LES EAM^AS
1^ dons ce tF^«U à. ^sber ^ son o^ur <et 4 son âér y^Meoent. U rinatruisit coieux fne ne T^uraknt |e# les meUleurs maîtres. De tKmne heure, il VkàtàA wk beautés de Dieu et de la nature^ et il ne tarda pasi recueillir le fruit de ses peines en y4>yaat cette je^me ftme s'ouvrir par deg£és aux impresâons ^u'U Ici avait coninuniquées, et les saisir avidement pour les réflédiir.
Estber grandit en liberté, coname les plantes agrestes.  douze ans, elle rappelait sa mère, par r^eçprit et par le visagje. Un peu grande pour son Age, 4^ eû^t dit, à la voir passer lente et rêveuse, une haute ge^ balai^cée par le vjent. Son visage semblait dioré ]^ ]fi soleil, ses traits étaient d'une remarquable finesse, et aous son front largement dessiné ejt cojQbf ronné de longs cheveux noirs, ses yeux^ semblables 4 deux étoiles, reflétaient toutes les beautés de sa lumineqae intelligence. A cet âge , elle montaU i^ cfa^vali a.yec une merveilleuse adresse, et se montrait d'aillisjors également habile à tous les exeDcices du corps^ Le dé¥elo{q[>ement de son esprit avait beaucoup aidé i son instruction morale. Q^endant son car^xîtère s'iap.* nonjQait déjà avec toutes les irrégularités des tempéramepts fougueux . Elle mettait dans La réalisation de ses voloatés une persistance extraordinaire ; mais le bujb était à paine atteint, que, satisfaite d'avpir eu la vk^ire, bH^ Vàba^imimit 9^^ nm extrême mobi-
lité. Elle était boane , et cependant mstiaetivement douée d'un orgueil prosque sauvage, et qu'expliquait assez la délicatesee ex^sessive de sa nature. Mélange excepiionikel 4e qualités et de défauts, son esprit aurait eu besoin <l'éire dirigé dans une voie calme et unîfonne. Il n'en fut rien, et c'est là sans doute la cause première de l'étrangeté de certaines de ses actions. Son père, qui jusqu'à ce jour ne Tavait pas quittée un seul instant, commença, dès le momwt où il la crut assez forte pour être livrée à elle-même, à faire de fréquents voyages. Ces absences étaient courtes, mais elles privaient de son guide Esther, qui s'accoutuma peu à peu à vivre dans une liberté d'action que nos exigences sociales ne comportent plus, et s'adonna à tous ses caprices avec une complai* sance dont l'haMtude devait plus tard lui être fatalo. Lorsqu'elle était ainsi seule, elle allait se perdre dans les bois et y passait des journées entières. D'autres fois, elle s'étendait sur la plage déserte, et le soir, le regard fixé vers les étoiles, elle écoutait les vagues de la mer bruire, mugir et expirer à ses pieds. Ces promenades, elle les faisait ordinairement sur un cheval qu'elle dirigeait sans crainte et qui l'emportait dans son rapide galop , légère comm^ un sou£Qe et toute frémissante d'être ainsi ravie à la réalité. Ce fut pendant l'une de ces promenades que lui arriva l'aventure suivante , qui pourra donner une idée de son étrange caractère.
8 LES ERRRURS
Elle avait alors seize an». Après avoir couru les bois une grande partie de U journée, elle revenait au château, prenant, non pas comme on pourrait le croire , les chemins frayés , mais les sentiers les plus courts et aussi les plus dangereux. On était au milieu de l'automne ; la nuit était rapidement arrivée^ une nuit obscure, qui effrayait le cheval et le faisait à chaque instant se cabrer. Esther, cependant, n'éprouvait aucune crainte ; sous sa main vigoureuse , elle faisait plier sa monture qui , bientôt lasse de lutter, redevint docile et se lança à fond de train dans l'inconnu qui s'ouvrait devant elle, c'est-à-dire dans l'obscurité. A chaque instant, les pierres de la route, les petits fossés , les buissons épais , ralentissaient sa marche ou la faisaient fléchir ; mais Esther l'encourageait et, l'enlevant avec une dextérité toute virile, la forçait à aller en avant. Dans Télande cette course folle, mademoiselle de Bouqiienêgre éprouvait une âpre joie. Elle s'était courbée, pour préserver sa coiffure contre les branches basses des chênes verts, et écoutait avec délices le vent, dont la vitesse de son cheval redoublait le bruit , siffler à ses oreilles comme les balles sur le champ de bataille. Elle s'abandonnait tout entière au danger, et de temps en temps seulement levait les yeux , les portant derrière et devant elle, pour essayer de voir à travers les ténèbres le chemin qu'elle avait fait ou celui qui lui restait à parcourir.
Tout à coup^ le cheval fît un saut en arrière et allait se retourner, lorsqu'un violent coup de cravache, appliqué sur sa croupe^ l'arrêta. La béte frémissante hennit bruyamment^ et, quoique terrifiée, plia sur ses jarrets et, d'un élan vigoureux, se jeta en avant. Comprenant le danger qui veuait de lui être révélé, Esther avait instinctivement porté la main sur la poignée du couteau de chasse qui pendait à ses côtés et qui, durant ses excursions, ne la quittait jamais. Mais ce mouvement n'était pas do saison ; le danger n'était pas où mademoiselle de Bouquenègre l'avait cru. Gomme son cheval venait de se lancer, Esther éprouva une oscillation singulière; elle comprit que la terre manquait sous elle. Pendant une seconde, elle demeura suspendue dans Tespace ; mais presqu'aussitôt elle ressentit une violente commotion et roula avec sa bête sur un sol humide et couvert de feuilles mortes, enterrées à moitié. Cette circonstance et la position dans laquelle elle tomba lui sauvèrent la vie. Si le sol eût été rocailleux, l'imprudente fille était perdue.
Elle demeura quelques instants inanimée. Ce n'était pas un évanouissement, mais la frayeur avait paralysé ses forces. Elle les retrouva cependant, et parvint à dégager sa lobe de dessous son cheval, qui gisait presque mort. A ce moment, la lune perça les nuages qui la cachaient, et grâce à cette lueur providentielle mademoiselle de Bouquenègre put se rendre compte de sa situation : elle était tombée au fond
i# LB8 IRRBUR8
d^im vtviB 4^ •'ott¥raii à pie sur le cAlé 4e la nmte qu'elle 6ui¥aU, et qui^ de Tautre eAté^ au eo&traire, s'y reliait par une montée douce. Elle se leva et allait essayer de marcher, brsque son regard s'ijibaissa sur son eheval, qui rèlait sur le sol, genoux et jarrets brisés. Elle sa dit qu'elle ne pouvait le laisser souflHr ainM et qu'il valait paieux l'achever. Elle tira alors son eouteau da chasse, en appuya la pointe sur le poitpail du malheureux animal et, fermant les yeux^ le lui en-* fonga dans le coips; Celui-ci s'agita convulsivement el ne bougea plus. Cependant, Esther, épouvantée de se trouver ainsi en face de la mort| n'osait remuer i mais bientôt elle eut peur et voulut fuir. Elle rouvrit les yeux et, la lune étant de nouveau cachée par lea nuagesi elle ne vit pas la couleur du sang qui avait rejailli jusque sur elle et qui lui brûlait les pieds. Bile réunit alors en un seul les plis de sa longue robe, et, après d^ efforts inouïs> remonta jusqu'à la route» non sans s'être déchiré les mains et le visage aui| pierres et aux broussailles contre lesquelles la jetaient les ténèbres.
Pendant une demi-heure, elle marcha à traveni bois, ayant des larmes dans les yeux et le cœur gros. Elle n'était plus aussi rassurée; elle comprenait qu'ait vec son cheval elle avait perdu une part de sa force» et que le danger pouvait redoubler autour d'elle sans qu'elle pAt y faire face. Son imagination prompte à s%ftaye» lui eréait mille sujets de terreur nouvelle*
D'fiSTHËR. ii
Le vent qui Tavait eharmée lai Msait maintenant une peur horrible, et elle tremblait encore plus que les feuilles des aribres qu'il agitait. Cependant le bois devenait moins épais et le terrain plus sablonneux. En même temps, un sourd et majestueux murmure arrivait jusqu'aux oreilles de mademoiselle de Bouquenêgre; c'était la mer dont elle approchait. Bien«tèl elle atteignit l'extrémité du bois, laissa le dernier arbre derrière elle, et la plage s'étendit sous son regard.
Dès ce moment, elle se reconnut et marcha d'un pas plus assuré, admirant le spectacle qui s'oJBTrait à elle. Malgré la nuit, la mer avait des miroitements singuliers ; on eût dit des pointes de diamant ou des étoiles roulant les unes sur les autres, à la cime des vagues soulevées. Ce phénomène se répétait jusque dans les profondeurs infinies où l'œil pouvait aller le chercher, et là, quelques rayoos de la lune se faisant jour à travers les vapeurs dont le ciel était chargé, jetaient sur les flots qui les réfléchissaient des estompes lumineuses comme des gerbes d'or. Cet aspect de la mer sous un ciel obscur est aussi majestueux que celui qu'elle présente par les nuits sereines, et mademoiselle de Bouquenègre le contemplait avec une vertigineuse volupté. Elle se sentait attirée vers le gouiffre et avait besoin d'appeler à elle toute sa raison pour repousser les désirs de son imagination qui l'invitaient à la rêverie sur le rivage que leg
12 LES BBREURS
ondes caressaient. Après une longue marche, elle atteignit enfin le château^ où on se déscspérait^près des recherches plus infructueuses les unes que les autres. Elle était à bout de forces et dut se mettre au lit sur-le-champ. M. deBouquenègre envoya chercher ou médecin à Saint-Laurent, et ne la quitta pas une seule minute. Elle s'endormit dans ses bras. Ce sommeil bienfaiteur tua la maladie qui, au dire du médecin^ aurait dû se déclarer^ et au bout de sept heures Esther se réveilla entièrement remise. Son père voulut alors entendre de sa bouche les détails de l'accident dans lequel elle avait joué sa vie.
— Ah! ma fille, ma chère bien-aimée, je ne te quitterai plus, lui dit-il, lorsqu'elle eut fini, en la pressant contre sa poitrine.
Il tint parole. Deux ans s'écoulèrent sans apporter d'événement dans la vie d'Esther^ mais qui donnèrent en revanche un nouvel éclat à sa beauté. Le marquis et tous les gens qui avaient connu madame de Bouquenègre s'extasiaient sur la ressemblance qui existait entre la jeune fille et sa mère. Cette ressemblance était frappante en effet, non-seulement au physique^ mais encore au moral. Conçue sous le ciel d'Orient, Esther tenait de sa mère une nature ardente , mobile et indomptable; de son père, un sang généreux qui avait coulé dans les veines de plusieurs générations de héros.
Vers ce temps, le marquis songea à la présenter
dans le monde. Il se reprochait de ne l'avoir pas fait plus tôt, et était bien résolu à ne pas retarder davan* tage un projet qui devait exercer une si grande influence sur l'avenir de son enfant. Esther n'avait jamais demandé à son père de connaître le faubourg Saint-Germain. Elle attendait qu'il lui en fît Tofifre, et le jour où cette offre fut faite, elle l'accepta.
A dix-huit ans, mademoiselle de Bouquenêgre n'était plus cette jeune fille que nous venons de voir dans un coin perdu de la Provence , ressuscitant le type le plus idéal des imaginations modernes et l'environnant de la plus poétique réalité. Pendant les deux années qui la séparaient de l'aventure que nous avons racontée, elle avait beaucoup appris ; tous les sentiments qui fleurissent dans la femme à mesure qu'elle se transforme, s'étaient Tun après l'autre partagé son cœur qui les avait diversement appréciés ; et si on peut s'exprimer de la sorte, chacun d^eux avait dit son dernier mot à cette imagination tout impressionnable et si originalement féconde. De là ce changement passager, ce calme apparent, ce repos dangereux d'une àme autrefois tourmentée à son insu. Mais il y avait un sentiment qui n'avait pas frappé à la porte de son cœur. Encore inconnu pour elle,- c'était l'amour; et autant les autres avaient calmé ses exaltations de jeune fille, autant celui-là, quoique trouvé plus tard, devait les réveiller et laisser en elle des impressions vivaees et profondes.
En arrivant à Paris, mademoiselle de Bouquenègre apportait avec elle , dans le monde , le prestige d'une grande fortune et d'un grand nom. Elle le doubla par le pur rayonnement de son esprit et de sa beauté. Il n'y eut qu'un cri d'admiration le soir où elle apparut pour la première fois, aux Italiens, à côté de son père. Cette beauté qu'on admirait , je ne la décrirai pas. Je dirai seulement que mademoiselle de Bouquenègre ne se contentait pas d'être belle, elle était encore jolie. Les femmes se penchaient sur le bord des loges pour la mieux voir ; elles étudiaient toutes les grâces de sa pose un peu hautaine, tous les détails d'une merveilleuse toilette qu'elle portait avec un abandon plus merveilleux encore. Les hommes la regardaient avec une admiration plus ficanche. Tandis que les femmes pressentaient une rivale, ils devinaient une reine, à laquelle ils seraient heureux de se soumettre. Us la proclamaient la plus accomplie, et ceux d'entre eux qui la connaissaient déjà disaient d'elle : « Elle trouve l'esprit sans le chercher, » ce qui n'amusait qu'à demi telle grande dame, réputée pour le chercher toujours sans jamais le trouver.
Pendant qu'Esther était ainsi l'objet des commentaires de toute une salle , quelles étaient ses pensées? Une soirée aux Italiens est, à certains jours, la plus somptueuse curiosité de Paris. La himière qui jaillit dans la salle, l'éclat des diamants, la transparence nacrée des épaules des femmes^ sur le fond clairon
D'BfiTHER. Il
saiobDB d^une mise eeuToit élégante, toujonm losueuM, la ^ainaie de mille regards ardents^ les symphonies de l'orehestre, les vois pures qui viennent de la saène^ enfin le parterre d'habits noirs et de eravates blanches, tout cela se confond pêle-mêle dans une indéfinissable atmosph^ mélangée d'odeurs de gaz et de parfums de fleurs. Au premier moment, à quel* que endroit qu'on soit placé , on ne distingue ri^i qu'une masse qui s'agite confusément. Mais bientôt^ l'œil plus habitué voit se détacher du groupe tous les personnages. Les femmes se dessinent belles ou laides, jeunes ou vieilles, dans le cadre de leur loge , cou* vertes de pierreries ou couronnées de fleurs. Parfois, au milieu d'elles, on en découvre une plus belle, qui se trouve pour la soirée^ comme Ësther ce jour-là, l'objet de toutes les conversations.
