I.KS DUKÎ.I.Ii^TE.S
sur le jjazon. Enfin, des Jeux côli's, on voulait du sang, beaucoup de sang, pour venger toutes ces injures.
Ainsi réglé et accepté par les parties, le combat n'avait qu'à suivre son cours régulier; mais avec de pareils hommes, comme le manpiis et ses amis, il fallait s’attendre à tout, et de fait, il se passa un acte tellement infâme, si lâche, qu’il fait frémir d’horreur rien qu’en se le rappelant.
Ici nous ne faisons que raconter; nous nous sommes promis en commem;ant ces récits de ne pas nous laisser aller à la séduction des commentaires et des déductions ; que l’on veuille donc ne pas s'étonner si, malgré les détails dramatiques qui se succèdent dans notre narration, nous nous en tenons strictement à ta vérité brutale du fait, presque au procès-verbal.
Au moment où les témoins remettaient une épée dans les mains de chaque adversaire, à cet instant suprême où les deux combattants, quel que soit le motif qui les met en présence, sont sacrés l'un pour l'autre, le marquis de Lignano eut encore l'insolence de s’adresser à son adversaire, et de lui tendre sa badine en lui disant ;
— Allons, monsieur l’officier, il en est temps encore, voulez-vous sauter ?
— Monsieur, lui répondit froidement l'officier, celui qui insulte son adversaire sur le terrain est un misérable.
TROIS COMBATS
— Vous ne voulez pas sauter? Eh bien ! tant pis pour vous : et d’un geste rapide il effleura de sa ba- ' dinc le visage du jeune homme.
Ils se mirent en garde. Les témoins du marquis ricanaient. Quant à ceux de l’officier et au médecin, officier lui-méme , ils rougissaient d’avoir a (Taire à des hommes aussi vils.
Le marquis, nous l’avons dit, était de première force à l’épée ; aussi, pour on finir au plus vite, il fatigua son adversaire pendant une ou deux minutes , le harcela jusqu’au moment où l’officier, vaincu paila fatigue, se découvrit de manière ù laisser passer l’épée de son ennemi ; celui-ci en profita et lui porta un coup horrible, formidable, qui, littéralement, le perça de part en part. Le malheureux s’affaissa sur le gazon. Le médecin po.sa la main sur le cœur, il s’éteignait; ce jeune homme si brillant, si rempli d’espérance, si aimé peut-être, n’était déjà plus qu’un cadavre.
Ses témoins muets de douleur, consternés , lui pressaient les mains une dernière fois, car c’étaient deux amis; l’un deux, agenouillé pieusement, s’apprêtait à lui fenner les yeux, lorsque Lignano, excité par la vue de ce sang, s’adressa directement à lui, et tendit sa canne en répétant ces mots sinistres :
— Monsieur l’officier, voulez-vous sauter ?
Celui-ci toisa son interlocuteur, et sans ouvrir la
bouche pour répondre, il s’empara de l’épée sur laquelle était tombé le cadavre de son ami , et se mit en garde.
Au bout de quelques secondes d’un combat pendant lequel l’officier avait montré unegrande bravoure, il recevait un coup d’épée en pleine poitrine, et roulait à terre expirant. Cependant il n’était pas mort.
Le médecin quillaiü le cadavre pour courir au blessé, appela à son aide l’autre témoin qui restait debout, pour un pansement; mais Lignano, égaré, furieux, l’œil hagard, injecté, se précipita à la rencontre du malheureux survivant, et pour la troisième fois fit mine de répéter sa proposition.
Celui-là ne le laissa pas achever.
— J’ai compris, monsieur, répondit-il simplement ; et, saisissant l’épée, il se mit en face du terrible duelliste. Quelques secondes plus tard, comme ses deux autres amis, il tombait dans son sang mortellement frappé.
Le médecin restait donc seul au milieu de ces trois cadavres.
Le croirait-on? Le spadassin, toujours altéré de sang, presque fou, rendu plus hideux encore par cette sorte d’ivresse du carnage, s'adressa néanmoins au médecin , et , comme dernier outrage , lui intima l’ordre de sauter sur la fameuse badine.
TROIS COMBATS
Le médecin n’hésita pas; il fit ce que nous eussions probablement tous fait à sa place : il sauta. De celte façon, il put continuer ses soins aux deux blessés et sauver la vie à l’un deux.
1, ES DEUX AMIS
A la suite des dilTérents évênemenls que nous avons déjà racontés, il s'élail établi entre le marquis de Lignano et Lucien Claveau, une très-grande et Irès-alTeclueuse intimité.
Loin de s'affaiblir après la dernière et sanglante équipée du marquis, cette intimité sembla se constituer au contraire sur une base toute nouvelle et prit en effet, du moins en apparence, les proportions de l’amitié la plus étroite et la plus sincère.
Cependant cette liaison paraissait au moins étrange. La population particulièrement intéressée à connaître les faits et gestes de ces deux hommes, s'en inquiétait; les tenant pour capables de tout tenter, même d'une infamie, en faveur du rôle terrible que chacun d'eux voulait séparément s'attribuer, elle épiait leurs menées, résignée d'avance, qui mieux est, au
LES DEUX AMIS
sort qui lui clail réservé par les circonstances imprévues.
