LE MARQUIS DE BOUQUENEGRE AU COMTE LIONEL DE
TARSANNES.
Bade, juin.
« Votre dernière lettre, mon cher Lionel, m'a causé le plus vif chagrin. Après six mois de mariage, vous n'êtes pas plus aimé qu'au premier jour. Vous avez encore à lutter contre un souvenir que les illusions d'Ësther rendent écrasant, et il est à craindre que votre bonheur ne succombe dans cette lutte. Ce qui arrive, je l'avais prévu dès le jour où vous m'avez confié le secret de votre conduite. Je ne saurais vous en vouloir d'une résolution que je trouve héroïque et que vous n'avez prise qu'en vue du bonheur d'Esther. Vous avez poussé l'abnégation et le courage si loin, que je crois peu d'hommes capables de vous imiter. Vivre sans cesse à côté d'une femme jeune et belle, la regarder comme une sœur, jusqu'au moment
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OÙ ramoor qne tous vous efforcez de lui inspirer l'aura jetée dans vos bras, est un sacrifice que je déclare presque surhumain. Que d'autres à votre place se seraient déjà lassés d'une position si cruelle et l'auraient fait cesser, au risque de manquer à leur parole I Cependant, à quoi ce grand renoncement vous a-t*il servi? Je crains qull n'ait attaché davantage votre femme au passé et que vous n'ayez fait fausse route. Tout ce que vous me dites confirme mes crain^ tes. Votre femme ne vous aime pas encore. Vous aimera-t-elle jamais?
« On me racontait ici, l'autre jour, une histoire que je veux vous répéter. Peut-être y trouverez-vous un enseignement et un exemple à suivre. Tl y a quelques années, un riche propriétaire de ce pays, jeune et distingué, épousait une des {^us belles héritières de l'Allemagne, personne accomplie sous beaucoup de rapports, mais d'un caractère aussi romanesque et aussi ardent que celui de notre chère Esther. De la part du jeune homme c'était un mariage d'amour, de la pari de la jeune fille c'était un mariage de conve* nance. Elle avait aimé un ingrat, et elle l'aimait sans espoir. Pour lui, elle fit des folies, faillit presque se compromettre, jusqu'au jour où, soudainement abandonnée, elle consentit par dépit à devenir la femme d'un autre. Cet autre l'aimait avec trop de passion pour ne pas profiter de ce dépit; il accepta, sachant bien qu'il n'était pas aimé, mais avec l'espoir qu'il le
serait un jour. Vous voyez, mon cher comte, que jusqu'ici cette histoire est presque la vôtre. Mais c'est ici justement que survient une différence. Le mari dont je vous parle envisagea la situation tout autrement que vous, et pensa que, pour arracher sa femme à des souvenirs dangereux, il fallait la jeter tout à coup dans des préoccupations nouvelles et incessantes. Au bout de dix mois, la jeune femme eut un fils, et après trois ans de mariage elle était mère de trois enfants qu'elle aimait à la folie. Elle ne songeait plus au passé. Les soins de la maternité l'absorbaient tout entière, et pas assez cependant pour qu'elle ne pût apprécier son mari et en devenir très-amoureuse. La maternité l'avait ramenée doucement à lui.
« Que pensez-vous de ipon histoire, mon ami? Ne trouvez -vous pas mon Allemand grandement sensé? Ne pensez-vous pas que la route tracée par lui est la meilleure? Réfléchissez, et jugez. Seulement hàtezvous et n'attendez pas qu*îl soit trop tard pour prendre une décision qu'à mon avis vous auriez dû adop* ter dès le premier jour. Ma fille n'est pas une femme ordinaire. Elle est trop orgueilleuse pour apprécier comme il le faudrait le sacrifice que vous lui avez fait, et pour eu concevoir l'amour que vous lui demandez. Elle l'accepte très-bien comme une chose qui lui est due, et n'en profitera que pour rester fidèle au passé. Dans cette partie, où vous jouez le rôle le plus cruel, toutes les cbances sont contre vous. Si vous
habituez votre femme à ne voir en vous qu'un frère, vous n'aurez en elle autre chose qu'une sœur, et quand vous voudrez user de vos droits et faire cesser une position intolérable, elle se posera en victime. Vous vous apercevrez alors, mais trop tard, que votre abnégation vous aura porté très-haut dans l'estime de votre femme et ne vous aura pas fait faire un seul pas dans son cœur.
a Voilà quelle est mon opinion sur une matière si délicate. Je ne l'exprimerais pas avec autant de franchise si, avant de vous marier, vous n'aviez connu l'état du cœur de ma fille, et si depuis vous ne m'aviez confié vos plans et vos projets. Avant de vous donner un conseil, j'ai voulu que vous pussiez vous convaincre de l'inutilité de vos sacrifices. Changez donc de système, alors qu'il en est temps encore. Je vous le demande, non-seulement au nom de votre bonheur à vous^ pauvre cher enfant, mais encore au nom du bonheur de ma fille. »