Assurément, ce spectacle vaut la peine d'être vu. Mais Ësther, qui avait admiré Paris, sans que Paris pût la surprendre, ne devait pas être plus étonnée de la nouveauté que son père lui avait ménagée. D'abord, elle demeura éblouie; mais bientôt cha^ que chose s'esquissa plus nettement sous son re* gard, et après un examen assez court elle fut séduite par la musique. Elle sentit ses sens s'engourdir; son esprit et ses yeux, concentrés sur un seul point, restèrent indifl^érents & tout ce qui se passait autour d'elle. On eût dit, à ce dédain , que du premier coup elld avait eopii^ la puissance qu'elle allait eiere^r
If. LES ERREURS
sur ceux qui Tadmiraient. La musique réveilla en elle les sensations les plus diverses, mais ne la jeta pas dans des étonnements trop grands. Elle en avait pressenti les beautés. La poésie des accords qui venaient charmer ses oreilles s'était autrefois révélée à elle, et la forme seule avait changé. Ce que lui disait la musique, la mer, le vent, les arbres, la nature le lui avaient dit , sinon d'une manière aussi sensible, du moins avec une majesté bien plus capable de l'impressionner. Elle sortit cependant du spectacle, muette, repliée sur elle-même, sans apercevoir la double haie d'admirateurs qui s'était formée de la loge à l'équipage de M. de Bouquenègre , afin de la voir passer. Le marquis fut donc seul à jouir de ce premier triomphe de sa fille, et Esther , qui devait , quelques jours après, se laisser soudainement enivrer par toutes les joies du monde, ce jour là ne les comprit pas, ou, les dédaignant, feignit de ne pas les comprendre.
La semaine suivante, il n'en fut pas ainsi. Elle était au bal chez la duchesse de Robertpré. La soirée était splendide : les plus jolies femmes de Paris s'y étaient donné rendez-vous. Esther, vêtue d'une robe blanche et coiffée avec quelques fleurs naturelles, éclipsait les plus belles des invitées. Elle Commençait déjà le rôle de reii^e qu'elle était destinée à jouer. Ce qui la rendait encore plus séduisante, c'était moins l'éclat de son visage, la délicatesse de ses formes , que l'étran-
geté de son regard. Le charme qui devait lui fournir tant d'adorateurs, résidait surtout dans ses beaux yeux remplis à la fois d'une ardeur orientale et d'uno •vague mélancolie.
Ce fut au bras de son père qu'elle arriva à ce bal, décidée, d'abord, à ne pas danser. Les premiers cavaliers, — et ils furent nombreux, — qui se présentèrent furent invariablement refusés avec tant de grâce et de fierté, que les plus hardis d'entre eux, une fois évincés, n'osèrent revenir. Cependant, lorsque M. de Bouquenègre eut présenté à sa fille quelques-uns de ses anciens amis, lorsque chacun d'eux eut causé avec elle le temps voulu , Esther, restée seule en face des danseurs dont le spectacle l'avait à son insu peu à peu exaltée, commença à éprouver quelques regrets de ne pouvoir danser comme les autres. A ce moment, l'orchestre venait d'entamer l'une des plus délicieuses valses du répertoire allemand. Les couples entrelacés se balançaient languissamment ou tournoyaient dans les salons avec une rapidité qui n'excluait pas la grâce. Ce mouvement qui s'opérait sous les yeux de mademoiselle de Bouquenêgre devait exciter son envie , et c'est ce qui arriva.
Pendant ce temps, un jeune homme placé en face d'elle semblait épier ses mouvements avec la plus vive attention. On eût dit qu'il avait compris ce qui se passait dans l'esprit de la jeune fille et pris pitié d'elle. Il hésita un moment, puis s'avança vers la dé-
laissée YxAooisire. Esther TAvait vu v^&sir et siteae observé. Il était de petite taille, maigre, assez mal fait, d'une démarche presque cammuiie, laid de visa^; sa tête, quoique fournie de cheveux, offrait déjà les^ symptômes d'une précoce calvitie. Il n'y avait en lui qu'une chose qui fût vraiment remarquable : c'était son regard. Sous un front découvert avec une certaine prétentioa, s'agitaient dans un orbite conv^[iabl^neat grand deux yeux ^iselair, qui diocmaient à toute la physionomie «m cachet particulier d'intellige&ee et d'es^H^it. En examinant bien cependant, on eût dé* couvert au fond de ce regard qui, à certains moments, devenait viti^eux^ une expression assez indéfinie, mais qu'uD observateur attentif eût a^^pehé da- la méchanceté. Tel était le personnage qui s'était appro* ché de mademoiselle de Bouquenêgre. Il formula saa invitation, et la jeuue fille, qui voulait danser, raecepta, puisqu'elle ne pouvait faire autrement. Elle «e leva : l'inconnu enlaça sa taille souple^ et ils se jetèrent à leur tour dans le cercle des valseurs* Le cavalier de mademoiselle de Bouquenêgre ne savait pas danser, voilà ce dont il ne fut pais difficile à celle-ci de s'àper* cevoir. A chaque instant, elle sentait le pied du maladroit manquer la mesure et friper le bas de sa robe. Cependant, elle tenait bon, le guidait elle-même et se jurait bien de le faire arriver jusqu'à la fin de la valse* Tout en se serrant contre lui , elle s'aperçut qu'il portait à la boutonnière une croix fort
P*£STH£|L i»
mignoime, fglgm^ jpiur jm whim moii^ blanc et
-* MonsieQr^ 4ii*elle toat a coup au malheureux ({ui i»iait à gEOsaes gouttes, qu'est-ce que Tordre que vcms avez là ?
yr^ Un ordre de ***, mademoisdle-
^- Prenez garde, tous manquez la mesure et vous m'ilivez marché sur le pied. Et cette croix vous a été doïniée à la suite d'une bataille ?
-9* Je n'ai jamais été soldat y mademoiselle. J'ai eu cette croix après la publication d'un ouvrage sur rEi^pagpife.
Cette exclamation tomba des lèvres d'Esther en sjoÈme temps que finissait la valse. Le jeune homme conduisit la danseuse i sa place. Elle n'y était paK eo/oore que dix jeunes gens, encouragés par l'exemple^ l'assailUrent à la fois. Elle accepta toutes les invitations. Comme elle les inscrivait^ la duchesse s'approcM d'^JJe,
?— Eh bien, clière enfant, vous vous êtes donc décidée jà répondre aux désirs de ces messieurs ? Vous dansez con^me un ange ; mais votre cavalier de tout à rbauire ne vous secondait pas.
r^ Son nojji ?
-^ Olivier de Tessan, un {loète fort distingué.
r^ Q'mi uo poète ! Je ne m'étonne plus s'il danse 4malf
— Ah ! j'en sais qui dansent fort bien.
Un poète I Cette révélation fit plaisir à Esther. Elle eut été certainement fâchée que ce mauvais danseur ne fût pas un homme d'esprit ; maintenant qu'elle le tenait pour tel, elle était heureuse qu'il lui eût marché sur les pieds. Cependant, elle avait à peine causé avec lui, et le désir ne lui en manquait pas. Tandis qu'elle regardait Olivier assis en face d'elle et se demandait comment elle se rapprocherait de lui , le premier danseur inscrit vint la chercher pour un quadrille. Elle prit son bras et ils passèrent dans un autre salon. Après le quadrille, elle vint s'asseoir auprès d'Olivier. Au bout de quelques minutes, le second cavaUer s'inclina devant elle :
— Mademoiselle, voici la valse que vous m'avez fait l'honneur de me promettre.
— Moi, monsieur, vous vous trompez ; la première valse, je l'ai promise à monsieur. — Et elle désignait son silencieux voisin.
11 y eut dans le regard d'Olivier une expression de reconnaissance qu'elle saisit très-bien. Ce regard semblait dire : « Quoique j'aie si mal dansé tout à l'heure, vous m'invitez de nouveau pour me prouver que je ne vous ai paru ni ridicule, ni bête ; merci. » Le jeune homme se leva, offrit sou bras à Esther et, cette fois, il dansa mieux. Après la valse, il s'assit à côté de mademoiselle de Bouquenêgre, et la conversation s'engagea entre les deux jeunes gens, lui, parlant avec vi-
vacité, avec eutbousiasiûe, avec feu ; elle, récouiaut attentivement, l'interrompant à peioe et s'étounaut de ce langage imagé, coloré, dont Olivier avait le merveilleux secret et qui lui servait si bien auprès des femmes.
Un fait à remarquer, c'est que, très-souvent, personne n'est plus embarrassé, auprès d'une joliefemme, qu'un homme d'esprit. Se déliaiit de lui-même, placé entre ces deux craintes de ne pas assez parler ou de mal parler, toujours séduit par les grâces de son interlocutrice, il court grand risque de passer pour un imbécile, alors même qu'il n'a pas affaire à une sotte. Mais ce qui se voit aussi, c'est un homme d'esprit^ innocente victime de sa défiance et de sa timidité, prenant sa revanche, et la prenant avec autant de fausse modestie qu'il y a eu de fausse houte dans sa défait^}. C'est ce qui arrivait, ce jour-là, pour Olivier de Tessan. Il avait bien deviné que sa présentation à mademoiselle de Bouquenêgre n'avait pas été à son avantage. Mais, tout en s'en voulant, il n'était pas homme à laisser échapper l'occasiou de prendre, dans l'esprit de la jeune fille, la place qu'il avait perdue avant même de l'avoir conquise. Or, cette occasion lui fut offerte, lorsque, après la seconde valse, Esther lui fit comprendre qu'elle désirait causer avec lui. D'une voix émue, il lui raconta sa vie, ses travaux de tous les jours, ses mécomptes et ses espérances, ses répugnances et ses ambitions. 11 v avait dans toutes ses
£2 LES ËKftÉURS
patï^lés quelque chose qui alfàit k Ykate, étf 3' fat él(>qnent, mais noâi sâss le saivoit. Esther s^éfonnait de ee que luî disait Olivier ; elle s'en votïhdt dfe n'àtoùr pas devitié du premier coup en lui Uu homme de' ^éuîe^ Il ne se lassait pas de parler, elle ne se lassait pa^ d^ Fentendre, et leur conversatiou n'eût pas ceséé, si le danseur éloigné quelques instants" auparavant ne se ft.t approché pour feire valoir ses dly)îts avec plus d^insistancev êf décidé, cette fois, èàe pâs^le^ Meseï* Violer. H' n'y a^ail^ pas moyen de Itti' ééh&t^per, et Esther n'y songea même pas": elle se levée étf accepta le bras qui lui était offert. Elle n^euff que le temps^ de s'hicihier devant Olivier, qui ^é^W levé ef se texâaît débout à la même place.
-- Mon père sera très*heupéu3^ de Vbtt» c5iitiM1M, monsieur, M dit-elted'une voiï mélodieuse et fe^tae à 1^ foi^; prijsz la duchesse dé vous présenter à lùi%
6es paroles furent un ôT&tè é^ une iiispiralion. Quelques instants après, (Miviëi* c«tù8àit' avec le père, comme il aivait causé avec la fille, et M^. de Bbuqué* ûègre l'iïivitaîtàdhierpourlelëndemiyn.
Oliviéi? dë^ Tes^n avait ttente dus, mais on ne lui eu' etit pas dbûné plus dfe vhigtrClttq. lï devait à son Viisage imfierbe ce privilège dé re^i* oU plutôt dé pafaltre jeune. Jamais rasoir û^àvaitpâssé'sur sM' meti'' ton, qui offi*ait, malgré cela, Une surface aui^ nette que celle du menton le mieu^t rasé. Une petite mous^ tache blonde essayait en vain de couvrir la lèvre six-*
péiiçure du poète* C'était l'HMqœ signe de virilîté <m'il portât sur le visage. A Paris^ depuis âiob a&i^ Olivier avait su peu à peu,, et gràee à un- talent réel^ eoiiquérir dans la littérature une place <{ue penMMUM» ae so&geait à lui contester. Uu acte joué au Théàts^ FpaBQ^is, deux volumes de vers, quelques artâeles de eritiq.ue, jetés çà et là, avaient suffî pour donner à s(m nom, sinon la popularité, du moins Testîme des fins geunuets littéraires.' Mais c'était tout ce qu'Oli*vîer avait obtenu de lai vie d'homme de lettres. La fcnlune qu'il lui' avait dèôianâée, il ne Tavait pas encore et, dans son ingénieux esprit seul, il avait trouvé les moyens défaire bonne figure dans le monde. Fort Bépandu dans le faubourg Saint-Germain-, dont son nom et son talent lui avaient ouvert les portes^et qui, d'aîlleui», n'en^ est plus à demander de bien» amples renseignements à ceux (pi'ii reçoit, Olivier était vanté pour quelques bonnes fioitunes qu'il avait eues sans grande peine : liaisons d'un jour ou* de quelques mois avec une grande dame en train de faire l'école buissonnière, ou avec quelque bas-bleu^ de mœues équi« voques. Il avait donc jusqu'alors gaiement passé son existence, et les bonheurs de sa vie publique l'avaient vengé des misères et des ennuis secrets de sa vie privée. Au moment où il rencontra mademoiselle de Bouquenêgre, il cherchait à faire une fin. Il voulait se ranger, s'établir avantageusement pour travailler à Taise, en u& mot, se marier. IntiigÉait, souple
d'échiae devant les grands, insolent avec les petits, hâbleur avec ses confrères, mielleux auprès des femmes, peu scrupuleux sur les moyens à prendre pour arriver aux fins, il ne doutait pas de la réussite. Mais il la voulait prompte, désireux qu'il était de jouir de biens plus positifs que ceux de la gloire et de Torguaii satisfait. Déjà quelques occasions s'étaient offertes à lui; il les avait repoussées^ comptant toujours sur de meilleures. 11 continuait à aller dans le monde, faisant la cour aux jeunes filles, sachant plaire aux mères^ enfin jouant à merveille son rôle de chercheur de femmes.
Après la soirée où mademoiselle de Bouqueiiègre l'avait remarqué, Olivier rentra chez lui dans la situation d'un homme qui, connaissant l'existence d'un trésor, médite sur les moyens de se l'approprier. Par son nom, quoique de petite noblesse, il appartenait au monde de mademoiselle de Bouquenêgre ; son talent pou-* vait lui tenir lieu de fortune. Pour réussir donc, il fallait plaire à Ësther; — c'était à moitié fait, — et plaire au marquis, — il était décidé à s'y appliquer.
Eu quittant, à trois heures du matin, le bal de la duchesse de Robertpré, OUvier songea à la toilette qu'il ferait le soir, pour se rendre au dîner où M. de Bouquenêgre l'avait invité, et le sommeil vint le surprendre dans les préoccupations d'une aussi grave afiaire. Il se leva fort avant dans la matinée, prit à la
haie uu léger repas et passa toute la journée au travail. A sept heures moins dix minutes, il se faisait annoncer chez le marquis de Bouquenègre< Il y avait vingt personnes. Le marquis voulait produire sa fille, se créer un salon, et, après une vie passée eu voyages ou dans ses terres, il commençait à jouer le rôle fort accablant de maître de maison. En invitaut Olivier de Tesean, il avait, — pour nous servir d'une expression usitée, — complété sa table.