Néanmoins, ceux qui se préoccupaient le plus do ces sortes d'affaires, n'avaient pu oublier qu'il existait de longue date, entre les deux terribles duellistes, une rivalité implacable, dont la cause première, momentanément apaisée peut-être, mais non pas détruite, devait éclater tôt ou tard de part et d'autre avec fracas et briser le fragile lien qui les unissait. Personne donc ne se trompait à celle paix accidentelle, et chacun prévoyait au contraire qu'au moindre prétexte leur tempérament violent et brutal dominerait leur volonté contenue et les pousserait l'un envers l aulre à de terribles excès.
Mais en attendant, les deux amis ne se quittaient plus; on les voyait partout et toujours ensemble : rivés, pour ainsi dire, à celle amitié factice, comme deux forçats fatalement unis par une même chaîne, ils marchaient de conserve. Par un dernier sentiment de prévoyance sans doute, ils finirent par habiter le même appariement : évidemment chacun d’eux voulait toujours avoir l'autre sous la main.
Il eût été difficile d’e.xpliquer autrement cette vie commune entre ces deux hommes, dépareillés par l’éducation, la naissance et les usages mondains, car nous devons reconnaître que le marquis de Lignano, malgré tous les crimes impunis dont il s’était lemhi
roupable, avait su conserver les dehors distingués d’un homme né et élevé parmi la bonne compagnie.
Lucien Claveau, au coniraire, nature vulgaire de manière et d’aspccT, était en outre sans éducation et sans instruction; ses instincts incorrigibles agissaient sur celte piètre intelligence avec toute la puissance de la brutalité irréfléchie, et ses seuls avantages, si tant il est vrai qu’il en eût, étaient purement physiques. Ils résidaient surtout dans sa taille, grande, solide' et carrée, comme aussi dans sa force qui réellement était extraordinaire. Il plaisait pai- cela même auxJ'emraes d’une certaine catégorie et pouvait au .besoin passer pour ce que do tout temps les provinciales ont appelé un bel homme. De plus, ses tours de force et d’adresse étaient réputés sur tous les champs de foires du département, et messieurs les hercules avouaient qu’il était sans rival pour assommer un bœuf d’un coup de poing.
Tel était en peu de mots Lucien Claveau, Yarni et lé rival du marquis, l’homme qui allait lui disputer résolûment la réputation horrible qu’il s’était faite dans le massacre des trois officiers.
Nous avons dit plus haut que les deux amis habitaient le même appariement : nous devons ajouter, pour être rigoureusement exact, qu’ils occupaient une seule chambre, dans laquelle chacun d’eux,, bien entendu, avait son lit. Le vif désir qu’ils éprouvaient
LES DEUX AMIS
réciproquement de se voir constamment, ou bien le seul plaisir de pouvoir échanger à toute heure de douces causeries, leur avait sans doute inspiré cette idée fraternelle; bref, ils en étaient à ces termes de leur liaison, lorsque une circonstance imprévue, mais concluante, vint publiquement expliquer la bonne harmonie qui régnait entre eux pendant leur édiliant téte-à-téle.
Un jour d’été, un matin, et longtemps après que l’heure à laquelle ils étaient accoutumés de quitter leur chambre s’était écoulée, le domestique qu’ils avaient en commun pour les servir conçut, en ne les voyant pas paraître, de vives inquiétudes sur leur compte. Le brave homme, habitué à la vie irrégulière de ses maîtres, avait la coutume de ne pas les attendre rentrer le soir; néanmoins, lorsqu’il arrivait chaque matin dans l’appartement, il savait aussitôt, soit par des ordres laissés au crayon, soit par les vêtements abandonnés à ses soins, si les deux amis étaient chez eux. Or, ce jour-là comme de coutume, il avait trouvé une note qui prouvait que le marquis et son ami étaient rentrés la veille. Comment expliquer alors le silence qui se faisait dans leur chambre?
En bon valet qu’il était, le serviteur alla coller son' oreille à la porte, pour savoir ce qui pouvait se passer de l’autre côté; mais sa tentative fut inutile : fien ne bougeait. De plus en plus inquiet, au fur et à me-
sure que l’heure de la journée avançait, il prit résolument son parti et pénétra dans la chambre sans bruit, retenant son haleine. Il arriva ainsi sur la pointe des pieds jusque auprès des deux lits, placés parallèlement dans la pièce, à deux ou trois pas de distance l’un de l’autre.
Très- intrigué, il se pencha tour à tour sur les deux lits, mais il fut aussitôt tranquillisé, car il venait de voir les deux amis qui paraissaient sommeiller le plus paisiblement du monde. Tout étant pour le mieux, il se mit en mesure de se retirer comme il était entré, c’est-à-dire enoliservant un très-grand silence, lorsque son pied vint donner contre un objet qui produisit un son métallique en retombant sur le parquet; en effet il venait de heurter une épée.
Un effroyable soupçon traversa la pensée du valet de chambre. Sans perdre une seconde, il courut à la fenêtre, tira les rideaux, pour se rendre compte de la situation avec le jour, et il put s’apercevoir en effet de l epouvantable désordre qui régnait dans la pièce; des vêlements élaierft épars, des meubles renversés, une pendule, des flambeaux, des vases, des bijoux jonchaient le parquet dans un pêle-mêle impossible à décrire; enfin, à côté de chaque lit une épée de combat, également à terre, indiquait à n'en plus douter qu’une lutte terrible, sanglante, grandiose peut-être avait eu lieu, dans la nuit, entre ces deux hommes
].i;s DKUX AMIS.
qui, par une amère dérision de leur destinée misérable, reposaient cependant côte à côte, comme deux frères, sous le même toit.
