‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 7 sur 22 · LE» DUELLISTES · texte numérisé non relu

LE» DUELLISTES

table, en train de déguster paisiblement un verre de punch, peubôtre en méditant quelque nouvelle infamie.

Au même moment, un homme d'une taille élevée, vêtu d’un domino noir, le visage couvert d’un masque de velours également noir, fit son entrée dans la salle, et se dirigea aussitôt, d’une démarche calme, mais assurée, vers la table où se tenait Larilliére.

Personne ne fit attention d’abord au nouveau venu ; le bal masqué, qui avait lieu dans la nuit, expliquait d’ailleurs le costume; mais à peine le mystérieux visiteur étaii-il à portée de la table de Larilliére, que, d'un geste rapide, il faisait voler le verre de punch que le spadassin avait devant lui, en ordonnant en même temps au garçon, d’une voix retentissante, de servir un carafon d’orgeat à la place.

Le témoin qui m’a raconté cette scène m’a afiirmé qu’il vit en ce moment, et pour la première fois peut-être, Larilliére pâlir. Or, on affirmait dans llordeaux que, pendant plus de quinze ans que dura son œuvre de destruction , cet homme n’avait jamais permis à son visage de trahir ses impressions.

Bref, ce soir-lâ, il pâlit en se précipitant sur le masque de l’inconnu qùi, le premier, venait de l’insulter.

— Misérable, s’écria-t-il, vous ignorez donc qui

UN HÉROS SINISTRE

je suis ; et il cherchait, mais vainement, à lui arracher le masque.

— Je sais qui vous ôtes, répondit froidement l'inconnu, en le forçant d’une main, dont l’étreinte devait ôlre vigoureuse, de retomber sur sa chaise.

Les assistants s’étaient levés, et, sans oser s’approcher, ils regardaient de leur place la fin de cettè terrible provocation

— Garçon, répéta l’inconnu, eh bien! ce- carafon d’orgeat ?

Le garçon ohéit.

L’inconnu, droit devant Larillière, qui écuraait de rage, lira lentement de la main droite un pistolet de sa poche, et, s’adressant à son adversaire, il lui dit ;

— Si, en présence des personnes qui sont ici, qui vous regardent, et pour ma simple satisfaction person nelle, vous n’avalez pas ce flacon d’orgeat, je vous brûle la cervelle comme à un chien ; si au contraire vous vous exécutez, demain je vous ferai l’honneur de me battre avec vous...

— Au sabre? exclama Larillière arrivé au paroxysme de la colère.

— A l’arme qui vous plaira, fit l’étranger avec un accent plein de dédain.

Larillière avala précipitamment cet orgeat qui dut lui sembler la lie d’un calice bien amer.

Toutes les personnes présentes à cette scène gar-

LhS DUELLISTES.

daientun silence de mort. Ce mystérieux personnage, calme et froid comme la justice, semblait être revêtu de sa souveraine grandeur ; il imposait autour de lui celte atiilude solennelle que garde un auditoire attentif en entendant prononcer une sentence suprême.

• Quand il fut bien convaincu de tous les effets qu’avait produits sa provocation, il se relira en disant à Larillière, assez haut pour être entendu des assistants :

— Je vous ai assez humilié aujourd’hui, monsieur, je ne vous tuerai que demain. Mes témoins seront chez vous à huit heures du matin. Nous nous battrons au même endroit où vous avez tué le jeune de G.

C’était le nom de la onzième victime.

Le lendemain malin en effet, ainsi que l'avait promis l’inconnu, Larilliôre se trouvait en présence d’un homme démasqué cette fois, qui pouvait avoir vingtcinq ans à peine, et qui l’attendait au rendez-vous indiqué, en compagnie de ses témoins, deux simples soldats d'un régiment en ce moment en garnison à la citadelle de Blaye, où se trouvait enfermée la duchesse de Berry.

L’altitude de l’inconnu était des plus calmes, des plus dignes, comme aussi des plus résolues. Les soldats témoins de l’étranger avaient apporté des armes, les témoins de Larillière les refusèrent; pour toutes objections l’inconnu eut un imperceptible sourire.

UN HÉROS SINISTRE. 1.3

En prenant sa position sur le terrain, Larillière sc tourna vers son second et lui dit à voix basse :

— Celte fois, je crois que je me trouve en face de quelqu’un.

Le combat s’engagea. Aux premières passes, Larillière comprit de suite qu'il avait affaire à un rude adversaire.