Olivier se présenta mis avec élégance, ce qui lui arrivait assez rarement. Un pantalon clair tombant sur des bottes vernies, un gilet sombre, relevé par des boutons de métal et par une jolie chaîne de montre qui séjournait plus souvent chez les préteurs sur gage qu'au gousset de son maître, et enfin un habit noir, coupé dans le dernier goût, composaient sa toilette. La cravate longue, qui habituellement tombait en désordre sur sa poitrine, avait disparu pour laisser voir les fins plis d'une chemise de batiste; des gants bronze, à petites fourchettes rouges, emprisonnaient sa main. Ce costume ne lui était pas habituel et devait, le même soir, étonner ses amis; mais chez M. de Bouquenêgre il ne surprit personne, et Olivier fut fort gracieusement reçu. Au dincr, il mangea peu et regarda constamment Esther^ qui s'en aperçut, mais qui ne lui en voulut pas. Quand on revint au salon, Olivier savait que ses avances seraient encouragées. Il n'en fallut pas davantage à ce jeune ambitieux pour qu'il se crût
déji mBitrê de la fortune et de la maiii de madémt^iseUis de Bbuquenêgre. Quatit à la possession du cœur de la jeune fiUe, il y pensa peu. N\il n'était môihis que lui ca- ^iëSle dis sé-lailsser enthousiasmer par Va ëontact d'une iSéllë nature. Ce n'était ^as en pure pertb qu'il avait Vëctt dlaiis^le mondfe lé plus hétérogène. Son existence é^tëé l'avait mis en garde centime les surprises de l*âme . Ainsi, on citait de lui certains honsmote, secs comme son visage, fins comme seiâ lèvres, pétillants^ comme séal yeut, jetëiï aux pifeds dMne femme qui', pleine d^'énlàousihBitie et de désirs^ croyait pouvoir &cilement dlumer cliez celui qu'elle avait distlogué dés flamà6ié pareilles à celles qui la brûlaient ellls-iiiêiiie .
i^oui* Estlier, elle^ ^aimait d^jâ ; élite s'était laisse prendre au' rôâtf qU'OliVier lui avait fidt de ses souffhiiices. Elle devait se sentiî* entraînée par le côté poétique de la situation, et ce n'est qu'ainsi qu'on peut éii)liquer' l'étrange fiaScination exercée par un être incomplet et sans cœur sur cette jeune fille de cœur si chaud' et si*facile à toutes les émotions. Pendant cette soirée; d'ailleurs, Olivier joua admirablement son rôle. Il rtstà ce qu'il avait été au bal où, pour la première fois, il' avait rencontré mademoiselle de Bouquenêgre. Il se garda bien de troubler, pas de trop jBréqùents sourires ou des mots plaisants, la mélancolie denses yeux et de son langage. Lorsqu'on vint le prier dië réciter quelques-unes de ses poésies, si admirablelîïeiit Belle» et èmprdntfe^d'ardëur, grftce à un effort
D'£S TBEK. XI
de t^ent^ il choi^t celles qui pouyaleoft jAsser |^ yeux d'Ësther, tant elles étaient passionnées, pour ua écho de son cœur. iCes c^coa^twces, ^^'|eUe croyait imprévues et qu'ii Rivait ^niputieusement calcnjée^^ acbevèreat.dc la troubler. OlLyj,er se retira à onze liteareg, et Aiji xnoijc^eat x^ù il iM^rtait EB[tI;Ler troiiya moyen de lui foire pa^er m lafki. Jl répoi^tdit à celle preoùéire avance paj: ^n serrew/ent de main^ ^ & peiae d«Q# la coyr il ^'^p^proc);^^ d'^n^ lanteraie et hst i^ ne Ufp^ triicée à la b^ p^ ]^,cray.op titei^blaDi; : « Je serai à^ maifx à l'Opéra. ^ Il p-'j avait pas de &igpatare. Il «e jeta tont .ému ^a^ un xsoupé et se fit coijiduire im T}]Lé^tre-Françai3. Il avait besoin de #'étoiirdir pour oublier vu monjieot la joie qui l'étouffait. jil mpnU au £oyer des artistes, où ^ quarté 4'auteur jpué an théâtre lui donnait se» entrées^ et Pian^ r^yono^syat d'élégmce et jifi gaieté. Quelques amis lui a4œssèrent la pai'ole, et Yim d'eu^c^ que dans son trouble il n'&vait pas entendu^ blcs$é de son silence, le toisa des pieds i la tête et, faisant allusion à sa toilette, s'écria :
— M. de Tessan a la prospérité bien insolente !
lie mot était cruel, et Olivier le sentit. Mais, luette fois, il ftàgfiit de i^ pas eiMendre. U n*était pas m Immeur derey/enir sur ses pas ^t d'endosser une ui^yai^e afiaire. La phrase n'étant pas relevée, on l'oublia. Olivier par?mit à surmonter son trouble, et en fin de compte on ]^ trouva charmant. A minuit, il m& laissa ei^trainejr cb,ez Vachette, où il spupa en comp^r
gnic de jolies femmes, et au dessert il ne songeait plus à revenir.
Pendant ce temps, Esther rêvait de lui. L'amour était tombé sur elle avec une rapidité foudroyante. Son cœur avait été frappé et ne contenait qu'à grand'peinc les exubérances du sentiment nouveau qui venait s'ajouter à tous ceux qu'elle avait connus déjà. Jusqu'à l'heure où, le lendemain, elle devait revoir Olivier, elle garda avec tant de soin en elle-même le portrait qu'elle se plaisait à caresser, et s'isola si bien du monde extérieur, qu'elle ne perdit pas une minute le souvenir de son amant. A l'Opéra, où elle était de bonne heure avec son père, d'autres émotions lui étaient réservées. A neuf heures, Olivier se montra à l'orchestre, comme la veille, élégant et préoccupé. 11 s'était placé de façon à garder sous ses yeux la loge d avant-scène qu'avait louée pour la saison le marquis de Bouquenégre. 11 ne la quitta pas du regard, et dans cette attention, qui s'adressait surtout à elle, Eslher vit une nouvelle preuve d'amour. Elle fut, ce soir-là, fort belle et fort remarquée. La musique était enivrante et semblait répondre aux symphonies qui chantaient en elle. Une émotion mal contenue donnait plus de vie à son beau visage, et de sa poitrine, fréquemment soulevée, semblaient s'échapper des cris de bonheur. Pendant un entr'acte, Olivier vint dans la loge, en apparence pour saluer le marquis, en réalité pour voir Esther de plus près et pour lui mettre
dans la main un billet qu'elle prit en rougissant. Cette fille si fière était vaincue. La lettre d'Olivier, qu'elle lot le soir avant de se mettre au lit^ aciieva de lui tourner la tête.
« Je vous aime. En vain je veux en douter : au- « tour de moi et en moi tout me le crie, et je ne ré- (( siste plus; il faut que je vous le dise. Comment « prendrez- vous cet aveu, vous qui portez sur toute a votre personne les signes de rintelligence et de la c( race, et dont la beauté éblouit en même temps « qu'elle terrasse les prétentions de l'homme? Vous « êtes telle qu'on ne saurait sans effroi vous aborder, a Je ne vous demande rien aussi. Ce que je veux, « c'est obtenir la permission de rester à vos pieds sans « vous déplaire et dans l'attitude de l'adoration. Je c( sais le respect qui vous est dû; je sais sur quel pié- « destal vous êtes, et je sais aussi dans quel abhne a vous devez me voir. Ne refusez pas d'être mon idole. a Votre prêtre ne vous importunera pas. Ma bouche « ne s'ouvrira jamais jusqu'au jour où vous aurez dai- « gné jeter sur mol un regard compatissant et où vous a laisserez tomber de vos lèvres adorées un mot de a pitié. Mettez votre pied sur mon front, écrasez-moi « de votre mépris, si le cri do mon cœur, que je « -n'ai pas su retenir, a pu vous déplaire, mais ne me a dôfendez pas de rester prosterné devant vous. Je suis « à Yos pieds, et j'ose vous dire que je vous aime. »
Ce billet habile» mélnîigo de respect et d'humilité,
30 LES EREJEUaS
cle passion désespérée et d'amour ardent, devait, par son désordre mémey enivrer Esther. £Ue passa uqa partie de la nuit à le lire et à le relire. Vingt fois elle fut sur le point de céder et de répondre à Olivier. Elle n'osait pas. La violence même de son amour l'épouvantait ; elle avait encore assez de lucidité dans l'esprit pour calculer les suites d'un aveu formulé par elle. Elle ne répondit pas, mais elle mit le billet d'Olivier dans sa gorgerette.
Trois jours après, Esther était au salon attendant son père, qui devait venir la rejoindre pour recevoir quelques visites. Tout à coup la porte s'ouvrit, et un domestique annonça :
— M. Olivier de Tessan 1
Celui-ci entra avant qu'Esther, revenue de sa sur^ prise, eût pu se faire un maintien.
— Mon. père va venir, monsieur, lui dit-*elle en tremblant.
— Mademoiselle, s'écria Olivier, en se voyant seul avec elle, ce n'est pas de M. votre père qu'il s'agit. Vous avez été cruelle envers moi. Votre silence m'a brisé. Dois-je encore espérer, ou ne me reste-t-il plus qu'à mourir ?
— Espérez, dit-elle.
Il tomba à genoux, saisit le beau bras que la manche de la robe laissait à découvert et y mit un baiser.
— Demandez-moi à mon père, lui dit Esther, en s« dégageant de cette étreinte passionnée.
D'BSTHER. Il
— ^« u'of^ai jamais, répondit usipl#me&t UUvjar.
— Je lui parlerai moi-même.
Comme elle achevait ces mots^ eu fessant sou amaut à se relever, le marquis eutra. Les deiii: amoureux devinrent subitement impénétrables, ^ If. de Bouquenègre ne soupfppna rien de ce qui venait de se passer.
Au bout d'un momeat, Esther sortit et courut dans sa chambre pour ne rien perdre des joies qui TaccabUiept. Après le diner, se trouvant seule avec son pèie^ elle eut le couiage de lui parler de son amour.
-:- J'aime M. Olivier de Tessau et je veux Tépou* ser, dit-elle.
A cette déclaration, M. de Bouquenègre resta stupéfeit.
— Est-ce sérieux? demanda-t-il enfin.
-— Très-sérieux^ mon père ; il y va du bonheur de ma vie.
Le marquis réfléchit un moment.
— Vous exagérez sans doute vos sentiments, ma chère Esther. Il est impossible qu'en un mois vous vous soyez éprise d-un jeune homme que voua n*avez pas vu six fois.
— C'est cependant la vérité : je l'aime et n'épçm^ serai jamais que lui.
M. de Bouquenègre connaissait sa fille, la savait inébranlable dans ses idées, et^ hahitueUement, il n'essayait pas de les 4étr\|ire. Mais, ce soir-là ^ il
s'agissait d'une chose si grave qu'il se crut obligé de lui déclarer sa volonté.
— Ce mariage est impossible. Vous ne pouvez épouser un homme sans nom.
— Mais, mon père, celui-là est noble.
— Petite noblesse, ma fille ; mais ce n'est pas là le point que je discute. Il est sans fortune, sans position, et vit en dehors de notre monde.
— Je Vy introduirai.
— Je veux admettre vos raisons ; mais il en est une plus décisive et que vous comprendrez. J'ai re^u à votre sujet d«s propositions honorables que j'ai acceptées. Vous épouserez le fils de mon ami, le comte de Tarsannes; ma parole est donnée.
Le marquis savait ces derniers mots propres à faire réfléchir sa fille. Celle-ci, à son tour^ n'ignorait pas que, pour son père, la parole donnée valait le fait accompU. Elle ne résista donc pas et se contenta de garder le silence. Puis, l'interrompant :
— Ainsi, dit-elle, vous avez engagé mon avenir sans même me consulter.
— Vous n'allez pas, je pense, vous poser en martyre. Lionel de Tarsannes, votre prétendu, a vingt-cinq ans. Il est beau, noble et riche. C'est de plus un cœur. droit, une âme généreuse; il est plein d'intelligence et d'esprit, et quand vous l'aurez vik..
A ces mots, Esther se leva :
— Mon père, n'achevez pas, dit-elle d'une vois
ferme. Je refiise de recevoir M. de Tarsannes et de repenser.
Après ces paroles, elle sortit. Le marquis demeura seul, affligé d'une résistance aussi ouverte, mais non pas embarrassé. Il lui était arrivé souvent de céder aux volontés de sa fille ; mais, cette fois, il s'agissait de rhonueur de sa maison et du bonheur d'Ësther. Il était résolu à no modifier en rien sa décision, et il se mit à examiner ce qu'il y avait à faire afin d'éloigner Olivier de Tessan.
Une heure après cette affaire, celui-ci reçut un billet dont il n*eut pas de peine à reconnaître l'écriture. Il lut ce qui suit :
« J'ai besoin de vous parler. Soyez demain soir, à a cinq heures précises, à Saint-Thomas-d'Aquin. Je a serai dans la chapelle de la Vierge. Vous vous agec( nouillerez à côté de moi. »
Saint-Thomas-d'Aquin est une des églises les plus calmes et les plus solitaires de Paris. Placée en plein faubourg Saint- Germain, dans une sorte d'impasse, elle n'a de vie que le matin, à l'heure des messes. Le silence le pins absolu y règne pendant toute l'aprèsmidi, à peine troublé par les pas solitaires de quelques créatures ferventes, heureuses de choisir un tel moment pour venir s'y agenouiller. A cinq heures, Olivier, conformément aux instructions contenues dans le billet d*Esther, entrait dans la nef. La nuit venait rapidement et les lampes des autels s'allumaient
34 LES fiA&EUJlS
lentement dans robsomité, avee la im^eeté des étoEes qui montaient à la même heure dans l'horizon. Le jeune homme fit le tour de l'égUse.et, après s*ètre assuré que personne ne Triait, il franchit leseuH de la chapelle désignée. Ësther était là^ agenouillée dévotement, à la lueur des cierges que la piété des fidèles allume aux pieds de la madone. Olivier put admirer son beau visage, sur lequel semMait régner la sérénité. A qurique di^nce, dans l'ombre, se tenail;, aveugle et muette sur ce qui allait se passer, une femme de confiance qui accompagnait ordinairement Ësther. Œivier vint d'un pas ferme se placer près de la jeune fille, si près qu'il la touchait, et attendîl: qu'elle lui adressât la parole. Un sourire de r^nerdement passa sur les traits de celle-ci, et, après un court silence, elle commença l'entretien par ces m^ots, prononcés si doucement qu'Olivier les entendait à peine :
— Je vous remercie d'être venu. J'avais besoin de vous voir et de recevoir de votre bouche l'assurani^ de votre amour I
— La lettre que je dirons ai remise était le résumé fidèle de ce qui se passe dans mon coeur. Je n'ai rien à y ajouter maintenant. C'est à vos pieds que je veux vous dire ce que j'ai déjà souiFert pour vous. Après ces confidences, douterez- vous encore?