A la vue de celte horrible scène de carnage, un cri d'épouvanie s'échappa de la poitrine du domestique; à ce cri, le mai-quis et Lucien, que Ton aurait pu croire morts, s'élaient dressés en même Icmpssur leur couche ; ils étaient pâles et blêmes comme des spectres, le domestique chancela d'effroi en les voyant tous deux, la chemise en lambeaux, la poitrine ensanglantée, criblée de blessures, le bras droit pour ainsi dire haché, le buste enfin n’étant plus qu’une immense plaie où de gros caillots de sang coagulé formaient de larges taches noirâtres et violacées.
Cependant, malgré toutes les souffrances qu’ils devaient endurer, malgré la fièvre, ils étaient encore debout sur leur séant, face à face, se foudroyant du regard ; tombés tous deux, mais non vaincus, tant qu’il leur resterait la force de se renvoyer des injures, ils se défiaient avec fierté, avec audace, avec vaillance. Ce fut pour eux comme un instant de suprême témérité, et pendant cette minute fugitive où s’échappa de leurs lèvres crispées un dernier cri de haine et de mort, il sembla que leur forfanterie habituelle prenait tout à coup les proportions élevées d’un grand courage.
L’horreur même de cet acte de sauvagerie, peutêtre unique, contenait quelque chose de solennel ;
3i LES DUELLISTES.
enfin le sang dont ils étaient couverts inspirait comme une sorte de frayeur respectueuse et effaçait, pour l instant du moins, les souvenirs de leur conduite passée.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, se regardant toujours.
Oui sait si, dans ce regard, il n’y avait pas un mélange de haine et d’admiration.
Puis, bientôt à bout de forces, ils se turent. Tout à coup, Lucien Claveau, cédant à quelque impression douloureuse, se couvrit le visage de ses mains, s’affaissa lourdement sur son lit et fit entendre un sanglot déchirant.
A ce cri de désespoir arraché de cette âme éperdue, le marquis bondit sur son lit comme mû par un ressort; un long éclat de rire strident et sinistre passa sur ses lèvres blémies; il eut comme un mouvement de pitié, et s’écria d’une voix ferme :
— Oh! tu pleures I... toi!... Tu t’avoues doncvaincu? Et maintenant je puis donc te dire : Lucien Claveau, tu es un lâche!...
A ce mot de lâche, ce fut an tour de Cbiveau de bondir; mais le domestique, l'unique témoin de ce drame épouvantable, s’était approché du lit de Lucien, pour l'empécher de se précipiter sur le marquis; d’ailleurs, tous ces mouvements, ces accès de colère et les gestes que faisaient les deux blessés.
LES DEUX AMIS
avaient fini par rouvrir les larges blessures qu’ils s’élaicnt laites à la poitrine, ce qui nécessairement contribuait à diminuer leurs forces : le sang arrêté d’abord par le repos, coulait de nouveau avec .abondance et descendait lentement du lit jusque sur 1e parquet ; c’était effrayant, borrilde à voir et à entendre, cette scène où deux bommcs également redoutables mesuraient une dernière fois leur audace du lit où ils étaient tombés presque expirants.
— Moi, un liiche ! s’écria Claveau, toujours maintenu par le domestique, moi, un lâcbe! Oh!... j’ai commis beaucoup de fautes, je me suis rendu coupable de bien des folies, j'ai peut-être fait des malheureux, mais jamais bouche humaine n’a pu dire que Lucien Claveau ait été un lâche, au point de fuir devant le danger, dût la mort être certaine... Tiens, marquis, veux-tu que je te dise toute ma pensée : eb bien! tu es un plus grand misérable que moi, car lu es incapable de tout retour vers le bien... Il y a une minute, lorsque je te regardais, près de moi, sur Ion lit, la poitrine hachée, couvert de sang et de blessures, lorsque je pensais que c’était moi qui t’avais mis dans cet état, j'oubliais mes propres souffrances qui sont aussi ton œuvre, et je te pardonnais, et je t’aimais et j’ai laissé glisser pour la première fois des larmes sur ce visage que nul, même loi, ne fera jamais trembler... Et loi, misérable, toi, chien enragé
LES DUELl.ISTES.
vomi par l’enfer, tu as ris, tu as blaspliémé... Tu oses ciirore rire de tout ce que je te dis; tu os donc incapable de comprendre le cœur qui pouvait se repentir et pardonner?... Soit! maintenant je te liais, je te méprise, je me sens, moi Claveau la brute, plus digne que toi, plus brave... Ab! lu m'as traité de lâche! Eh bien! veux-tu que nous eu linissions une bonne fois avec toutes ces horreurs, ce sang et ces crimes?...
— Je t’attends, parle, car moi aussi je te hais.
— Écoute alors! blessés comme nous le sommes tous deux, nous n'avons plus la force de tenir une épée... Cependant, il ne faut pas que l’on nous trouve tous les deux vivants... îsous sommes à trois pas run de l’autre... As-tu la force de tenir un pistolet?
Le marquis fît un mouvement.
— Ah! je te comprends; oui, un duel au pistolet et flnissons-en. Joseph, fît-il en s'adressant au domestique pâle de terreur, prends ces deux pistolets qui sont sur la cheminée, charge-les devant nous, remetsenun à chacun; tu donneras le signal. Faisons mieux, ajouta-t-il en se tournant avec peine du côté de son adversaire, tirons au sort à celui qui se fera sauter la cervelle...
— Soit, répondit Claveau; Joseph, tu as entendu, charge un seul pistolet.