Cependant son courage ne l’abandonna point; mais son sang-froid liabituel semblait prêt à lui manquer. Les attaques et les ripostes se succédaient avec une grande rapidité de part et d’autre, Larillière voulait en finir et déjà il avait usé deux ou trois fois de ses coups de réserve, sans pouvoir les faire aboutir autrement que sur la lame du sabre de son adversaire.

Celui-ci le harcelait sans lui laisser la moindre place poui’ passer.

— Eh bien! monsieur, dit insolemment Larillière, à quelle heure me tuez-vous donc!

Il y eut un instant de silence, une seconde peut- <‘lre, pendant laquelle le cliquetis des armes fui seul entendu; puis, l’inconnu, qui semblait avoir profité de ce moment pour s’assurer de l’avantage du combat :

— Tout de suite! fit-il en portant au malheureux nn terrible coup de pointe qui lui alla droit au cœur.

Larillière fit un bond en arrière, chancela, puis

s’affaissa dans les bras de l'un de ses témoins. Il fit. un effort comme pour parler, porta la main droite à sa blessure et dit en s’adressant à l'inconnu :

— Ça, monsieur, ce n’est pas un coup de sabre. . . c’est un coup de pointe... Au sabre, je n’aurais craint personne.

Il retomba ; il était mort.

L’inconnu s’avança poliment vers les témoins de son adversaire, et leur demanda s'il pouvait se retirer.

— Au moins, nous diVez-vous votre nom ? fit le témoin.

L'histoire dit que celui qui tua de Larilliére était un des jeunes officiers de la garnison du cliâteau de Blaye, où se trouvait enfermée en ce moment madame la duclresse de Berry.

On m’a affirmé que le jour où la mort du spadassin fut connue dans Bordeaux, des mères de famille firent dire des messes pour remercier Dieu de les avoir délivrées d’un pareil fléau. Peut-être croira-t-on sans peine à la sainte émotion de ces cœurs de mères, quand on saura qu’un autre de ces duellistes, ami de Larillière, tua en un seul jour, dans une seule rencontre, son adversaire d’abord, et ensuite les deux témoinsde celui-ci .

TROIS COMBATS

Après la mort du comIe de Larillière et lorsque tous les détails que nous venons de racontersur sa lin tragique furent connus de la foule, il s’éleva une pépinière de duellistes, débutant k peine dans la partie, mais qui se disputèrent avec d’autant plus d’acharnement la succession du chef si tristement célèbre, qui venait enfin de succomber dans son dernier combat.

Dans le nombre, il se trouva deux hommes plus audacieux, plus résolus que les autres, qui, après avoir repoussé d’un commun accord le menu fretin de la concurrence, restèrent seuls maîtres absolus du champ de bataille, et qui pendant une période de cinq années au moins, rivalisèrent d’audace et de témérité pour conquérir ce titre tant envié de première lame. Dans cette lutte étrange, où ils atteignirent parfois les proportions avouables du courage , il n’est pas de raffinements qu’ils ne surent inventer pourdonneràleurs

provocations insolentes tout le retentissement des plus grands scandales.

L'un deux, Italien d’origine, mais habitant la France depuis longtemps et principalement fixé à Bordeaux, s’appelait M. le marquisde Lignano, plus généralement connu sous la simple dénomination du marquis.

C’était un homme de trente-cinq ans au plus, petit de taille, maigre, chétif et maladif, mais sans cesse en mouvement ; nerveux et pétulant comme une fièvre chaude.

Il était en outre d’une laideur repoussante ; le timbre de sa voix ironique et railleur grinçait désagréablement à l'oreille de son interlocuteur ; il irritait rien qu’à le regarder, et lorsqu’on l’avait devant soi campé, la tète jetée en arrière comme un point d’interrogation, il vous’prenait, sans trop savoir pourquoi, une furieuse envie de l’étrangler.

Le marquis tirait l’épée comme personne ; son jeu était vif, saccadé, rapide, mortel ; aussi ne reconnaissail-il absolument qu’un rival digne de lui, c’était son ami intime, M. Lucien Claveau, celui qui, pour le moment, partageait sa gloire, mais qu’il espérait bien tuer un jour ou l’autre, disait-il, afin de jouir paisiblement, et sans encombre, de la succession du comte de Larillière.

En tenant un pareil langage , le marquis de Lignano, que l’on savait ne pas être un fanfaron, faisait prévoir

TROIS CO.MHATS.

quelque combat grandiose, émouvant, comme seuls étaient capables d’en livrer ces deux hommes, implacables dans leurs résolutions, le jour où ils se rencontreraient sur le terrain, face à face, une épée à la main.