— Je n'ai jamais doutée et, depuis que je vous û r^ncpQtré, j'eâ toujours ei^ foi dans votre franchise*
B'ESTHfift. 3S(
VoQs m^aimez^ cKtes-vous ; l'heure esf Tenue dé me le prouver.
— Que faut-il faire pour cela? Je suis à vos ordres; ordonnez, j^obéirai.
Le silence était si profond qu'on entendait battre le cœur des deux amants. Esâier reprit d'une voix tremblante :
— J'ai dit à nion père que je vous aimais.
— Quoi'l vous m'aimez ! Entendre ce mot de votre bouche, c'est le bonheur.
— J'ai déclaré à mon père que je voulais être votre femme.
— Et?... demanda Olivier avec inquiétude.
— Mon père refuse I
— Oui, s'écria amèrement le jeune homme, oubliant dans quel lieu il- se trouvait, je ne suis qu'un pauvre poète.
— Ohl taisez-vous, par pitié, lui dit Esther en l'interrompant. Que nous importe le refus de mon pèrel Votre amour est-il courageux?
— Vous me le demandez I
— Alors nous sommes sauvés. Ecoutez^moi : j*ai à Londres une tante veuve et sans enfant. Elle est fort riche et m'aime comme si j'étais sa fille. Elle seule peut obtenir le consentement de mon père. Nous partirons ensemble demain pour aller la rejoindre.
— Un enlèvement 1
— Un enlèvement^ répondit avec fermeté mademoiselle de Bouquenègre. Auriez-vous peur? .
— Oh ! mademoiselle 1
— Ainsi, vous êtes prêt à*m'accompagner?
— Je suis prêt.
— C'est bien, je me confie à votre honneur et à votre parole. Demain soir^ à neuf heures, je serai à l'angle du quai d'Orsay et de la rue de Beauue. Soyez-y avec une voiture, et nous partirons sur-lechamp.
Olivier réfléchit un moment, pendant lequel Ësther le considéra avec attention. « S'il recule, pensait-elle, il n*est pas digne de moi. »
— Je serai au rendez- vous, répondit-il enfin.
Ëty saisissant dans l'ombre la main d'Ësther, il y déposa un respectueux baiser. Il sortit ensuite. Le même soir Ësther était au bal, et rien dans sa personne ne trahissait l'agitation que cause ordinairement une détermination aussi violente que celle qu'elle venait de prendre.
Il n'eu était pas de même d'Olivier. Si blasé qu'il fût, la promesse qu'il avait faite, ne laissait pas que de le tourmenter. Il ne se dissimulait pas que, dans une partie pareille, il jouait gros jeu. La réussite assurait son avenir, mais la défaite le détruisait. Tout ou rien, tel était le résultat certain de raveature. lùjfiu, après de nombreuses réflexions, il se décida à tenir sa promesse. Le même soir, il trouva 700 francs
D'ËSTHËR. 37
chez trois de ses amis qui se cotisèrent pour former la somme. Il ne leur avait rien dit de son projet^ mais ses instances furent si pressantes que tous comprirent qu'il avait de grands intérêts à satisfaire. Il acheva de former mille francs, en réunissant à ce qu'il venait de recevoir ses ressources personnelles et le produit de sa montre et de quelques menus bijoux qu'il alla vendre. Comme on le pense bien, il dormit peu. Au matin, il se prépara, jet§ dans sa malle des vêtements, du linge, des papiers, des livres, et courut au ministère des affaires étrangères, où il obtint, par l'intermédiaire de l'un de ses amis, deux passeports pour le Havre, Tun à son nom^ l'autre à celui de sa sœur, mademoiselle de Tessan. A midi, après avoir déjeuné sur les boulevards, il revint chez lui, afin de s'assurer qu'il n'oubliait rien dans ses préparatifs de départ. Comme il passait devant la loge du concierge, celui-ci le prévint qu'on l'attendait chez lui. Il gravit à la hâte les degrés de l'escalier, assez intrigué par cette visite, et demeura épouvanté, lorsqu'en ouvrant sa porte il vit le marquis de Bouquenègre, assis dans l'unique fauteuil de la chambre et muni d'un livre qui s'était trouvé sous sa main.
— Il sait tout, je suis perdu, pensa Olivier. Avant qu'il eût formulé son salut, le marquis s'était levé, en lui disant :
— Monsieur, je vous demande pardon d'être rest^ chez vous en vous attendant. Mais je ne voulais à
Si LES BRREtJRS
•neun prix manquer votre présence, car j*ai à vous .entretenir d'une aiffaire qui ne souffre aucun retard.
— Je le sais bien, se dit Olivier. — Et tout haut : En quoi puis-je vous être agréable^ monsieur le marquis?
M. de Bouquenêgre reprit sa place ; le poèt« s'assit en face de lui, et, après une pause, le premier s'exprima ainsi :
— Ce que j'ai à vous dire est fort délicat. Je viens £Bdre appel à votre honneur et je vous prie d'avance, monsieur, de m'excuser si l'expression de ma pensée Ta au-delà de ma pensée elle-même.
Un peu rassuré, Olivier s'inclina.
— Ma fille m'a déclaré avant-hier qu'elle vous aimait et qu'elle voulait être votre femme. Je ne sais, monsieur, si vous avez eu connaissance de ce fait?
Olivier ne répondit pas et se contenta de faire un •igné qui pouvait passer pour une réponse négative. Il savait qu'avec le marquis il ne pouvait être trop diplomate, et voulait, quelle que fût l'issue de cette eonversation , se retirer avec les honneurs de la guerre. Pour cela, il était nécessaire de ne pas s'engager. Son silence mit le marquis dans l'embarras. Cependant, il continua.
— Cette nouvelle m'a jeté dans une grande perplexité. J'aime ma fille, et je la veux heureuse.
Olivier ne put se reteniré *
D'ESTHBR. 39
— Et vous pensez qu'avec moi elle ne le serait pas t s*écria-t-il.
— Vous ne me laissez pas achever, répondit doucement le marquis. Je veux ma fille heureuseï et si je vous savais indispensable à son bonheur, je n'hésiterais pas à vous la donner. Mais permettez-moi de vous dire que je crois à une exagération de sentiments. Vous vous connaissez à peine l'un et l'autrei et peutêtre la tête a-t-elle, chez elle et chez vous, parlé plus encore que le cœur. Enfin, quoi qu'il en soit, la déclaration de ma fille m'afflige, non que je me défie de celui qu'elle avait choisi, mais parce que j'avais sur elle d'autres projets.
— Hélas ! monsieur le marquis, dit alors Olivier, c'est Tétemelle histoire de la vie. D'une part, deux cœurs attirés Tun vers l'autre, faits pour être unis; de l'autre, la volonté des parents, quelquefois cruels à leur insu, qui vient détruire les effets de cette sympathie. Que puis-je vous dire? J'aime mademoiselle votre fille.
— Elle vous aime, monsieur, dit courtoisement le marquis, en homme que la certitude de la victoire dispose à faire des concessions non compromettantes, à huis clos.
Interrompu de la sorte, Olivier resta un moment silencieux. Il voyait que le marquis ne connaissait rien du projet d'enlèvement, et qu'il était venu pour savoir à quelle sorte d'homme il avait affaire. En quelques
secondes, le poète eut fait le raisonnement suivant : a Je ne puis être le mari de mademoiselle de Bouque- « nègre. Mes efforts pour le devenir seraient vains et « me feraient du marquis un ennemi dangereux. Il c vaut mieux me retirer honorablement^ me le conf server ami et me ménager sa protection. Il peut a m'ètre utile. »
— Eh bien ! monsieur, quelles sont vos intentions? demanda le marquis inquiet de ce silence.
— Si vous êtes venu faire appel à mes sentiments, monsieur le marquis^ vous avez vaincu d'avance. Je ne suis pas assez fat pour croire que votre fille aura de la peine à m'oublier. J'aurai passé comme une ombre dans sa vie, et im autre me remplacera dans son cœur. C'est ce qui me décide. Seulement, laissezmoi vous dire que votre victoire, en détruisant peutêtre mon avenir, me brise Tàme.
Le marquis se leva en prenant la main d'Olivier.
— Je ne sais si ma fille vous avait donné le droit d'espérer; dans tous les cas, votre désintéressement me touche. Je sais tout ce qu'un riche mariage peut réaliser d'espérances pour un jeune homme. Mais, nous ne sommes pas des ingrats, et je n'oublie jamais. ^
Dans ces quelques mots Olivier vit une promesse pour l'avenir. Il résolut d'en hâter la réalisation par un aveu complet qui devait mettre le marquis à sa discrétion.
— Vons me demandiez si mademoiselle de Bonquenêgre m'avait donné des droits, monsieur : jugez-en.
Et il raconta tout ce qui s'était passé entre elle et lui^ sans omettre aucun détail.
— Vous voyez, monsieur le marquis, ajouta-t-il en finissant, que ces droits en valent bien d'autres, et que mon renoncement n'est pas sans mérite.
— Sans doute, monsieur, répliqua le marquis, que cette révélation et le but évident qu'elle cachait venaient de mettre en garde contre la feinte générosité d'Olivier: aussi^ mon intention est*elle de reconnaître votre conduite. J'ai des amis aux affaires. Une position dans la diplomatie vous conviendrait- elle?
Par cette demande, le marquis achetait le silence d'Olivier.
— Je n'osais l'espérer, répondit Olivier avec aplomb.
— C'est bien, je vais m'occuper de vous.
Le marquis se leva et prit son chapeau.
-^ Je n'ai pas besoin, ajouta-t-il, de vous deman-^ der le secret. Il sera bon que vous ne vous présentiez pas à l'hôtel avant que je vous en aie prié.
Le marquis se retira, laissant Olivier livré aux plus douces espérances et fort peu désolé d'avoir manqué un beau mariage. Cependant^ Ësther, ayant eu connaissance de la visite de son père à Olivier, hâtait ses préparatifs de départ. Elle avait mis dans la confidence sa femme de chambre, dont elle était sûre, et,
42 LES ERIIË.URS
par les soins de celle-ci, rien ne devait manquer à la belle fugitive. Elle dîna comme de coutume avec âon père. Après le repas qui fut silencieux, elle l'embrassa tendrement et courut se renfermer chez elle. Elle éprouvait cette émotion qui précède tout grand événement de la vie. Mais elle n'eut pas un remords. Elle aimait, et elle cédait à l'amour en allant à Londres demander à sa tante de vaincre l'obstination de son père. A huit heures et demie^ celui-ci se présenta chez elle. Ce fut un coup de théâtre. Esther pâlit et devina qu'un obstacle inattendu allait empêcher son départ. En effet, le marquis se tourna vers la femme de chambre qui se tenait dans un coin, prête à suivre sa maîtresse :
— Vous pouvez vous retirer. Ma fille a changé d*avis, elle ne partira pas ce soir.
Cette femme sortit^ avant qu'Esther, honteuse des paroles de son père, pût trouver un seul mot pour la retenir.
— Ma chère enfant, reprit alors M. de Bouquenègre, en se tournant vers elle, bénissez Dieu que j'aie été instruit de votre projet.
— Quoi! mon père, vous savez?...
— Oui, imprudente, je sais tout. J'arrive à temps pour vous sauver. Comment , avec le nom que vous portez, avec le sang qui coule en vous, avec votre éducation, votre esprit enfin, ne vous aperceviez-vous pas que vous couriez à Tablme, en passant par la
pente la plus vulgaire ? Voilà donc où vous conduisait votre tempérament romanesque, à un enlèvement?
— J'aime M. de Tessan.
Le marquis feignit de ne pas entendre et continua :
— Et cet homme avec lequel vous alliez fuir, savezvous s'il était digne de votre amour?
— Mon père 1
— Ne m'interrompez pas ! C'est de lui que je tiens tous les détails de votre conduite, et savez-vous ce qui l'a décidé à de tels aveux? L'espoir de ma protection et la promesse que je lui ai faite de m'occuper de lui. n a renoncé à vous sans peine et sans regrets. Il ne vous aimait que par intérêt, J'ai presque acheté la révélation de son secret.
Esther aimait. Elle savait que son père ne voulait pas qu'elle se mariât à Olivier, et sa défiance était excitée au plus haut point. Elle ne voulut pas ajouter foi à ses paroles, ou, si elle les crut, elle ne sentit pas, comme celui-ci l'avait espéré, l'injure qui lui était faite par son amant. Aussi, ce fut le regard brillant de toutes les flammes de la colère qu'elle se redressa et s'adressant au marquis :
— Je ne veux rien savoir de la conduite de M. de Tessan. Ce que je sais, c'est que je l'aimais et qu'il m'aimait aussi. Il me l'a dit et je le crois. Ce que je sais encore, c'est que vous avez voulu rompre un mariage qui eût fait le bonheur de ma vie. Eh bien! soyez heureux, je renonce à M. de Tessan, mais je
refuse d'épouser M. de Tarsannes que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître; j'entrerai au couvent !
— Esther ! 8*écria M. de Bouquenêgre, alarmé par cette déclaration.
— mon père, répondit-elle d'une voix calme, en s'agenouillant devant lui , ne vous opposez pas à la réalisation de mon vœu le plus cher; respectez la douleur de mon âme.
Le marquis tint un moment dans sa main la main de sa fille, puis il la releva.
— C'est bien , mon enfant, dit-il froidement, je ne m'oppose pas à ce que vous entriez en religion.
. Ce consentement qu'elle redoutait atterra Esther. Elle avait pensé que, devant une résolution de ce genre, le marquis céderait. En le voyant accepter une conclusion pareille^ elle faillit perdre toute espérance. Elle fut sur le point de se jeter dans ses bras, mais l'orgueil la retint : cette fière créature ne voulut pas donner au marquis le spectacle d'un repentir qui l'eût touché.
— C'est bien, pensa-t-elle, j'irai au couvent, et nous verrons bien qui de mon père ou de moi sera plus vite las de la solitude à laquelle je me condamne jusqu'à nouvel ordre.
Il y a aux environs de Fontainebleau un couvent de Carmélites très-réputé. Là, de saintes filles passent leur vie dans la prière et dans les macérations. Aucun
D'BSTHER. 45
homme^ hormis le prêtre vénérable qui a la garde spirituelle de ce troupeau, n'a pénétré dans l'intérieur de cette maison. Nul n'a pu sonder les secrets de ce cloître fécond en austérités, et si quelque visiteur a voulu s'entretenir avec l'une des pénitentes , c'est à travers une grille épaisse dont les barreaux resserrés laissent à peine entrevoir le voile de laine sous lequel est caché le visage des religieuses. Dieu seul , Dieu et les familles qui les pleurent, peuvent savoir quels trésors de beauté, de jeunesse et d'amour sont enfouis dans cette solitude et quelles existences pures et virginales s'abritent derrière les hautes murailles du couvent. Qu'il en est de ces âmes qui, prenant en pitié le monde avant de l'avoir connu ou même après l'avoir trop connu, viennent demander à une existence toute de sacrifices les consolations qu'elles ont vainement cherchées ailleurs !