Le domestique, effrayé de cette scène de carnage, n'avait pas fait la moindre observation. L’état de sur-
LES DEUX AMIS
excitation des deux adversaires lui interdisait toute tentative de conciliation; il ne perdit pas son sang-froid cependant et eut l’air de se prêter avec complaisance à l’épouvantable résolution de ses maîtres.
Il avait déjà décroché un pistolet et avait l’air de chercher la poudre et les balles depuis un instant, lorsqu’il dit :
— La poudre et les balles sont dans la pièce à côté.
— Cours les chercher, s’écrièrent à la fois les deux blessés.
Joseph sortit. Quand il se trouva de l’autre côté de la chambre, il ferma la porte à clef, et au lieu de s’occuper de charger le pistolet il courut chez un médecin et du même élan alla prévenir deux personnes amies de Lucien et du marquis. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées depuis le départ de Joseph, lorsque les deux amis entrèrent dans la cliambre des blessés suivis du médecin.
Malgré leurs récriminations, Lucien et le marquis durent se résigner; le médecin déclara que leur état exigeaitles plus grands soins; on décida donc immédiatement que le marquis, le moins endommagé des deux, quitterait l’appartement à l’instant.
Lorsque de Lignano, emporté sur une civière, franchissait la porte de celte chambre qui avait été le champ de bataille de la nuit, il vociféra un adieu
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terrible à celui qui restait sur son lit de douleur. Celui-ci étendit son bras formidable vers lui, en lui disant :
— Va, va, chien enragé, j’aurai ta peau, je te le promets.
Tels furent leurs touchants adieux.
Ce qui précède n’était pourtant que le prélude, en quelque sorte, des faits tragiques que l’avenir réservait à ces deux ennemis implacables.
Malgré tous les efforts que firent les amis des deux spadassins pour tenir secrets les détails de ce duel sans témoins, trop de personnes se trouvaient dans la confidence pour que l’attention publique, fixée sans cesse sur les combattants, n'en fût pas aussitôt informée. La population tout entière était d’ailleurs sérieusement intéressée à suivre de près cette affaire et à connaître ses résultats quels qu'ils fussent. Pouvait-elle, en effet, à Pheure où une réparation possible lui était offerte, oublier les outrages dont elle aval t été victime pendant une période de plus de quinze années?
Cela n’était guère admissible.
D'un autre côté la justice qui, jusqu’alors, s’était pour ainsi dire tenue à l’écart, avait été également prévenue; tout faisait donc supposer que son œuvre allait infailliblement s’accomplir; la répression serait sévère, proportionnée aux grandes fautes qui provo-
LES DEUX AMIS
quaicnl son inicrvenlion ; enfin la société voulait éln; vengée et devait l'être.
Telle était du moins l'opinion, disons-mieux, l'espoir de chacun, lorsque, presque en môme temps, il se répandit le bruit que la situation des deux blessés était tellement désespérée que l'on avait cru devoir renoncer par humanité à l’accomplissement des premières formalités. Dès cet instant, les tribunaux cédèrent la place au destin, les poursuites furent remises à plus tard ; bref, on abandonna l'idée défaire subir à deux hommes expirants les tourments et les préoccupations sans nombre d'un procès criminel , aussi impénétrable que l'était celui-là.
Certes ! ce n'est pas nous qui blâmerons jamais la clémence dans la loi, quand c'est un sentiment généreux qui l'inspire ; car s'il est au monde quelque chose d’implacable même dans sa solennelle grandeur, à coup sûr, c'est la loi. Pour arriver jusqu'à celui qu'elle poursuit, elle agit froidement, résolùment ; elle va droit devant elle, sans détourner la tête, brisant des existences, broyant des cœurs sous chacun de ses pas, au fur et à mesure qu'elle s’avance vers celui qu'elle veut atteindre.
Sans doute, la grande idée sociale qu'elle représente lui commande cette action presque brutale qui peut s'appeler aussi puissance, sécurité ou refuge... Sans doute la loi doit être plus forte que tout et que
tous, mais par cela môme qu’elle a confiance dans sa force et dans sa puissance, elle doit ôire également clémente et généreuse ; elle doit punir et non se venger, et surtout renoncer à sa vengeance quand la punition naturelle lui paraît certaine.
Tel fut, nous n’en doutons pas, le scniiment de générosité qui arrêta le premier élan de la justice ; car elle pouvait d’un instant à l’autre, au moment môme où elle étendrait sa main sur les coupables, ne saisir que deux cadavres.
Il arriva, du reste, ce que l’on était en droit d'attendre de la part d’une population trop longtemps éprouvée. Une fois les elTels de la première émotion passés, le terrible combat fut peu à peu oublié ; quant aux combattants, on les croyait perdus sans retour, èl cette pensée, qui ressemblait singulièrement à une espérance , entrait pour une grande part dans cette indifférence si facilement acceptée. Les habitants se sentirent en effet plus à l’aise et plus libres depuis que l’ennemi commun avait disparu. La'cité respirait! Se croyant désormais débarrassée du fléau elle se laissa tranquillement aller à celte douce quiétude; les jours calmes se succédèrent, et bientôt personne ne songea plus à réclamer une répression qui au premier moment avait été de toute part sollicitée avec ardeur. Les cœurs généreux ne sont jamais persévérants dans l’idée de la vengeance.
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i.ES I)p:ux amis.
Donc, deux mois s’étaient écoulésdepuis que le marquis et Lucien Claveau s’étaient livré le terrible combat que nous connaissons, et leur mort avait été plusieurs fois annoncée et démentie tour à tour, lorsqu’un beau jour, le marquis de Lignano fil subitement son entrée dans un café où il avait l’habitude de se rencontrer avec Lucien Claveau... avant leur accident.
