‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 5 sur 22 · LES · texte numérisé non relu

LES

UN HÉROS SINISTRE

Il est bien entendu que nous n’avons nullement rinlenlion de donner la triste qualification de duellistes aux honorables susceptibilités qui, de nos jours, vont sur le terrain vider leurs différends un pistolet ou une épée à la main.

Ceux dont nous voulons parler formaient jadis une race à part dans la société; — aujourd’hui le type n’existe plus, le souvenir seul en est resté comme pour servir de précisé leur histoire désormais légendaire.

Sous la Restauration, les duellistes appartenaient, par leur position de fortune, et plus souvent encore

par leur naissance, aux classes les plus élevées de la société. Beaucoup d’entre eux étaient de maison noble; aussi se servaient-ils de ce prétexte pourfaiic intervenir la question politique dans leurs querelles de spadassins, et abriter ainsi sous un manteau honorable leurs provocations intempestives.

Mais nul ne se trompait à leurs allures, et tous, au contraire, savaient faire in petto la dilTérence qui existait entre un partisan et un assassin. D’ailleurs, qu’importait leur rang et leur naissance! une fois ce titre de duelliste rivé à leur nom, rien ne pouvait plus les protéger contre l’ostracisme qu’ils s’étaient attiré de la part de la bonne compagnie.

Ils devenaient des parias, des bêtes fauves; ils .s’imposaient à la foule,: mais repoussés et chassés de toute part, il ne leur était plus permis ni de s’asseoir ni même de s’arrêter dans la société avec laquelle ils étaient en guerre; ils ne pouvaient donc que la traverser... malheureusement c’était trop souvent de part en part.

Cependant, de temps en temps, et comme pour donner la mesure exacte de leur outrecuidante personnalité, les duellistes fournissaient eux-mêmes aux citoyens qu’ils avaient plus ou moins abreuvés d’infamies, le réjouissant spectacle d’une rencontre entre deux célébrités rivales.

l,e%bretteurs, ainsi qu’on les nommait encore dans

UN HÉROS SINISTRE

(luelques provinces méridionales, en arrivcrenl giaduelleraenl à commettre les plus inqualifiables excès. Il n était pas rare alors de voir un .de ces bravi amateurs, en qiuMe , d’une affaire, pousser son audacieuse insolence jusqu’à outrager les femmes dans la rue, en plein jour, au bras de leur mari. Naturellement celui-ci demandait à venger son honneur, et, fout aussi naturellement encore, il payait de sa vie le droit si légitime, si incontestable de défendre sa dignité froissée.

Il en est un de ces duellistes célèbres qui, un jour, poussa au delà de toutes les limites la témérité de ses insultes.

Il était de Bordeaux et s’appelait M. le comte de Larillière. C’étaLt, à l'époque dont je parle, un homme de trente-cinq à quarante ans à peine; il était grand, bien fait, fort élégant, et de plus doué de manières extrêmement polies; enfin, possesseur d’un extérieur qui démentait entièrement son existence de mauvais garnement.

Un jour qu'il se promenait avec l’un de se.s amis, — nous ferions mieux de .dire un .de ses complices, — dans une des rues les plus fréquenlées4e Bordeaux, il vil venir de son côté un des plus riches et aussi des plus honorables .négociants de Ja ville,, donnant le bras à sa jeune femine, qu’il venait d’éiponser il y avait un mois à peine.

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