C'est là qu'Esther avait voulu s'enfermer. Quelques jours après l'explication qu'elle avait eue avec son père, une voiture aux armes de Bouquenègre vint s'arrêter devant le modeste seuil de cette maison bénie* Le marquis en descendit le premier, pâle et les yeux humides. Il tendit ensuite la main à sa fille, qui sauta légèrement sur le sol. Tandis que son père soulevait le lourd marteau dont la porte cochère est ornée, Esther eut le temps de jeter un regard autour d'elle. Le paysage qui avoisine le monastère, vu de là, est
charmant. On aper^it à quelque distance un village,
46 LBS ERREURS
enfocu comme^ un nid dans les arbres. La route qui des habitations conduit au couvent est plantée de grands tilleuls, dans lesquels des milliers d'oiseaux ont établi domicile. A gauche, dans la plaine ombragée qui s'étend sous le regard et que limite à une lieu de là la fbrèt de Fontainebleau, se dressent deux ou trois châteaux, habitations coquettes à l'extérieur et somptueuses au dedans. C'était le printemps. La route, les champs et les arbres couverts de fleurs avaient des senteurs enivrantes. Des brins d'herbe se dressaient au bord des sentiers, et toutes sortes de petits insectes couraient au fond des fossés que le soleil transformait en fournaises. De minute en minute quelque équipage rempli de femmes jeunes et jolies ou d'élégants cavaliers passait sur la route. Tout cela c'était le monde, sous ses formes les plus diverses, avec ses attraits les plus enchanteurs, qui semblait vouloir retenir mademoiselle de Bouquenégre et protester contre l'étrange détermination qu'elle venait de prendre. Elle le comprenait du moins ainsi, et son cœur serré fut dix fois sur le point de défaillir. Mais son orgueil la soutenait, et les forces qu'elle paraissait perdre lui étaient rendues centuplées.
La porte s'ouvrit, M. de Bouquenégre et sa fille entrèrent dans un petit parloir où la supérieure de la communauté ne tarda point à venir les rejoindre. La supérieure, en religion sœur Claire de la Rédemption, avait une voix douce et pénétrante, La présence du
marquis l'empêcha de se découvrir le visage^ mais sous son voile noir elle attacha sur Esther un regard attentif, puis, se retournant vers M. de Bouquenêgre :
— J*ai reçu votre lettre, monsieur le marquis, et j'en ferai profit. J'ai reçu aussi la vôtre, mon enfant^ dit-elle à Esther qui restait tremblante devant elle. Nous étudierons votre vocation, et dans quelques mois nous verrons si vous devez porter Thabil. Vous aurez ensuite à faire un noviciat de deux années, et ce n'est qu'après ce temps et cette longue épreuve que vous serez admise à devenir tout à fait de notre iamille.
Il y eut un moment de silence.
— Eh bien ! Esther, dit alors le marquis, êtes-vous toujours décidée ?
— Toujours, mon père, répondit-elle.
Emu, le cœur gros , M. de Bouquenêgre ouvrit ses bras à sa fille qui s'y précipita.
— Ne m'en veuillez pas, lui dit- il, en la tenant pressée contre son sein, c'est pour votre bien que j'ai résisté à vos désirs.
— Je veux le croire , mon père ; mais votre résistance a tué mes plus chères espérances, et, après cela, je ne pouvais plus rester sans souflrir au milieu du monde qui m'avait fait connaître l'homme que j'ai aimé et dont vous m'avez séparée,
— Mais si vous le vouliez encore, nous partirions, uous retournerions en Provence, et là près de moi...
48 LES EHRELRS
— Il me faut la paix du cloître , se hâta de répondre Esther, qui ne voulait pas prolonger une scène cruelle.
-~ Puisque votre résolution est inébranlable^ qu'elle s*aecomplisse 1 — Quelle épreuve ! murmura le marquis en étreignant Esther dans ses bras. — Adieu, reprit-il plus haut, adieu, ma chère fille, ma bienaimée, adieu !
Il l'embrassa encore une fois, puis, lui tenant les mains y s'éloigna d'elle, fixa son visage et^ au milieu de leurs sangtots, — car Esther ne se retenait plus, — il prononça quelques mots inintelligibles , dont elle ne put recueillir que ceux-ci :
•— Si tu as besoin de moi, je serai toujours là.
Un dernier baiser les réunit encore , puis ils se séparèrent.
Tandis qu'Esther, assise sur un banc , dans le parloir, donnait un libre cours à ses larmes, l'abbesse accompagnait M. de Bouquenègre.
— Ayez confiance, lui dit-elle : si la vocation de cette enfant est sincère, Dieu vous donnera le courage de vivre loin d'elle ; sinon, elle vous sera rendue.
Quelques instants après, la lourde porte se fermait sur le marquis , et désormais un rempart presqu'infranchissable le séparait de sa fille.
Lorsque sœur Glaire rentra dans le parloir, la première douleur d'Esther était calmée. A l'aspect de l'abbesse , elle se leva , mais celle-ci la fît rasseoir,
prit une chaise à côté d'elle et soaleva le voile qui jusqu'alors avait caché ses traits. Sœur Glaire entrait dans sa trente-huitième année. Elle était grande et marchait avec une certaine majesté. Son visage pâle et amaigri gardait encore une beauté lumineuse et sereine. Ses yeux profonds et caressants respiraient la franchise et la vivacité. Issue d'une grande famille, elle avait pris l'habit religieux à dix-huit ans, poussée par une vocation réelle. Depuis trois ans seulement elle était à la tète de la communauté.
— Allons^ pauvre petite, dit-elle à Esther, en prenant ses deux mains dans les sieunes, consolez-vous ; remarquez que vous êtes loin du jour qui vous Qpchainera tout à fait et que si, jusque-là, vous voulez nous quitter, nous ne vous retiendrons pas. Lorsque Dieu veut attacher à lui, par d'indissolubles liens, une de ses créatures^ il lui donne le courage et la résignation. Si ces deux vertus vous manquaient, je serais la première à refuser de vous admettre parmi nous. Nous voulons, avant tout, des sœurs capables de tous les sacrifices. Pour cela, il faut un détachement complet de ce qui n'est pas Dieu, et, si ce détachement ne vous arrive pas, c'est que vous n'êtes pas faite pour la vie religieuse.
— Oh! ma mère, vous êtes bonne! s'écria Esther avec effusion.
— Oui, chère enfant^ et vous trouverez toujours en moi une amie. Nous avons ici quelques jeunes filles
qui éprouvent, comme vous allez le faire, leurs véritables sentiments. Vous vivrez au milieu d'elles. Soyez-y calme, et puissiez-vous y être heureuse. Vous aurez, dans cette maison, une existence bien différente de celle que vous abandonnez. Vous laissez le luxe et la richesse, nous n'avons à vous offrir qu'abnégation et pauvreté. Mais, croyez-le, si vous êtes faite pour notre ordre, vous le saurez bientôt; car Dieu lui-même, en se révélant à vous, aura soin de vous éclairer. A vous tout dire, je n'ai qu'une crainte. Votre lettre m'a appris à quels sentiments était due votre décision. Or, je crois que le cloître n'est pas fait pour les âmes blessées comme la vôtre a pu l'être. Un désespoir d'amour, — il faut bien dire le mot, — n'est pas le signe de la vocation. Si, alors que vous étiez entièrement heureuse, avant que votre cœur s^ouvrit à des sentiments plus humains et plus intimes, au sein du monde qui vous attirait par l'éclat de" ses fêtes et des sensations qu'il procure, vous étiez venue ici, ou si même vous n'aviez frappé à notre porte qu'après avoir reconnu la fragiUté des joies qui vous avaient séduite, je croirais que vous êtes réellement appelée. Mais, tout ce que je sais de vous me fait craindre que vous n'ayez pris pour la voix de Dieu ce qui n'était que le dépit de votre cœur.
Ces paroles , qui dénotaient chez l'abbesse une grande science de la vie , — science toute d'intuition, puisqu'elle n'avait pas eu le temps de l'apprendre, —
et qui allaient si bien à rencontre des sentiments d'Esther, frappaient vivement celle-ci : elle garda le silence^ et sœur Claire devina ses embarras.
— Enfin, lui dit-elle en se levant, nous verrons bien. Venez, ma chère enfant.
Esther la suivit ; mais, au moment de franchir le seuil de la cour qui séparait du corps principal de logis les bâtiments d'entrée, elle eut peur et fut obligée de s'appuyer sur le bras de l'abbesse.
— Du courage, ma fille, répéta celle«-ci.
— Oh 1 ma mère, j'en aurai, s'écria Esther, en se redressant dans toute la majesté de sa grâce flère et rayonnante.
Ici, nous devons garder le silence sur ce que fut la vie de mademoiselle de Bouquenègre pendant les trois mois qui suivirent. En voulant peindre dans ses détails une existence que les hommes ne connaissent pas, nous courrions risque de demeurer au-dessous de la vérité ou de l'exagérer. Seulement, si on veut se rappeler ce qu'était Esther de Bouquenègre, ce qu'il y avait d'orgueil et de volonté dans son caractère, on comprendra ce qu'elle dut souffrir et à quelles tortures furent soumis ses préjugés et ses opinions de patricienne. Lorsque abandonnée par Olivier de Tessan, contrariée par son père dans la réalisation de ses plus chers désirs, elle s'était décidée, plus par dépit que par vocation, à embrasser la vie religieuse, elle avait un peu compté sur la poésie que les âmes fer«*
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ventes ou profondément atteintes peuvent seules trouver dans le repos du monastère. Elle avait rêvé de grands cloîtres gothiques, uoe cellule embaumée par les printanières émanations du jardin, où, nouvelle Amélie^ elle pourrait vivre, en songeant à Thérèse et aux grandes pénitentes. Elle s'était rappelé cette page admirable et menteuse à la fois dans laquelle Chateaubriand^ racontant les austérités monacales, a placé ces paroles, qui ne furent jamais prononcées : a Frères, il faut mourir! » Enfin, poëte et aristocrate, elle avait entrevu sa future existence sous un jour tout autre que celui qui devait Téclairer.
Aussi, quelles furent ses désillusions ! Le silence le plus complet est la règle absolue des religieuses Carmélites. La cellule qu'on lui donna s'ouvrait sur une petite cour attenant aux cuisines, chambre plus petite et plus mal meublée que celle du dernier des marmitons de son père, et qui lui faisait regretter son délicieux boudoir de l'hôtel de Bouquenêgre. Au réfectoire, elle qu'on avait accoutumée à la vaisselle plate, à une table luxueusement servie, à la variété des mets, n'eut, comme ses nouvelles sœurs, qu'une écuelle et qu'une cuiller de bois blanc grossièrement travaillées, et des légumes dont la seule vue lui donnait mal au cœur. Enfin, le jardin qu'elle avait rêvé, avec de grands arbres verts, des fleurs et des gazons, n'était autre chose qu'un vaste potager précédé d'une petite cour où les sœurs se promenaient, aux très-
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rares heures de leurs silencieuses récréations, et clos d'an mur très-élevé, tapissé seulement par quelques arbres fruitiers. Voilà pour la part la plus matérielle de sa vie. Â cette peinture rapide, on devine ce qu'elle dut souffrir. Mais comment raconter ce qu'elle éprouva lorsqu'elle dut s'astreindre à l'obéissance la plus entière, au silence le plus complet, à de longues prières, à des travaux répugnants, à une règle, en&n^ si peu en harmonie avec la règle de sa vie passée. Sur le visage triste et doux de ses compagnes elle ne découvrait ni sympathie, ni pitié. La mère abbesse n'était plus l'éloquente et persuasive amie du parloir. C'était la supérieure de la communauté^ bonne toujours^ mais traitant également ses enfants et n'accordant à Esther aucune de ces préférences ou de ces égards que le monde avait donnés jusqu'alors à sa jeunesse, à sa beauté, à sa fortune et à son nom. Une reine devenue servante, telle était Esther.
Cependant, elle supportait tout, puisant dans son (»rgueil et dans sa volonté une énergie factice, sans doute, mais capable au moins pour un temps de la soutenir dans les heures les plus difficiles. D'ailleurs, une pensée fortifiait son courage; elle espérait chaque jour que son père ne pourrait vivre sans elle et viendrait la retirer de cet enfer pour la jeter dans les bras de M. de Tessan, que l'amour et les regrets lui ramèneraient confiant et tendre. Il n'en fut rien. M. de Bouquenègre vint la voir deux ou trois fois^ mais il
ne prononça pas devant elle ce nom si cher. Il y avait, d'ailleurs, dans ces entrevues des efforts douloureux. D'une part, M. de Bouquenêgre ferme dans sa volonté ; de l'autre, Esther raidie dans la sienne et faisant des efforts extraordinaires pour paraître heureuse. Elle avait cependant des découragements singuliers. Parfois, au milieu d'un office, d'im repas, d'une récréation, une voix pleine de charme venait résonner à son oreille, a La Provence est admirable, les horizons de la mer sont infinis, Bouquenêgre n'a rien perdu de sa sauvage majesté. Qu'il serait doux d'y vivre libre, heureuse et consolée. » Ou bien encore elle voyait le monde, les bals, les théâtres, ses amis, en un mot tout ce qui l'avait séduite* et tout ce qui semblait la fasciner. A ces pensées, qui se pressaient tumultueusement en elle, son cœur battait avec violence et de grosses larmes montaient à ses yeux. Mais elle les retenait, les refoulait dans son sein et gardait devant ses sœurs un calme qui pouvait passer pour de la sérénité.
La mère abbesse, cependant, ne s'y trompait pas. Elle suivait avec anxiété ces luttes intérieures et en attendait le résultat.
— Allez à la chapelle, disait-elle quelquefois à Esther, priez avec ferveur, ayez confiance.
Esther obéissait, entrait dans la nef pauvre et solitaire, s'agenouillait dans un coin, cachait sa tête dans ses mains, et là, loin de tous, sans parvenir à pro-
Boncer une prière^ elle donnait un libre cours à ses larmes.
Un jour, comosie elle sortait de la chapelle, l'abbesse la rejoignit dans le jardin.
— Je viens de passer à la place où vous étiez agenouillée, ma fille; elle est encore humide de vos pleurs. Dieu vous éprouve ; mais ne perdez pas courage.
Depuis ce Jour, Esther ne pleura plus dans la chapelle, et ce fut sa petite et dure couchette qu'elle arrosa de ses larmes.
Cependant six mois s'étaient écoulés déjà dans cette existence toute remplie d'amers secrets , lorsqu'un jour Tabbesse fit mander Esther.