Cette visite inattendue produisit, on le pense bien, une très vive émotion parmi le groupe d’habitués qui s’y trouvaient ce jour-là.
Le marquis était toujours souriant, mais une pâleur extrême et une vieillesse prématurée disaient combien cet homme avait dù lutter contre la souffrance pour se trouver encore debout. Pendant sa convalescence, ses cheveux et sa barbe avaient blanchi ; de plus, il portait au front une large cicatrice, encore trop apparente pour être entièrement guérie, et son bras droit semblait se mouvoir avec quelques difficultés. Enfin, son agitation nerveuse, saccadée, presque convulsive d’autrefois paraissait s’être quelque peu calmée, ce qui prouvait péremptoirement que, si la leçon n’était pas profitable, la secousse du moins avait été rude.
Le marquis avait été cordialement reçu par ses amis ; les mains s’étaient tendues vers lui de tout côté; il fut félicité, choyé et pour toute la journée il devint l’enfant gâté de la maison... Cet accueil lui
fut trôs-scnsil)le, car il n'ignorait pas que Lucien Claveau comptait des partisans sincères, dévoués, beaucoup plus nombreux que les siens.
Mais Claveau n'ayant pas donné signe de vie, le succès était dévolu de droit au marquis, dont les petits airs de bon apôtre et de pécheur repentant, lui conquirent bien vite la sympathie générale. Il eut le bon goût de ne pas prononcer une seule fois le nom de son adversaire , quelques âmes candides crurent même à une réconciliation possible, si Lucien en revenait jamais; mais d’autres personnes, mieux avisées peut-être, virent au contraire dans ce silence aussi obstinément gardé, une résolution littéralement opposée. La suite nous dira laquelle de ces deux opinions était la bonne.
Encouragé par cette réception amicale, le marquis revint le lendemain et les jours suivants dans le café en question ; ceux de ses intimes qui ne s'étaient pas trouvés là le premierjourdeson apparition, accoururent pour lui serrer la main, quelques-uns lui firent même un bout de morale ; il promit d’être sage. Un grand changement s’était, en elTet, opéré en lui, car il put continuer à vivre au grand air sans provoquer personne... Décidément il était tout à fait méconnaissable. Plus que jamais il fallait s’en méfier.
Maintenant, voyons aussi rapidement que possible.
Piqiti /Gd by C
LES DEDX AMIS.
ce qu’élait devenu pendant tout ce temps le beau Lucien Claveau.
Plus heureux que le marquis, Lucien avait eu à ses côtés, pendant tout le temps que dura sa maladie, une femme dévouée, aimante, c’est tout dire, qui ne l’avait quitté ni jour ni nuit pour mieux lui prodiguer tous les soins que sa position réclamait...
Mais arrivé où nous en sommes de notre récit, il nous serait impossible de le continuer avec cet accent de vérité que nous avons voulu lui conserver, si nous ne faisions intervenir cette figure nouvelle qui joua un rôle très-important dans le déuoùment de cette^ ’ sombre histoire. En ce moment, nous éprouvons une sorte de respect craintif pour parler de ce nouveau personnage; car il s’agit d’une femme, et, bien que le lien qui la rattache aux événements que nous racontons ait eu pour point de départ une faute commise, c’est à peine si nous osons toucher sans trembler à celte douce et noble physionomie.
Ainsi qu’un bel épi, poussé par hasard dans un tas d’herbes sans nom, exhausse sa tête dans l’air pur tout en plongeant ses racines dans la fange, cette femme nous apparaît de même, et, malgré son malheur, , nous la voyons survivre au-dessus de ce monde qui l’entoure comme enveloppée dans un rayonnement fait de résignation, de dévouement et de tristesse. Ame pure et loyale malgré sa faute, elle traverse les
épisodes de cette vie pour laquelle elle n'était pas créée, comme l’ange consolateur de tous ceux quelle aime ; elle a des bontés incomparables, une abnégation qui touche au sublime ; enfin, s’il nous était arrivé de tirer parti du côté romanesque que celte créature presque divine pouvait nous fournir, il est plus que probable que le lecteur eût crié à l’invraisemblance et nous eût accusé de forcer la vérité. Disons-en cependant quelques mots.
Lorsque cette femme unit sa destinée à celle de Lucien, elle était jeune et belle et portait un grand • nom. Sa vie jusqu’alors avait été pure, irréprochable. Ln jour le hasard voulut que Lucien Claveau, se trouvant sur sa route, vînt à son secours en la débarrassant d’un mal-appris qui l’insultait.
Lucien était jeune et beau, on le remarqua; il était brave aussi, car en voyant insulter une femme, il ne put se contenir, et, séance tenante, il châtia l’insolent. Le lendemain il se battit; c’était sa première affaire, celle qui décida peut-être du sort qui lui était réservé ; malheureusement, il fut blessé trèsgrièvement.
La pauvre femme qui avait été si innocemment la cause de ce duel fut prise, pour l’inconnu qui s’était dévoué pour elle, d’un sentiment de reconnaissance, à notre avis bien naturel ; la malignité publique jugea différemment ce noble enthousiasme. Un jour.
LES DEUX AMIS
elle eut l’imprudence de suivre les élans deson cœur; elle fut voir son libérateur chez lui. Cette démarche suffit pour la perdre ; chassée, repoussée par tous, elle voulut protester de son innocence, rien n’y fit ; personne parmi les siens ne voulut l’écouter... Trois mois après, elle était la maîtresse de Claveau.
