l’escadron, ce serait, je crois, bien sufQsant.

— C’est à vous de trouver cela.

Le colonel se mit à chercher. Il se promenait, une semaine après, boulevard du Temple, lorsqu’il reconnut, marchant lentement, pâle et l’air attristé, un de ses anciens soldats qui regardait devant lui, sans voir, d’un œil atone, — le regard des désespérés. Le colonel lui frappa sur l’épaule :

— Bonjour, Vincent?... *

— Mon colonel, dit Vincent (était-ce bien son nom?) en devenant rouge... Ah ! mon colonel I...

Il ouvrait de grands yeux, ne pouvant croire à ce qu’il voyait.

— On se retrouve donc ?

— Il paraît. Eh bien ! mon pauvre vieux, et cet uniforme de dragons, nous l’avons donc quitté, toi et moi? C’est fini. En avons-nous vu ensemble! Est-ce que tu es heureux, Vincent? Qu’cst-ce que tu fais?

— Rien.

— Voudrais-tu faire quelque chose?

— Vous avez une place à m’offrir, colonel?

— Une place excellente. Écoute. Tu n’aimes pas les soldats de parade, qui sentent la pommade comme nous

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sentions le salpêtre? Eli bien, il s’agirait il’en découdre quelques-uns, s’ils venaient chercher des raisons aux journalistes qui leur disent leurs vérités. Comprends bien!... Tu resterais au bureau, — au bureau du journal, — de dix heures à cinq heures, faisant là ce que tu voudrais; tu fumerais ta pipe, tu serais libre. Seulement il ne faudrait pas laisser les fleurets se rouiller. Ce n’est pas ça qui t’embarrasse. Et l’on te payerait dix fois, — cent fois ! parbleu ! — ce qu’on te donnait pour aller de si bon cœur à la Moskowa, — tu t’en souviens?

L’ancien dragon se grattait la tête, passait la main sur sa moustache, regardait le bout de ses souliers, qui prenaient l’eau et bâillaient piteusement.

— Eh bien? dit le colonel.

— Eh bien I mon colonel, je ne dis pas oui, je ne dis pas non; je consulterai ma femme.

— Tu es marié?

— Et j’ai trois enfants.

— Trois enfants? Oh! dans ce cas, mon brave, rien de fait... Non, non, c’est impossible... Ne t’inquiète pas. je te trouverai un autre emploi.

— Bastl répliqua Vincent, en voilà toujours un. Attendez un peu, allez ; je vous l’ai dit, colonel, je vais consulter ma femme.

Le lendemain, le soldat entrait au bureau de rédac-

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