— Mon enfant, lui dit-elle, vous avez déjà passé ici le temps habituellement consacré par nos sœurs à la première épreuve ; la règle veut qu'après six mois de séjour dans notre maison les novices prennent Thabit. Êtes-vous disposée pour cette cérémonie?
Esther attendait ce moment avec impatience, persuadée que, devant une résolution qu'aucun sacrifice ne décourageait, son père ne se condamnerait pas à une séparation qui faisait un pas de plus vers l'éternité.
— Je suis prête, ma mère, répondit-elle, et quand vous ordonnerez, j'obéirai.
— C'est bien, ma fille, dans trois jours aura lieu votre prise d'habit.
— Puis-je convier mon père à cette cérémonie? demanda Rsther.
— Vous le pouvez, et vous devez même l'en prévenir. Écrivez-lui aujourd'hui. Allez, mafiUe^ et priez Dieu de vous rendre digne de la consécration nouvelle à laquelle il vous admet.
Esther s'inclina et sortit. Le même jour elle écrivit à son père la lettre suivante :
« Mon ctier père^ notre vénérée mère abbesse m'a jugée digue de prendre Thabit religieux. C'est jeudi prochain, à sept heures, que je prononcerai les vœux des novices et que je revêtirai la sainte livrée des Carmélites. Je serai bienheureuse de vous savoir près de moi pendant cette cérémonie.
« Adieu, mon cher père^ votre fille vous embrasse tendrement.
c ESTHER DE BOUQUENÊGRE,
« Désormais : Sœur Antoinette du CarmeL »
Esther passa dans une fiévreuse agitation les trois jours qui suivirent. A chaque instant il lui semblait qu'on allait la mander au parloir et qu'elle trouverait là son père suppliant, agenouillé et lui demandant de ne pas l'abandonner pour toujours. Mais personne ne se présenta pour la voir, et le jeudi arriva sans qu'elle eût reçu la réponse du marquis. Ce jour-là, à six heures, elle était dans sa cellule, lorsqu'une sœur
tourière vint lui remettre un billet écrit à la hâte et au crayon. Il était de M. de Bouquenègre, qui, arrivé la veille au soir seulement à Fontainebleau, s'était présenté pour la voir. On lui avait refusé cette faveur^ afin de ne pas troubler dans sa jiréparation la nouvelle novice, mais on lui avait permis de lui écrire un billet. M. de Bouquenègre donnait ces explications à sa fille, lui témoignait les sentime'uts de la plus vive tendresse, et terminait par ces quelques mots : c Puisque Dieu vous demande, je ne refuse pas de vous sacrifier à lui, et j'accepterai jusqu'au bout la pénible épreuve qu'il m'impose. Il vous rendra heureuse, je l'espère, et me donnera, à moi, le courage de vivre loin de vous. » Ces lignes émurent Esther jusqu'aux larmes. En même temps elle comprit que rien n'ébranlerait la résolution de son père : un combat violent se livra en elle. L'orgueil lui disait de résister ; sa conscience lui criait : « Tu n'es pas faite pour vivre ainsi, b L'orgueil, qui avait si souvent vaincu les meilleurs sentiments de son cœur, l'emporta encore, et lorsque la supérieure entra pour la conduire à la chapelle, elle la trouva prête et décidée.
Pour les spectateurs, une cérémonie de prise d'habit a toujours quelque chose de profondément triste. Lorsqu'Esther parut dans la chapelle , faiblement éclairée par quelques cierges dont la fiamme blanchissait sous les rayons du jour naissant et s'approcha de l'autel où Taumônier l'attendait, il y eut, dans la
tribune où se trouvaient, avec M. de Bouquenègre, quelques personnes choisies parmi ses arois, un long murmure de pitié. Esther tourna la tête de ce côté et put voir, à côté de son père, un jeune homme don* le regard , plein de sympathie , ne la quittait pas. Elle devina Lionel de Tarsannes. C'était lui. Il avait accompagné, dans ce triste voyage, le marquis de Bouquenègro, pour pleurer sur Esther qu'il avait un moment entrevue, six mois auparavant, et qu'il aimait depuis. Devant M. de Bouquenêgre et devant lui, Esther ne voulut pas faiblir et montra aux assistants un visage résolu. Cependant, elle était à bout de forces. Jusqu à ce moment, elle n'avait pas songé à la cérémonie dont elle faisait les frais. Elle ne pensait qu'à Olivier et qu'à bien combattre pour son amour. Mais il fallut descendre de ces hauteurs idéales jusqu'à la réaUté, et lorsqu'Esther vit, aux pieds de Tautel, un grand drap noir dans lequel elle devait être enveloppée, lorsqu'une sœur, s'approchant d'elle, détacha du peigne ses beaux cheveux qui venaient' en la couvrant, toucher ses genoux et qui allaient être livrés à Facier des ciseaux, elle comprit mieux la dureté de sa situation. Une lueur, rapide comme un éclair, traversa son esprit, lui laissant à peine le temps d'entrevoir l'avenir qui lui était réservé , avenir qu'elle n^avait pas encore apprécié et qu'elle n'osait, en ce moment, envisager sans effroi. Toutes ses souffrances passées se présentèrent à elle , amenant à leur
suite les sonfirances nouvelles qui l'attendaient. En même temps, sa conscience lui envoya quelque chose comme un remords qu'expliquaient assez sa décision ^ les six mois qu'elle venait de pas-ser au couvent. Enfin, un désir immense, incessamment accru, s'empara d'elle : celui de fuir au plus vite cette maison où elle avait été si malheureuse. A ce moment^ le prêtre lui demandait si elle persistait dans sa résolution de se consacrer a Dieu.
Au Ueu de répondre^ Ësther poussa un grand cri et tomba privée de connaissance dans les bras des religieuses qui l'entouraient. En quelques instants son père fut auprès d'elle. Aidé des religieuses et de la supérieure, il la transporta dans le parloir. C'est là qu'Esther revint à elle, et reconnaissant M. de Bouquenêgre qui , penché sur son visage y épiait avec anxiété chacun de ses mouvements ^ elle jeta les bras autour de son cou.
-—Oh! je vous en supplie, emmenez-moi; je ne veux pas rester ici une heure de plus ; emmenez-moi.
— Ah I méchante, lui répondit son père en la serrant contre sa poitrine, que vous nous avez fait de mal en manquant de franchise.
Une heure après , elle avait quitté le couvent des Carmélites. En rentrant dans les somptueux appartements de rhôtei de Bouquenègre , elle se sentit revivre et poussa un long soupir de soulagement. La liberté lui était rendue. Ce fut alors qu'elle revit, de-
bout à côté de son père, Lionel de Tarsannes qui l'avait suivie du couvent jusqu'à Thôtel.
Elle répondit au salut respectueux qu'il lui adressa par une légère révérence^ et allait se retirer lorsque son père la retint.
— Ma chère enfant , lui dit-il, je vous présente le fils de mon meilleur ami. Si vous aviez persisté dans votre idée de vous consacrer à Dieu, il ne m'eût jamais quitté, et j'aurais essayé de trouver auprès de lui un peu de ce que je perdais en vous perdant. Mais, grâce au ciel, vous m'êtes rendue et je m'en réjouis. Cependant j'aime Lionel, et je verrai avec bonheur que vous consentiez à le recevoir quelquefois et à le traiter comme un frère.
— Comme un frère, s'écria Esther, je vous le promets, mon père. Monsieur, continua-t-elle, en s'adressant à Lionel et en lui tendant la main, vous trouverez toujours en moi une sœur dévouée.
— Merci, mademoiselle, répondit Lionel; pour le moment je n'osais tant espérer.
Esther ne releva pas ces paroles et rentra chez elle.
Dans son petit appartement rien n'avait été changé. A la place où elle les avait laissés, elle retrouva ses papiers, &es tableaux et ses livres. Depuis son départ, chaque jour les fleurs de son boudoir avaient été soigneusement renouvelées. Dans sa chambre, sous les rideaux de dentelle doublés de soie bleue qui abritaient son lit, le Christ d'ivoire ouvrait toujours ses
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bras blancs^ et les arbres du jardin venaient toujours frôler de leurs branches les vitraux peints des grandes croisées. Tout était si bien à la même place, qu'après six mois d'absence Ësther pouvait se faire illusion à elle-même et croire que jamais elle n'avait rien quitté des objets qu'elle retrouvait avec un si grand bonheur.
Elle s'enferma chez elle pour jouir à l'aise du plaisir de s*y revoir et pour se livrer à mille folies. Elle embrassait avec délices tout ce qu'elle avait failli perdre. Elle ouvrait et refermait avec fracas ses tiroirs pour admirer ses richesses de jeune fille. Rubans, dentelles, lettres, éventails, fleurs pour les cheveux, bijoux, diamants, bracelets, elle remuait tout avec complaisance; et lorsqu'elle eut longuement caressé les trésors qu'elle recouvrait, elle se jeta dans un fauteuil pour rêver. Sa pensée s'occupa d'abord de ce Lionel de Tarsannes avec lequel elle venait de faire un pacte d'amitié et qui, tôt ou tard, sans doute, lui demanderait un pacte d'amour. Pouvait- on vivre auprès d'elle sans l'aimer ? Et lui , s'il l'aimait , était - il digne d'elle ? Peutêtre. Mais, dans ce cas , pouvait- il remplacer Olivier de Tessanî Oh! nonl Celui-là, c'était le premier et le véritable amant, et en pensant à lui Esther s'en voulait, au milieu de sa joie, de ne lui avoir pas sacrifié 3a vie, d'avoir été faible et de n'être pas restée au couvent. Elle l'aimait toujours
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et ne l'avait jamais plus aimé. Et lui aussi l'aimait encore, car il ne pouvait pas avoir oublié un amour si pur et si beau.
Placée sur ce terrain brûlant, Esther se laissa aller sur la pente de ses souvenirs. Elle se rappela les événements qui avaient marqué les phases d'une affection rompue, mais non brisée. Elle ne voulait pas croire qu'Olivier l'eût abandonnée de son propire gré, et alors même qu'elle en aurait été convaincue, elle l'aurait excusé. Il était toujours pour elle le poète élégant qu'elle avait vu quelques instants à ses pieds, tendre et suppliant dans l'expression d'un sentiment auquel elle croyait. En un mot, Esther restait toujours bien véritablement séduite, et, pour comprendre comment elle avait pu l'être ^»ar un personnage tel qu'Olivier, il faut se rappeler tous les caprices de cœur et toutes les duperies dont l'amour nous fait victimes. C'est qu'en effet, entre cette jeune fille parée de ce qui charme, et ce jeune homme dont l'esprit rachetait mal les défauts , une sympathie , si impuissante qu'elle fût, semble étrange. A coup sûr, Tamour d'Esther, tel qu'on l'a vu , n'était autre chose qu'une surprise de la tête, une erreur, et cependant il devait faire le malheur de sa vie et donner à sa destinée, prévue si brillante et si digne , une fin presque tra* gique. En dire davantage serait anticiper sur les évé* nements, et déjà même nous en aurions trop dit si, par tout ce qui précède, on n'avait deviné chez ma-
D'BSTHER. en
demoiselle de Bouquenégre une âme faite pour les violences de la vie.
Lionel, âgé de vingt-six ans, était le dernier héritier de la famille de Tarsannes, Tune des plus illustres du Dauphiné. Grand, mince , doué d'un visage aux traits énergiques, animé par de grands yeux noirs et encadré dans une chevelure abondante, on devinait en lui le descendant d'une race qui, aux qualités les plus brillantes, avait joint une foncière honnêteté. En effet, toujours les premiers sur les champs de bataille^ les Tarsannes ne furent mêlés jamais aux basses intrigues de cour, et au moment où la démoralisation la plus complète atteignait la noblesse en plein cœur, ils restèrent purs, comme pour protester contre un abaissement qui ne les atteignait pas. Tandis que Tédiflce social craquait de toutes parts autour d'eux^ ils se rattachaient de plus en plus aux traditions d'honneur qu'ils retrouvaient à chaque page de leur histoire, poussant même jusqu'à l'excès leurs vertus qui se traduisirent en jansénisme, vers la fin du xvii* siècle. A dater de ce moment ils ne dévièrent plus de ces austères principes. Dévoués à la France, avant d'être dévoués à la royauté , ils n'émlgrèrent pas lorsque la terreur fut venue, et Tavant-demier d'entre eux, le père de Lionel^ ne quitta ses terres que pour aller défendre nos frontières menacées, avec l'ardeur du plus obscur des plébéiens. Napoléon récompensa cette conduite en appelant le comte de Tarsannes, encore
jeune, à un grade élevé. Le comte fit toutes les campagnes de l'Empire, fut nommé général de division au retour de l'expédition de Russie, et sans doute al lait être élevé jusqu'au maréchalat, lorsque survint Tabdication de l'Empereur. Il donna sur-le-champ sa démission , rentra dans ses terres , s'y maria le jour même où l'Empereur débarquait à Cannes, et, tout entier aux délices d*une lune de miel qui, malgré les quarante ans qu'il comptait déjà, vint lui faire une seconde jeunesse^ il n'eut pas même l'idée de redemander du service. Louis XVIII revenu en France, le général ne songea plus qu'à créer en dehors de la politique et du pouvoir une fortune pour ses futurs héritiers. Il n'en eut qu'un seul , après dix ans de mariage. Lionel vint au monde en 18^5. Sa jeunesse n'offrit aucun incident. Il fut élevé sous les yeux de ses pa«rents qui l'adoraient, et qui firent de lui un homme digne de porter leur nom.
Il venait d'atteindre sa majorité , lorsqu'il perdit coup sur coup son père et sa mère. Ce fut la plus imprévue et la plus cruelle des douleurs. Un long voyage put seul en apaiser la première violence, et ce ne fut qu'au bout de deux ans qu'il rentra dans son château désert. Il y resta peu et vint à Paris, décidé à s'y distraire par tous les moyens. Il se lan^ dans le monde et dans les plaisirs. Mais il eut bien vite assez d'une vie qui répondait mal à son éducation première et aux besoins de son cœur. Peut-être même allait-il retour-
ner dans le Dauphiné, lorsque M. de Bouquenégre vint s'établir à Paris. Le marquis avait été Tami de son père. C'en fut assez pour que Lionel s'attachât à lui. Sa nature loyale et franche plut à M. de Bouquenégre, qui devina tout de suite, dans ce jeune homme, un mari pour sa fille. Caché dans la foule des indifférents, Lionel vit Ësther et l'aima. Mais il ne se montra pas assez vite pour empêcher Olivier de Tessan d'obtenir des droits, et ne revint d'un court voyage que pour être refusé par Esther, avant d'être connu d'elle, et pour la voir entrer en religion après l'avoir aimée.