Les insensés ! ils avaient jeté un ange dans les bras d’un démon; cependant, disons-le tout de suile, puisque le fait est vrai, jamais Claveau ne cessa d’aimer cette femme, seul être au monde qu’il eût respecté.
C’est donc cette créature douce et dévouée qui accourut auprès de Lucien dès que le domestique l’eut prévenue de ce qui s’était passé dans cette nuit horrible, et depuis elle n'avait pas quitté le blessé.
D'après l’avis du médecin, il avait été décidé qu’il ne recevrait personne pendant tout le temps de sa maladie. Aussitôt , sa maîtresse avait formellement interdit la porte de la maison à tout le monde sans exception, bien décidée à ne recevoir queledocleur et les gens de service.
Cependant au bout d'un mois de repos absolu, pendant lequel les soins les plus dévoués et lesplusalTectueux lui furent prodigués parcelle qui veillait sur lui comme une mère surun enfant adoré, Lucien Claveau fut en bonne voie de guérison et put se lever. Sa rude nature I riompbait ; il en reviendrait . Malgré cela , la porte de sa maison restait fermée aux étrangers, ce qui ex-
plique pourquoi scs amis du dehors n'avaient pas eu une seule fois directement de ses nouvelles.
Depuis cet inslant, le malade alla de mieux en mieux, et lorsque nous voyons arriver le marquis au café pour la premièrefois, Lucien Claveau enliéremeni rétabli aurait pu, lui aussi, sortir hors de tout danger et revoir ses amis, sans la douce sollicitude de sa’ maîtresse, (jui avait entrepris, pend.mt les longues heures de la convalescence, de le sauver moralement comme elle venait de le sauver physiquement.
Pour y parvenir, elle avait d'abord cherché à connaître quelles étaient les cordes de sensibilité qu'il était possible de faire vibrer dans cette organisation réfractaire et à demi sauvage. Elle lui avait rappelé avec douceur tous les souvenirs qui pcllvcnl émou- -voir;ollc lui avait parlé de son enfance, de sa mère, et mis sous ses veux tous les chagrins qu'il avait causés à celte digne femme. Enfin, elle avait fait d(“ leur passé, qui datait de quatre ans, une invocation suprême, et, dans un langage puisé aux sources le.s plus pures de nos idées chrétiennes, elle avait cherché à faire tressaillir cette càme rebelle et révoltée.
Désespérée elle-même en face de son impuissance, elle avait tenté, dans un dernier clïort, de le ramener à la raison, en cherchant à lixer sa pensec vers cette expression immuable de honte et de bien qui s'appelle Dieu... Malgré cela, jias un seul cri d'émo-
LES DEUX AMIS
tion réelle ne s'élait échappé de ccüe âme altière ; il écoutait sans comprendre; il sentait peut-être, mais sa raison ne pouvait définir, et à toute cette profusion d’exemples dévoués et de tendresses sublimes, il souriait comme l’enfant ignorant sourit à tout ce qui vient le surprendre et l’étonner.
Cependant la noble créature qui l’exhortait poursuivait son œuvre en retenant prés d’elle Lucien le plus longtemps possible.
D'ailleurs elle avait une grande confidence à lui faire, et pour déposer ce secret dans le cœur de cet homme, elle avait voulu l'y préparer à l’avance pour qu'il en fût plus digne... Disons-le tout de suite : elle allait être mère.
A cette nouvelle, Lucien Claveau tressaillit enfin: il eut un instant de joie qui valait une amende honorable.
Kn apprenant de la bouche même de sa maîtresse
que bientôt il aurait un petit être de plus à aimer, il
tomba aux genoux de cette douce créature, et dans un
accès d’attendrissement qui touchait presque au dé- %
lire, il lui baisait les mains en pleurant, ne pouvant s’exprimer autrement que par des sanglots entrecoupés; il demandait un pardon qu’elle ne lui avait Jamais refusé, il s’avouait iitdigne d’elle, il se disait misérable, infime !...
Elle, qui depuis longtemps, hélas! n’en était plus
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48 lÆS DUELLISTES.
à verser scs premières larmes, l’écoutait avec calme, malgré la vive satisfaction qu’elle ressentait de le voir tant ému. Aussi sans perdre de temps, elle lui dit avec bonté :
— J’espère, Lucien, qu’à partir de cet instant vous renoncerez pour jamais aux désordres de votre vie passée !... Je vous le demande comme une grâce, mon ami !... Si vous le voulez, nous quitterons Bordeaux; mais c’est moi maintenant qui tombe à vos genoux!... Jurez -moi de ne plus mêler votre nom à tous ces scandales...
— Ob ! je vous le jure, fit Lucien avec sincérité... Oui, nous partirons, nous nous en irons avec notre enfant... Ab I mon enfant ! mon enfant, répétait le colosse, ne pouvant en dire davantage sans verser des larmesde bonheur par torrents...
Ce jour-là il y eut deux heureux dans cette même maison où quelques mois auparavant une scène sanglante s’était passée.
A partir de cet instant Lucien, tout à fait rétabli, abandonna résolûment l’idée de reprendre ses relations.
Lorsqu’il sortait, c’était toujours en voiture; sa maîtresse ne le quittait plus; lorsqu’ils voulaient respirer l’air de la campagne, ils partaient à la nuit et se dirigeaient vers le chemin de Persac, où la fraîche senteur des pins les consolait bien vite des longues
LES DEUX AMIS
heures de la journée; ils parlaient de leur départ, car il avait été définitivement décidé qu’ils partiraient aussitôt que la santé de la jeune femme le permettrait ; ils faisaient des vœux et se juraient de nouveaux serments; pour ces deux êtres, la vie semblait recommencer, et rien au monde de tout ce qui n'étail pas eux ne semblait leur faire envie... Ils étaient heureux, c’est tout dire.