Inutile d’ajouter que la population, depuis trop longtemps éprouvée par leurs turpitudes, souhaitait cet instant comme une heure de délivrance, car il était de toute évidence que le résultat d’un pareil combat devait infailliblement la débarrasser au moins de Tun ou de l’autre des deux terribles spadassins.

Mais, en attendant cette heure tant désirée, le marquis et Lucien Claveau paraissaient liés d’une intimité sans nuage, et se défiaient seulement dans une lutte odieuse, en déployant chacun de leur côté toutes sortes d’audaces dans leurs provocations et leurs rencontres avec des tiers inoffensifs.

Quelques jours après une de ces rencontres dans laquelle le marquis avait tué son adversaire, duel qui avait fait grand bruit en raison de l’acte inqualifiable qui l’avait suscité, Lucien Claveau, nature grossière, expression vivante de la force brutale, jalousant la réputation que venait de se faire son rival, imagina de le surpasser par quelque acte d’une violence inédite.

Dans ce but, il se rendit un soir au Grand-Théâtre, suivi d’un ami qui devait lui servir de compère. En entrant dans la salle, ils se placèrent d’abord aupour-

tour. Une fois là, Claveau promena lentement son regard’sur l’orchestre. Quand iheut choisi de l’œil' au milieu des fauteuils la personne qu'il se proposait d’insulter, ildescendit avecsonamipendant l’entr’acte et alla se placer le plus près possible de sa victime.

Au moment où le rideau se leva pour la continuation du spectacle, et lorsque le public, attentif et silencieux, écoutait l’oreille tendue les chanteurs qui étaient sur la scène. Claveau tiraunjeudecartes de sa poche, mêla gravement le jeu en épiant de son œil farouche les mouvements de celui à qui il voulait avoir à faire, fit couper par son ami, donna des cartes à celui-ci, en prit pour lui, elles deux spadassins se mirent à jouer sur leur chapeau une partie d’écarté, aussi tranquillement que s’ils se fussent trouvés dans un cercle.

Tout à coup, et comme la chanteuse légère faisait son entrée :

— J’ai le roi, s’écria Claveau...

Un violent murmure accueillit ces intempestives paroles.

— Silence, s’écria l’inconnu, qui naturellement se trouvait placé à côté de l’insolent.

— Je vous dis que j’ai le roi, hurla Claveau, en le foudroyant du regard.

— Et moi, je vous dis que vous êtes un mal-appris. . .

Le malheureux n’eut pas le temps d’achever sa pensée ; notre duelliste s’était levé ; la salle entière pro-

TROIS COMBATS

testait ; au milieu du lohu-hohu général, on entendit le bruit retentissant d’un soufflet gigantesque ; les adresses furent échangées ; liUcien Claveau était satisfait, car l’outrage avait été public et le scandale complet. Le lendemain, le misérable tua son adversaire ; il pouvait donc marcher de pair avec le marquis.

Lorsque celui-ci connut tous les détails de la querelle, il alla aussi tôt féliciter Claveau.

— C’est bien remarquable, lui dit le marquis, ce que tu as fait là ; mais je le promets que j’inventerai quelque chose de mieux.

^ — Ce n’est pas possible , répond! l son ami ; à moins, cependant quenoiis nenous battions tous les deux, et. . .

— Tu y penses donc aussi, toi, fit le marquis, en regardant langoureusement son rival.

— Un jour ou l’autre, il le faudra bien, fit Clavecin en soupirant, notre réputation l’exige.

— Pauvre ami ! reprit Lignano, en lui serrant afFectueusement les mains.

— Mon pauvre cher vieux! fit de même Claveau, en laissant couler une larme.

— En attendant, tu vas entendre parler de moi, lui répondit le marquis en s’éloignant.

Il est probable que la nuit, au fond des bois, deux hyènes se disputant un cadavre déterré à demi, doivent se tenir les mêmes doux propos.

Cependant le marquis de Lignano n’élâi t pas homme

ÏO I.ES DUELLISTES.

à laisser Lucien Claveau jouir longlemps de son trioinplie. Il vouliil le dépasser, el voici ce qu’il imagina pour y parvenir.

Ce que nousallons raconlerélanl un fait historique, nous allons lâcher de le mettre en scène tel qu'il nous a été révélé.

C’était encore à Bordeaux. Un soir d’été, vers les sept heures, c'est-à-dire au moment où sortent les promeneurs après une journée de chaleur accahlante, le marquis de Lignano flanqué de deux des siens, vint se poster rue Sainte-Catherine au coin de la galerie, et, ayant allumé un cigare, il attendit.

Il était, comme toujours, élégamment vêtu, ganté de frais et tenait à la main une badine mince et flexible avec laquelle il jouait de l'air d'un homme heureux et satisfait de lui-méme.