Dès ce jour, il se lia plus étroitement avec M. de Bouquenégre, comme sll eût voulu l'aider à porter sa douleur. Le marquis le traita comme son enfant, et ne lui cacha pas les projets qu'il avait eu, un moment, Tespoif de réaliser. 11 n'en fallut pas davantage pour enflammer le cœur de Lionel à l'endroit d'une jeune fille que, en des circonstances ordinaires, il eût sans doute oubliée. Il en fit une sorte de Béatrix dont l'idéale image resta vivante eu lui, et, à peine amoureux de quelques heures , il porta son veuvage comme s'il eût été le mari de mademoiselle de Bouquenégre. Jl parlait d'elle avec le marquis, pour en rêver ensuite. Enfin, il pleura des larmes cruelles sur Esther, qui avait une seule fois entendu prononcer son nom. Les choses en étaient là, lorsqu'elle sortit du couvent. Cet événement ranima des espérances qui,
jusqu'alors, semblaient n'être nées qu'afin de mourir, •t, pour le marquis comme pour Lionel, la vie n'eut plus qu'un but : le mariage de ce dernier avec mademoiselle de Bouquenégre.
Certes, avec sa jeunesse, sa bonne mine, sa générosité instinctive et sa fortune, Lionel semblait bien plus fait qu'Olivier de Tessan pour séduire Esther. Ne réunissait-il pas toutes les qualités qu'une flUe même difficile peut désirer? Mais il avait le grand tort d'arriver trop tard. Esther se faisait tm point d'honneur de ne pas oublier Olivier, et n'avait donné son amitié à Lionel qu'à la prière de son père, se promettant bien, à part elle, qu'elle ne laisserait jamais cette amitié devenir de l'amour. Il ne pouvait en être ainsi, et Lionel se montrait, sans le savoir, trop amoureuk pour n'être pas compris. Un mois ne s'était pas écoulé, qu'Esther connaissait le cœur de Lionel tout entier. D'abord, cette victoire nouvelle lui causa un secret plaisir ; mais bientôt elle en voulut à M. de Tarsannes d'oser devenir le rival d'Olivier de Tessan. Peut-être, si celui-ci eût été présent, Lionel auraitril plus vite gagné sa cause. Il avait tout, en effet, pour avoir l'avantage dans une comparaison. Mais Olivier était absent, et Esther, loin de lui donner tort, faisait en sa faveur mentir le proverbe. De loin, les qualités comme les défauts prennent des proportions considérables. Mademoiselle de Bouquenégre n'avait pas eu le temps d'étudier Olivier et ne le voyait que sous un
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jour plein de poéde et de doux souvenirs. Et puis, elle avait sou£Eert pour lui, et c'était un motif contre lequel n'aurait prévalu aucun raisonnement. Enfin, Lionel de Tarsannes était l'homme choisi et presqu'imposé par M. de Bouquenègre, tandis qu'Olivier était celui qu'elle avait distingué et résolu d'épouser. Si Lionel eût été plus diplomate en amour, il aurait peut-être compris que, dans des conditions pareilles, il avait plus de chances de loin que de près, et il serait parti. Mais il caressait l'espérance de se faire apprécier peu à peu, mal conseillé en cela par M. de Bouquenègre, qui ne comprenait pas plus que lui le véritable état du cœur d'Esther. Déjà vaincue une fois dans la lutte qu'elle avait essayé de soutenir contre son père, celle-ci regardait comme ennemi quiconque parlait au nom de ce dernier, et ne voulait se marier que dans la plénitude de sa liberté. Epouser Lionel après l'avoir refusé déjà, c'eût été céder, et elle voulait résister. Du reste, Olivier ne se montrait pas et n'avait plus donné de ses nouvelles. Esther n'osait prononcer son nom et, dans l'incertitude où elle était à son égard, se contentait de penser à lui, durant de longues heures, en appuyant sa résistance sur ses souvenirs. Pendant ce temps, M. de Bouquenègre ouvrait sa maison à Lionel de Tarsannes, l'accueiUait comme un iîls et, par tous les moyens, encourageait les espérances que sa fille repoussait. Telle était, deux mois avant les événements racon-
tés plus haut, la situation des divers personnages de cette histoire. D'ahord, le marquis avait voulu emmener sa fille en Provence, et là ne lui laisser d'autres compagnons que Lionel, comptcmt sur cette solitude pour faire naître dans son cœur l'amour qu'il voulait y voir. Mais Esther avait opposé à ce désir les plus énergiques refus.
— Je sors d'une retraite, dit-elle à son père, et ce n'est pas pour aller vivre dans un désert. J'ai besoin de me distraire, de voir le monde, d'y reprendre ma place : je vous en supplie, ne me forcez pas à quitter Paris maintenant.
Elle n'ajoutait pas qu'elle avait l'espérance de rencontrer Olivier de Tessan, et que c'était là le seul et véritable mobile de sa conduite. M. de Bouquenègre céda; il rouvrit ses salons, donna des fêtes brillantes dont Esther, plus enviée et plus recherchée que jamais, fut la reine. Â ce moment, elle avait atteint la plénitude de sa beauté. Elle offrait aux regards éblouis de ses admirateurs d'opulentes richesses. Sa taille était plus souple, ses bras et ses épaules d'un modèle plus fin, son visage plus calme et ses yeux plus doux. On devinait qu'elle avait soufiert^ et la mélancolie répandue comme un voile sur ses traits en augmen* tait le charme. Autour d'elle, elle fit des martyrs. Elle reçut en trois mois cent lettres pleines d'amour et de passion, et elle-même, victime de la passion et de l'amour, elle se plut à laisser soufi^r les autres^ n'oppo-
sant à leurs idéales aspirations que riodifféreuce d'un cœur pétrifié et dont un seul homme pouvait ranimer les flammes. Lionel de Tarsannes fut le plus sensible à cette froideur calculée. Il éprouva des déchirements et des tortures sans nombre, et après être resté plusieurs semaines muet et calme devant Esther, il n'y tint plus et résolut de s'ouvrir à elle. Mais rien ne lui semblait plus difficile.
Jusqu'à ce jour, depuis sa sortie du couvent, Esther l'avait traité comme un ami et presque comme un frère. Il y eut pour elle dans ce rôle de sœur plus d'un côté cruel y qu'elle se garda bien de laisser pénétrer. Un peu de franchise l'eût sauvée; comme toujours, Torgueil lui ferma la bouche. Cependant, elle possédait un goût trop élevé, elle avait trop de sens pour ne pas voir combien Lionel était supérieur à Olivier. Mais ce que tout lui disait, elle ne voulait pas le reconnaître. On eût pu croire qu'elle tenait un pari, et qu'après s'être engagée à se jeter tête première dans un abîme, elle allait le faire, au risque de n'en pas sortir et seulement pour gagner l'enjeu. Ainsi, en restant fidèle à Olivier de Tessan, elle se perdait; elle le savait ; pourtant, elle ne cédait pas, et laissait attendre à sa porte le bonheur qui s'offrait à elle sous les traits de Lionel de Tarsannes.
Un soir quelques personnes étaient réunies en comité tout intime à l'hôtel de Bouquenègre. Pendant une partie de la soirée, Lionel , assis dans un coin>
7e LES ERREURS
avait observé le plus grand silence et tenu ses yeax fixés sur Esther. Sous ce regard trop loyal pour s*abaisser, elle se sentait mal à Taise. Elle cherchait à le fuir ; mais toujours il restait dardé sur elle , comme un reproche et comme un remords. Enfin^ elle se leva et, profitant d'un moment où l'attention était tout entière à un récit que faisait le marquis de Bouquenêgre, eue passa dam un petit boudoir attenant au salon. Elle n'avait pas eu le temps de se jeter dans un fauteuil pour respirer à Taise et pour dissiper son trouble, que Lionel était devant elle.
— Monsieur, s'écria- t-elle avec un mouvement d'impatience, que me voulez-vous encore?
— Encore ! mademoiselle, répondit vivement Lionel^ mais il me semble que je ne vous ai rien demandé.
— Soit, monsieur ; je me suis trompée. Que me voulez-vous ?
— L'honneur de causer avec vous quelques instants.
En prononçant ces paroles Lionel s'efforçait de paraître calme et résolu; mais s'il parvenait à raflermir sa voix, il ne raflfermissait pas son cœur. Avant de lui répondre, Esther le considéra quelques instants en silence. Il était fort pâle et presque beau, d'une beauté séduisante et virile. Dans cette tète aux traits fortement accusés , sous ce front d'un dessin correct, au fond de ces yeux noirs , partout enfin, jusque dans les coins de la bouche, dont une fine
D'ESTHER. n
moustache ombrageait les contours, on devinait Vé nergie et la générosité, Thomme tel qu'il le fallait pour ojSrïr son nom, son amour et sa protection à une fille aussi fortement trempée qu'Estber«
— C'est lui , peusa Eslher , que j'aurais dû aimer, n était vraiment digne de moi.
— Parlez^ monsieur^ dit-elle.
— Mademoiselle, dit Lionel en tremblant , je ne sois si, depuis que j*ai Thonneur de vivre auprès de vous, je puis me flatter d'avoir attiré un moment votre attention. En tout cas, j'ai l'espoir que vous m'avez suffisamment apprécié , pour ne voir dans là démarche que je fais auprès de vous autre chose que le désir d'un galant homme d'être renseigné sur ce qu'il peut encore espérer.
— En vous dimnant mon amitié, je vous ai montré comment je vous jugeais. Mais je ne comprends pas de quelles espérances vous voulez parler 7
— Rien n'est plus simple cependant, mademoiselle. Je n'ai pu vous approcher sans vous aimer. Votre amitié ne me suffit plus aujourd'hui. Pour ello^ il n'y a plus de place dans un cœur trop plein de vous pour éprouver d'autre sentiment que l'amour le plus tendre et le plus dévoué.
— Mais, c'est une déclaration, cela I s'écria Estber en se levant tout à coup.
Lionel fit un geste suppliant. Elle reprit sa place.
— Vous savez bien , dit-il lentement , que je ne
manquerai pas au respect que je vous dois. Mais je vous aime trop pour que vous puissiez m'en vouloir de vous le dire. N'avais-je pas le droit de savoir comment vous accepteriez un amour qui peut briser ma vie ou la rajeunir ?
Ësther ne répondit point sur-le-champ. Les paroles de Lionel la jetaient dans un trouble extrême. Elle achevait de se bien convaincre que cet homme était (ligne d'elle, qu'il était supérieur à Olivier et qu'il eût été doux et beau de s'abandonner sans réserve au sentiment qu'il venait de révéler. Mais, en même temps^ l'image de M. de Tessan était toujours devant ses yeux. Elle revoyait tout ce qu'elle avait déjà souffert pour lui, et son orgueil ne pouvait s'accommoder d'un changement que son cœur désirait , mais qui voulait 9 avant tout , l'oubli des souffrances dont elle tirait vis à vis d'elle-même une si grande gloire.
— Vous m'aviez promis, dit-elle enfin à Lionel, de ne jamais me parler d'amour.
— L'avais-je promis ? demanda-t-il avec douceur. C'était promettre plus que je n'ai pu tenir.
— Il faut cependant que vous teniez votre promesse, mon ami. Mon cœur, vous le savez , n'a plus sa liberté, il faut renoncer à moi.
— Toute votre vie se passera-t-elle à aimer sans espoir?
— Sans espoir ! s'écria Esther. Croyez-vous donc que celui que j'aime ait<>essé de m'aimer.
— Il ne m'appartient pas de médire d'un rival , répondit Lionel ; mais si vous m'interrogez , c'est pour que je vous réponde avec franchise. Eh hien I je ne crois pas celui que vous aimez digne de vous.
Esther eut un geste de protestation. Lionel continua.
— Je ne parle pas au point de vue de la fortune f ou de la naissance. Nul n'en fuit moins de cas que
moi. Je parle simplement au point de vue du caractère et du cœur . Je désire pour vous, Esther, que vous ne vous aperceviez pas de la vérité de mes paroles alors qu'il serait trop tard pour conjurer le malheur de votre vie.
Il sortit sur ces mots^ laissant Esther plongée dans une surprise mêlée d'irritation et frappée par les paroles qu'elle venait d'entendre.
Le lendemain, mademoiselle de Bouquenêgre se promenait en voiture au bois de Boulogne , en compagnie d^une Anglaise, grande et sèche iille de trente ans que son père lui avait donnée pour chaperon et qui répondait au nom de Margaret. Tout à coup un petit coupé de remise croisa rapidement sa voiture, mais pas assez vite pour qu elle n'eût le temps d'y reconnailre Olivier de Tessan en compagnie d'une femme dont elle ne put voir le visage.
Il n'y a qu'une image pour dire l'impression d*Esther. Ce fut un coup de foudre.
— Il m'a oubliée, le malheureux I pensa-t-elle. Elle voulut connaître sa rivale.
— Désiré, cria-t-elle au cocher, retournez sur vos pas et suivez le coupé qui vient de nous croiser.
Le cocher obéit et la voiture qui allait vers Paris fit aussitôt volte-face. La voiture de M. de Tessan n'allait pas tellement vite que le cocherde mademoiselle de Bouquenêgre pût craindre de la pe(*dre de vue, et les deux équipages arrivèrent en même temps à la porte d'un restaurant bien connu des habitués du bois. Esther put voir alors Olivier descendre^ tendre la main à une femme d'une remarquable beauté et entrer dans le pavillon. C'en fut assez pour elle.
— Où allons-nous? demanda timidement miss Margaret qui, accoutumée aux caprices de sa jeune maîtresse, n'avait pas fait une seule observation jusqu'à ce moment.
— Rentrons, répondit vivement Esther, et surtout, chère Margaret, pas un mot de ceci.
La recommandation était inutile. Margaret était la discrétion incamée dans une femme.
Jusqu'à l'hôtel, Esther n'ouvrit pas la bouche. En arrivant, elle monta à l'appartement du marquis. Le vieillard n'était pas seul. Lionel de Tarsannes se tenait auprès de lui.
— Je suis bien aise de vous rencontrer ici, monsieur, lui dit Esther.
— Je venais vous faire mes adieux.
— Vous partez I
^i— Je parSy mademoiselle.
t>'BSTBEft. tS
— Eh bieiiy si depuis Mer vos se n tim ents n*cmt pas changé, monsieur, retardez votre voyage de quelques jours ; vous ne partirez pas seul, votre femme vous accompagnera.
— Ma femme f s'écria Lionel, tandis que le marquis témoignait par un geste de son étonnement.
-^ J'ai pensé que dans vos paroles dTiier vous pourriez avoir raison, répondit froidement Esther, sans avouer la rencontra qui venait de hri inspirer d'une manière si soudaine sa nouvelle résolution.
Lionel avait trop de perspicacité pour ne pas deviner que mademoiselle de Bouquenègre se donnait à lui plus par dépit que par amour. Mais il arrive presque toujours que ceux qui aiment passionnément sont lâches vis à vis d*eux-mêffles : il feignit de ne pas comprendre le mobile de la conduite d'Esther et, trop heureux de voir se réaliser un rêve qu'il avait cru irréalisable, il essaya de croire qu*on l'aimait ou tout au moins qu'on voulait l'atmer*
— Je tâcherai que vous soyez heureuse, dit-il en prenant la main d'Esther et en y déposant un baiser.