Un mois encoiœ les séparait du moment qu’ils avaient arrêté pour s’en aller définitivement, lorsqu’un soir ils voulurent assister une dernière fois à une représentation qu’une artiste célèbre de passage donnait au grand théâtre de la ville. Ils avaient fait louer une baignoire bien sombre pour n’être vus de personne; l’état avancé de la jeune femme commandait surtout cette précaution.
Le spectacle tirait vers la fin et nos deux amis se disposaient à sortir avant la foule afin d’éviter d’être reconnus, lorsqu’on traversant le couloir qui donnait sur le grand escalier de sortie, le marquis de Lignano se trouva tout à coup face à face avec eux.
En apercevant le marquis, la jeune femme eut un frémissement nerveux et se cramponna pour ainsi dire au bras de Lucien. Celui-ci resta calme, froid, impassible, bien décidé, il le dit après, à ne préler aucune attention à cette rencontre imprévue.
bO
Le marquis au contraire adressa la parole à Lucien, en ces termes :
— On a prétendu devant moi que tu étais rétabli, fit-il... J'ai soutenu le contraire, parce que je ne pouvais me figurer, cela étant, que tu fusses assez lâche pour le cacher sous un cotillon.
— C’est bien ! se contenta de répondre Lucien , avec une grande fermeté, et il passa.
Deux pas plus loin, il se pencha vers celle qu'il tenait sous son bras, et il lui dit doucement :
— Vousle voyez, c’est lui qui le veut ainsi... iS’on, fit-il en se reprenant, c^est le châtiment.
La pauvre femme pleurait tout bas. Ils rentrèrent chez eux. A peine arrivée, elle fut prise par des douleurs atroces. Lucien, éperdu, fou de douleur de voir souffrir son amie par la faute du misérable qui l’avait de nouveau insulté, se tordait aux pieds de son lit. Il passa la nuit à veiller sur elle ; il oublia son outrage, du moins pour le moment. Le lendemain elle mit au monde un enfant, mais il était mort.
La douleur de Lucien fut immense ; dans son désespoir, le cœur altéré de vengeance, il courut au café où nous avons dit que le marquis allait lui-même ; lorsqu’il entra dans la salle, sa pâleur était e.xtrôme, sa colère intense ; il chercha du regard le marquis, et, sans faire autrement attention aux personnes qui venaient lui serrer la main après une si longue absence.
LES DEÔX AMIS. SI
dès qu’il eut aperçu son ennemi, il marcha droit sur lui.
De Lignano, l’ayant vu entrer, s’élail levé.
— Eh bien ! me voilà, fit Lucien, se contenant à peine pour ne pas se précipiter sur lui.
— Après trois jours, je ne veux plus de loi, fit le marquis avec dédain, tu me fais pitié ! retourne à les jupons... lu CS trop lâche !...
A peine le marquis avait-il prononcé ce dernier mot, que Lucien l’avait saisi d’un bras nerveux, parle collet de son habit d’une main et de l’autre par le bas du dos; le tenant ainsi il courut à la fenêtre qui était ouverte, (it un pas sur le balcon, et plaçant horizontalement son adversaire dans le vide, notez qu’ils étaient au deuxième étage — il lui dit froidement :
— Si tu ne demandes pas pardon, si tu ne rétractes tes paroles, je te laisse tomber.
Tous les assistants étaient accourus du coté de Lucien, et le conjuraient de poser le marquis dans la salle.
— As-tu entendu, répéta Claveau, n’écoulant que sa colère.
Le marquis, la face tournée vers le pavé, à douze où quinze mètres au-dessus du sol, entre les mains d’un adversaire qu’il savait implacable, eut encore l’audace, ou le courage peut-être, car tout cela est tellement plein d’étrangetés qu’il nous semble impos-
s.ible de le définir autrement, de faire cette réponse foudroyante :
— Si tu ne me laisses pas tomber, tu es un lâche !
L’assistance resta muette, consternée, terrifiée!... Au même instant, un vieillard s’était approché de Lucien, et lui avait dit deux mots à l’oreille que personne n’avait entendus.
Lucien ramena le marquis, le déposa dans la pièce, et dit simplement :
— Je suis meilleur que toi, je te fais grâce.
A peine le marquis toucbait-il le parquet, qu’il bondit sur Lucien, et se haussant sur la pointe des pieds, lui appliqua sur le visage un soufflet qui fit pousser un cri d’indignation à tous ceux qui étaient présents.
A cette nouvelle insulte, Lucien Claveau n’avait opposé aucun acte de violence; le marquis s'était retiré en lui disant ; Demain, où tu voudras.
Mais Lucien s’était simplement approché du vieillard, qui un instant auparavant lui avait dit quelques mots à l’oreille.
— Vous voyez que j’avais raison, monsieur M ,
de vouloir le jeter par le balcon.
— Fais-en ce que tu voudras maintenant, et pardonne-moi de t'avoir empéché tout à Fheure de nous débarrasser de ce misérable, lui répondit son interlocuteur.
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1,ES DEUX AMIS
Fi 3
Avant de continuer, nous croyons utile, pour l'intelligence du lecteur, de répéter tout haut ce que le vieillard avait dit tout bas à Lucien pendant qu'il tenait le marquis dans le vide.