De temps en temps, il manifestait cependant une certaine impatience ; puis, n’y tenant plus, il quittait brusquement la position qu’il occupait dans l’angle des deux rues, s’avançait au milieu de la chaussée, et, tournant son regard vers la place de la Comédie, il semblait consulter l’espace qu'il avait devant lui, comme le fait d'ordinaire la personne qui attend quelqu’un qui larde à venir.

Déçu dans ses espérances, il revenait aussitôt vers ses deux camarades, leur disait quelques mots, et recommençait bientôt son exploration.

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TROIS COMBATS

Après trois ou quatre tentatives de ce genre, le marquis s'approcha à un moment donné de scs deux acolytes, et leur dit à mi-voix :

— Attention, voici mon alTaire.

Ce que le marquis appelait son aiïairc, était un beau cavalier, de mine distinguée, qui poursuivait tranquillement son chemin en fredonnant, et qui ne fut pas médiocrement étonné, lorsque, à deux pas du coin de la rue où se tenait notre hretteur, celui-ci s’avança vers le jeune homme , en le saluant poliment.

Le jeune homme s’arrêta, mais avant qu’il eût eu le temps de dire un seul mot, le marquis tenant toujours sa badine à la main , la plaça à la hauteur des genoux de l’inconnu et lui dit :

— Pardon, monsieur... veuillez vous donner la peine de sauter.

Le jeune homme le fixa d’abord, se prit à sourire, sauta par-dessus la badine, et, toujours riant, s’éloigna en regardant cet original... Il l’avait pris pour un fou; cette erreur lui sauva la vie.

Le marquis stupéfait de la douce complaisance avec laquelle le jeune homme s’était exécuté, devint furieux ; le coup avait manqué; c’était donc à recommencer, mais comme il aimait aussi à choisir son monde, il attendit de nouveau l’occasion de renouveler son expérience.

LKS I)OKI-LIî>TKS.

Le nioinonl no sc fit pas longtemps souliaiter.

En se tournant presque au môme instant du côté de la place de la Comédie, il aperçut un oITicier de la garnison qui venait dans sa direction. Celte fois, il était plus que profialile que quelque chose de grave allait SC ])asser. Le marquis prévint aussitôt scs amis de sa découverte et ceux-ci se préparèrent à tout événement.

De minute en minute, l'officier sc rapprochait du groupe do ces liois forcenés; c’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans au ])lus, déjà capitaine; il portait la tête haute, la poitrine largement effacée ; la main gauche posée sur la .garde de son sabre^ il s’en allait avec cette insouciance juvénile que le soldat semble avoir le privilège de posséder à tout âge.

Quand il se trouva à quelques pas du marquis, celuici s’avança vei’s le jeune militaire avec son cérémonial accoutumé, et tendant sa badine comme il venait de le faire avec celui qui l’avait pris pour un fou, il répéta son invitation en ces termes :

— Monsieur l’officier, donnez-vous la peine de sauter, s'il vous plaît !...

L’officier s’arrêta et toisa fièrement l’insolent sans colère d’abord, mais au^i sans faiblesse ; à la vérité, il n’était pas certain de ne pas avoir à iaireà un insensé.

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TROIS COMBATS

En voyant ce court silence, le marquis pensa que rofficier résistait, et comme, après tout, il tenait un homme comme il en voulait un, il se campa droit devant lui, et, sur un ton hautain, il lui ordonna de sauter.

L’officier, indigné d’une pareille provocation, mais devinant aussitôt que ce n’était pas autre chose, renvoya d'un violent coup de pied la badine dans la rue, et, delà main droite, souffleta par deux fois de son gant le visage du drôle. Celui-ci, gifflé de la sorte, bondissait, écumait, rageait sans pouvoir proférer un mot. Ses deux complices furent obligés de l’apaiser; la foule les entoura bientôt. Le jeune militaire, qui n’avait pas perdu une minute son sang-froid, donna son adresse, perça la masse compacte des curieux, et s’éloigna sans paraître sérieusement alTecté de l’affaire inattendue qui lui tombait sur les bras.

Le lendemain, tout prés de Bordeaux, dans un petit bois situé sur la commune de Pessac, vers les huit heures du matin , le marquis de Lignano et ses deux témoins se trouvaient en présence de son adversaire de la veille, accompagné de deux officiers et du médecin de leur régiment.

Le duel avait lieu à l’épée triangulaire ; il avait été expressément convenu que les blessures blanches ne compteraient pas et que le combat ne s’arrêterait que lorsque l’un des adversaires tomberait réellement

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