Esther remercia son futur mari par un geste, mais aucune émotion nouvelle ne vint l'agiter dans ce suprême moment où elle engageait sa vie entière. Elle resta froide comme une statue. Pour le marquis, il était ravi de la décision que venait de prendre sa fille. Il alla vers elle, et tout en l'embrassant :
— Petite capricieiuey lai dit-il, je savais bien que vous en viendriez là. Voyez-vous, j'avais raison.
Esther écouta Tobservation, répondit au baiser de son père, et, après l'avoir regardé presque avec pitié, elle sortit en haussant légèrement les épaules, ce qui voulait dire certainement : — a Le pauvre homme 1 il ne comprend rien à mon cœur ! » Rentrée dans sa chambre, elle se mit à pleurer.
Il est temps de dire ici que, fidèle à sa parole, le marquis de Bouquenègre s'était occupé de M. Olivier de Tessan. Le jour même où Ësther entrait au couvent, Olivier quittait Paris pour aller occuper un poste diplomatique auprès d'une cour d'Allemagne. C'était plus qu'il n'avait osé espérer, et il se trouvait si heureux qu'au moment de son départ il ne songeait à Ësther que parce qu'elle avait été la cause de sa fortune. Il ne l'avait jamais aimée. Ce cœur sec, dénué de toute générosité et de toute noblesse, était incapable de se laisser prendre à de grands sentiments. M. de Bouquenègre l'avait bien jugé, et ne se repentait pas de l'avoir refusé pour gendre, alors même que ce refus lui enlevait sa fille. Olivier avait joué un jeu très-serré. Il avait presqujB dit au marquis: a Je puis compromettre votre fille, je ne la compromettrai pas, mais vous me récompenserez en consacrant votre influence à assurer mon avenir. » L'avenir d'Olivier fut, en eflfet, assuré. Ce premier pas dans la carrière diplomatique était pour lui le plus difficile. L'obstacle franchi, il était
certain de réussir. Il possédait les qualités requises pour arriver au but. Il n'avait donc plus d'autre préoccupation.
Cependant, en apprenant que mademoiselle de Bouquenêgre entrait au couvent, il éprouva cet orgueil naturel à tout homme qu'une femme regrette : « Elle m'aimait^ se dit-il ; elle m'aime encore. » Et il partit avec une attitude de vainqueur généreux qui ne veut pas affliger le vaincu en usant trop cruellement de sa victoire. Le jour où Esther l'avait rencontré au bois de Boulogne^, il venait de rentrer en France après une longue absence. Son premier soin avait été de re* nouer une liaison qui devait, pendant la durée de son séjour à Paris, lui procurer quelque distraction. Il apprit que mademoiselle de Bouquenêgre était sortie du couvent, mais il apprit aussi que, malgré les efforts de son père, elle refusait de se marier. Il la tenait donc toujours, et, de loin, il exerçait sur elle l'influence qu'elle avait subie, alors qu'elle était à ses côtés. Il reconmiença, dès ce moment, à espérer de l'épouser. < Pourquoi n'y arriverais-je pas ? se disait-il. Ses sentiments pour moi sont restés aussi forts que par le passé et ont été consacrés par des souffîrances sans nombre. Si elle peut se convaincre que je ne l'ai pas oubliée, elle sera à moi.» Du reste, tout en formant d'aussi beaux projets, il ne se privait pas de prendre gaiement l'existence, que ses illusions nouvelles lui rendaient encore plus chère.
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Ce fàt dans ces circonstances qae le bruit se répandit tout à coup f ue mâdemoiselie de Bouquenègre épousait M. de Tarsannes. L'accomplissement du mariage suivit de près et, dans rintervalle, Olivier, dont 08 projet allait renverser toutes les espérances, ne put annver jusqu'à Esther. Le mariage eut lieu dans cette église de Saint-Thomas-d'Âquin où, un soir, dans toute l'ivresse d'une passion chaude et sincère, du moins du côté de la femme, les deux jeunes gens s'étaient vus pour la dernière fois. Dans les dispositions où se trouvait Esther, le souvenir de cette scène ue pouvait que redoubler la tristesse qui l'accablait. Elle entra dans l'église, comme une victime volontaire et résignée, parée pour le sacrifice. En passwt devant la chapelle de la Vierge elle ne put s'empêcher de lever les yeux, et quel ne fut pas son trouble en reconnaissant, agenouillé dans un coin, Olivier, qui semblait prier avec ferveur. « M'aimerait-il encore? » sedeman* da-t-elle. Elle se contint cependant, et, après la céré» monie, elle eut assez de courage pour répondre aux félicitations qui lui furent faites de toutes parts» En sortemt, elle jeta encore un regard dans la chapelle. Olivier n'y était plus. Lionel surprit ce regard, et, au moment où on montait en voiture, il se pencha vers sa femme et lui dit avec douceur :
— Ma chère Esther, vous ne m'aimez pas encore, et tant que l'amour ne vous sera pas venu, te mien ne vous importunera pas» Seulement rappe-
le2-vous que je viens de vous confier Thonneur de mon nom.
— Je ne l'oublierai pas, monsieur^ répondit-elle firoidement.
Promesse sans valeur^ arrachée à son orgueil bien plus qu'à son cœur, et qu'un mot d'Olivier allait lui faire oublier !
Après la cérémonie religieuse un grand dîner devait réunir à l'hôtel de Bouquenègre les parents et les amis des nouveaux mariés. Aussitôt après, ceux-ci devaient partir pour la Provence. En rentrant, Ësther monta chez elle pour changer de toilette. Comme elle arrivait à la porte de sa chambre, miss Margaret apparut sur le seuil^ pâle, agitée, tremblant de tous ses membres.
— Ah ! madame, s'écria-t-elle, en se jetant aux pieds d'Esther, pardonnez-moi; il n'y a pas de ma faute, je vous le jure.
— Que voulez-vous me dire ? demanda Esther, qui ne comprenait rien à cette explosion de regrets.
— Il est là, continua la gouvernante; je m'opposais à ce qu'il entrât, et il m'a obUgée à le recevoir. Il vous attend.
— Et qui donc ?
— M. de Tessan.
— Grand Dieu I s'écria Esther épouvantée, veut-il donc me compromettre?
Et elle se précipita dans la chambre.
Olivier était là, en effet, debout contre la cheminée, dans une pose pleine de respect et de douleur. Il avait entendu les derniers mots d'Esther.
— Rassurez-vous, madame, personne ne m'a vu entrer. Tous vos gens étaient à Téglise. J'ai profité de leur absence. Miss Margaret seule me sait ici. Je suis venu par les jardins, je sortirai par là. Vous n'avez rien à craindre. Maintenant, vous me pardonnerez lorsque vous m'aurez entendu. J'avais à vous parler.
Ëstber avait écouté ces paroles, la bouche béante, surprise de tant d'audace, et tout émue, en même temps, de revoir ainsi celui qu'elle avait tant aimé et qu'elle aimait encore. II y eut un moment de silence.
— Margaret, dit- elle enfin d'une voix brève, vous avez été d'une imprudence extrême. II faut maintenant éviter un scandale qui me perdrait. Veillez à ce que personne n'entre ici. A ce prix seul vous obtiendrez mon pardon.
La malheureuse gouvernante baissa la tète, et sortit en fermant soigneusement les portes derrière elle. Madame de Tarsannes et Olivier restèrent seuls.
— Que me voulez-vous, monsieur?
Olivier la contemplait avec admiration. Elle était encore parée de sa toilette de mariée. C'était une ample robe blanche chargée de dentelles et de diamants^ une couronne en fleurs d'oranger qui se noyait dans les flots de sa chevelure et un bouquet
pareil aux fleurs de la couronne, attaché au corsage. Une pâleur uniforme couvrait son visage et augmentait Téclat de ses grands yeux, remplis en même temps de colère, de surprise et d*eflroi.
— Ainsi, dit enfin Olivier sans répondre directement, voilà comme vous avez tenu vos promesses? Vous m'aviez promis de n'être qu'à moi. Vous venez de vous donner à un autre. Vous m'aviez dit que vous m'aimiez. Vous allez le dire aussi à votre mari. De quel nom appeler votre conduite?
Ësther resta épouvantée.
— Ce sont des reproches ! s'écria-t-elle enfin. Monsieur, vous ne savez donc pas ce que j'ai souffert pour vous, depuis le jour où, après m'avoir promis de me conduire à Londres, vous m'avez abandonnée. Mal-> gré cet abandon, malgré les apparences que mon père lui a données, malgré le mal qu'on m'a dit de vous, je vous ai gardé ma confiance et mon amour; Pour résister plus efficacement aux volontés de mon père qui voulait me marier, je suis entrée au couvent. Après y avoir vécu dans les tortures morales les plus horribles, j'en suis sortie au moment où il fallait m'engager par des vœûx iri'évocables et renoncer à vous. J'ai de nouveau résisté à mon père, à l'amour sincère de M. de Tarsannes que je savais, cependant, digne de moi. Quoique privée de vos nouvelles, je ne doutais pas de vous^ je vous attendais; je vous attendrais
ene<H*e si, tout à coup, je ne m'étais vue indignement
82 LB6 BRREURS
snppUntée ponr une femme peni-ètre plas belle^ mais qui, à coup sûr, ne pouvait vous aimer autant que je Tai fait.
— Trahie 1 vôm, fit Olivier qui ne comprit pas. Pour toute réponse, Esther lui raconta conmient
elle l'avait rencontré au bois de Boulogne. — Qu'auriez-^vous fait à ma place? demanda-t-elle en fi^ nissant. Olivier sourit tristement.
— Nous sommes victimes de circonstances fatales, dit-il. Lorsqu'une première fois j'ai paru vous abandonner, c'est qu'il me paraissait indigne de moi de vous tenir autrement que de la volonté de M. de Bouquenègre. Lorsqu'il m'ofl&it une position, j'acceptai, espérant par là plus vite arriver jusqu'à vous et sachant bien que vous comprendriez les causes de ma conduite. Vous les avez comprises, puisque vous n'avez pas douté de moi, en dépit des apparences qui toutes m'accusaient. Quant à cette femme avec laquelle vous m'avez rencontré, comment avez- vous pu voir en elle une rivale? N'aviez-vous .donc pas conscience de tout ce que vous valez 1 Pauvre femme ! elle n'avait pas de pareilles prétentions î Je pourrais vous dire qu'elle est ma sœur; j'aime mieux être franc et vous dire : Dans mes jours de misère, elle a été mon bon ange. Quand je vous ai connue^ il m'a été impossible de l'aimer encore. Quand vous nous avez vus ensemble, je tenais dé la retrouver après
une longue absence. Elle m'avait supplié de lui consacrer une dernière soirée. C'était la soirée des funérailles d'un amour mort depuis longtemps^ mais que nous avions oublié d'enterrer.
Olivier donna cette explication rapidement, d'une voix émue. Puis, il en attendit l'effet. Esther le regardait d'un œil hagard et troublé par de grosses larmes.
— Ainsi, vous n'aviez pas cessé de m'aimer? fitelle!
— Jamais î et je vous aimerai toujours. Vous voilà cependant liée à un homme pour lequel vous n'aurez jamais d'amour ! Sommes-nous assez à plaindre, vous et moi! Cependant, si vous le vouliez, tout n'est pas encore perdu. Gardons-nous nos cœurs, aimons-nous à l'insu d'un monde qui ne comprendrait rien à notre amour. Soyez pour moi une Béatrix!
— Qu'osez-vous me proposer I dit Esther d'un ton de reproche, mais sans colère.
— Vous ne voyez donc pas que je vous aime à en mourir !
Ils restèrent ainsi deux heures ensemble, deux heures de fièvre et de passion ; lui tendre, suppliant, audacieux; elle fiaible, et livrée sans résistance à un amour qui, de nouveau, se déchaînait en elle avec un fougue irrésistible.
Margaret entra.
— Madame, dit-elle, votre père et votre mari
sont venus deux fois. J'ai dit qae tous étiez soufflante et que vous reposiez. S'ils reviennent, que leur dirai-je?
— Je serai seule, répondit Esther. Mon ami, continua-t-elle^ en s'adressant à Olivier, il faut partir. Maintenant, je crois en vous. Nous sommes désormais liés l'un à l'autre, de loin comme de près. — Elle ramassa le bouquet d*orauger qui, de sa ceinture^ était tombé sur le tapis. — Prenez ce bouquet. Vous seul devez le prendre, car vous êtes mon amant devant Dieu.
Olivier obéit, embrassa silencieusement Esther, et, après l'avoir regardée encore quelques instants, il suivit Margaret, qui devait le faire sortir secrètement.
Restée seule^ Esther passa la main sur ses yeux, comme pour éloigner un rêve qui devait fuir en même temps qu'Olivier. L'ivresse qui l'avait soutenue jusque-là tomba tout à coup. Elle vit alors l'horreur de la réalité. Mariée à un homme honorable, elle venait de se rendre indigne de lui et de se livrer à un autre. Elle que l'orgueil, à défaut de l'amour, semblait devoir préserver contre une faute, elle était coupable, avant même de savoir si la conduite de son mari pourrait l'excuser.
— malheiu*euse, s'écria-t-elle, que lui dirai-je à présent?
Margaret revint. Esther s'efforça de rester calme devant elle, réjiara, avec son aide, le désordre de sa
toilette, et se préparait à rejoindre sou mari lorsqu'il entra. '
S'il y a une heure suave dans les débuts du mariage de. deux êtres qui s'aiment, c'est celle où, après s'être longtemps demandés « ils se trouvent seuls, avec la certitude que rien ne pourra plus les séparer. C'est le commencement de ce qu'on a appelé, avec tant de raison, la lune de miel. Cette heure bénie et fortunée entre toutes, Lionel l'avait souvent désirée ; mais, dans les circonstances actuelles, après s'être convaincu qu'Esther n'avait pas entièrement oublié Olivier, il venait de renoncer à en goûter les douceurs et de prendre une résolution héroïque.
— Êtes-vous souffrante, ma chère Esther? demanda-t-il à sa femme en entrant.
— J'ai eu un peu d'émotion tout à l'heure ; mais je suis bien mieux, mon ami, et je vais rejoindre avec vous nos invités.
En faisant cette réponse, madame de Tarsannes s'efforçait d'assurer sa voix. Lionel reprit :
— Pendant que nous sommes seuls, je veux vous dire un mot qui, j'en suis sûr, achèvera de dissiper votre émotion. Je sais quel est Tétat de votre cœur, je sais combien il a aimé, et je n'ai pas la prétention de lui faire oublier dès à présent ce qu'il pleure peut-être encore. Seulement, laissez moi l'espoir qu'un jour vous m'apprécierez et que vous parviendrez à répoudre à l'amour que je vous ai voué. Jusque-là, je