Ce vieillard était un ami intime du père de la maîtresse de Lucien ; il avait connu la malheureuse femme pendant qu'elle était enfant; il l'aimait en souvenir de son père. Or, en se rapprochant de Lucien, il lui avait dit ces simples mois :
— Si tu laisses tomber le marquis, tu tues en même temps celle que nous aimons. Et Lucien avait obéi au veillard ; nous savons comment il en avait été récompensé.
Cependant Lucien Claveau voulait en finir avec le misérable auquel il attribuait la mort de son enfant. Une rencontre, en règle cette fois, fut donc décidée; et au grand jour allait avoir lieu un combat entre deux hommes également redoutables et comme il s’en rencontre peu, sinon jamais, dans les fastes du duel. Les témoins furent choisis de part et d’autre; on décida que les adversaires se battraient à l’épée, avec la condition que, si l’un d'eux, blessé à cette arme, se trouvait dans l’impossibilité de continuer, l’affaire devait se poursuivre au pistolet.
Le lendemain même, les adversaires accompagnés de leurs témoins se trouvèrent en présence. Aucune parole ne fut échangée sur le terrain. On remit une
LES DEUX AMIS
ironie, nous sommes quittes... mais j'ai bien peur que dans un instant vous me deviez quelque chose, car j’ai envie de vous donner une rude leçon.
Le marquis attaquait... attaquait... Son adversaire reprit :
— Non, je ne veux pas te tuer... du moins encore... Je veux simplement te blesser de façon que lu ne puisses jamais m’oublier...
Et, presque au même instant, Claveau lui planta son épée dans le pied droit; le marquis resta debout, immobile, et, pendant une seconde, on eût pu le croire cloué au sol.
Ce coup était atroce; c’était un acte désespéré de vengeance; seule excuse, si toutefois nous pouvons lui trouver une excuse.
Puis le marquis vaincu par la douleur lâcha son épée, et sautant sur un seul pied, se prit à bondir ainsi plusieurs fois en vomissant des blasphèmes contre Lucien.
— Allons, saute marquis, lui dit celui-ci dans un accès de raillerie féroce, je ne te croyais pas si drôle. . .
Les témoins se pressèrent autour de Lignano, qui, ayant saisi une seconde fois son épée, faisait de vains efforts pour se tenir debout.
— C’est inutile, lui dirent-ils, vous ne pouvez continuer.
En effet cette blessure, sans être dangereuse, lui oc-
;iü LES DUELLISTES.
casionnait des douleurs insupportables, et l’obligeait à sautiller sur un pied ; sa mine était piteuse, presque grotesque malgré sa souffrance.
— Ah! fit-il avec une longue expression haineuse en se tournant vers Claveau, du moins au pistolet je pourrai te tuer.
— Soit, fit Claveau, seulement dépêchons, car je commence à t’avoir assez vu pour aujourd'hui.
On chargea les armes devant eux. Quand tout fut prêt on remit un pistolet à chacun de ces deux implacables adversaires; puis, on les plaça face à face, à quinze pas, avec la faculté d’avancer de cinq pas l’un sur l’autre avant de tirer.
Le marquis, impatient, oubliant sa douleur, arriva jusqu’à sa limite en faisant mille contorsions; il n’était plus qu’à dix pas de Lucien, car celui-ci n’avait pas bougé. Quand il tira Lucien resta debout.
— A moi, maintenant, fit-il; et il s’avança à son tour jusqu’à sa limite, c’est-à-dire à cinq pas du marquis. Il le visa...
— Claveau, lui dit gravement un témoin, c’est un assassinat que vous allez commettre.
Claveau se détourna pour répondre au témoin qui se trouvait sur sa gauche :
— Tenez, fit-il en s’effaçant davantage, regardez ceci...
Et il lui montrait sa chemise, percée au ras de l’é-
LES DEUX AMIS
paule, ainsi que quelques gouteletlcs de sang qui filtraient à travers le passage que Amenait de se faire la balle du marquis.
Au même instant, Claveau fit feu et le marquis tomba la face contre terre. Quand on le releva, il était mort; la balle lui avait percé le front.
On se sépara.
Le soir, vers minuit, un ami dévoué, le vieillard qui lui avait parlé à l'oreille au café, vint prévenir Lucien qu’il serait arrêté le lendemain.
— Merci, fit-il en serrant la main à son ami, je suis prêt à tout.
Le lendemain, en elfet, de très-grand matin, ou pénétra chez lui.
Quand le magistrat lui ordonna de le suivre, Lucien lui demanda s’il pouvait s’absenter quelques minutes pour faire ses adieux à celle qu’il aimait, en cet instant retenue chez elle par la douleur.
— Il m’est impossible de vous accorder ce que vous me demandez, lui dit l’homme de loi.
— Alors, messieurs, je suis à vous... seulement permettez-moi de prendre quelques papiers dans la chambre voisine...
Il passa dans une petite pièce attenante; c’était comme un espèce de grand cabinet; à peine était-il entré qu’une détonation se faisait entendre. Le malheureux venait de se faire sauter la cervelle.
MîS DUELLISTES.
oS
Ainsi finit Lucien Claveau; il valait mieux que son adversaire, peut-tMre beaucoup plus que sa réputation. Lorsque les hommes d’alors en parlent aujourd’hui, ils disent encore : du temps du beau Lucien. C’est pour eux quelque chose comme une date, plus qu'une date, un souvenir, une légende mélangée de tristesse, de grandeur et d'infamie.