CHAPITRE IV
PROPHYLAXIE DES DYSENTERIES BACILLAIRE ET AMIBIENNE
La dysenterie bacillaire et la dysenterie amibienne présentent un grand nombre de facteurs étiologiques communs.
En conséquence, la prophylaxie des deux affections comporte des règles applicables à l’une et à l’autre. Toutes les maladies à détermination intestinale peuvent, à ce point de vue, être rapprochées, et les mesures prophylactiques recommandées à propos du choléra trouveront ici leur place.
Parmi les mesures qui visent les causes favorisantes, les médecins de marine et ceux des colonies recommandent spécialement d’éviter le refroidissement de l’abdomen dans les pays où régnent les dysenteries. Il ne faut point, en effet, dédaigner l’influence des causes « secondes », et on doit surveiller l’alimentation qui doit être, en période épidémique, saine et simple, exempte de mets indigestes.
L’abus des biscuits, des conserves de viande, l’absence d’aliments frais, ont été incriminés, en temps de guerre (G. de Crimée, G. des Balkans), comme facteurs d’irritation de la muqueuse digestive et d’indigestions. La diarrhée, dite des tranchées, peut, en effet, être sous la dépendance de germes divers ; entérocoque, Proteus vulgaris, etc., aussi bien que du bacille dysentérique.
La propreté générale des locaux, des habitations, des casernes, des latrines, sont évidemment des conditions propices à une bonne hygiène. On doit, dans les maisons ouvrières, dans les quartiers pauvres, surveiller ces conditions, en même temps que la propreté individuelle, combattre l’alcoolisme et prévenir la misère physiologique, le surmenage, qui prédisposent aux maladies infectieuses.
La prophylaxie microbienne ou parasitaire devrait comporter la déclaration obligatoire des dysenteries bacillaire ou
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amibienne, en raison de leur gravité, de la fréquence des épidémies, de la contagiosité excessive du germe.
C’est pourquoi aussi l’isolement des malades atteints de dysenterie bacillaire s’impose immédiatement. L’évolution de cette maladie est, en général, brève (bien qu’il existe des formes chroniques), ce qui peut faciliter cette mesure.
Mais il y a lieu de prendre des précautions à l’égard des convalescents et des sujets qui restent ou deviennent p^jdieujâmc de germes. En conséquence, le recours aux Laboratoires est insepâfàBIe d’une prophylaxie rationnelle de la dysenterie. Dans l’armée, ces laboratoires qui existaient dès le temps de paix dans chaque région, ont rendu de grands services pour le diagnostic précoce des maladies infectieuses et le dépistage des porteurs de germes. En temps de guerre, on devra, de même, demander aux Laboratoires de Corps d’Armée ou d’Armée le diagnostic exact des dysenteries.
Quel que soit l’agent pathogène, les déjections sont les agents certains de leur propagation. Il est donc nécessaire de les désinfecter dès leur émission, à l’aide du crésyl, du lysol, du sulfate de cuivre à 5 pour 100, ce dernier additionné, au besoin, d’un peu d’acide chlorhydrique. Le sulfate de fer est sans efficacité antiseptique.
Les latrines, les feuillées et leurs abords, dans les camps en temps de guerre, seront saupoudrés largement de chlorure de chaux une fois par jour en hiver, deux fois en été. L’installation du tout à l’égout dans les casernes est d’une très haute utilité.
Les examens de laboratoire doivent s'adresser, non seulement aux cas cliniques caractéristiques de dysenterie, mais aussi aux formes frustes, aux diarrhées bénignes, aux états sporadiques, qui sont les avant-coureurs d’une épidémie et qui relèvent fort souvent de l’agent spécifique de la maladie. Dans le cours de l’épidémie, ces formes simplement diarrhéiques ne sont pas moins contagieuses. Il est donc nécessaire de prendre à leur endroit les mêmes précautions d’isolement et de désinfection, et de soigner ces malades.
Tout ce qui a pu être souillé par les déjections est dangereux. Il n’est donc pas inutile de prévenir les malades euxmêmes de leur contagiosité.
L’analyse bactériologique des eaux de boisson sera faite dès
l’apparition des cas, dans les villes et dans les campagnes, dans les maisons (puits). La même mesure s’applique évidemment aux soldats, à qui on interdira les cabarets et les auberges distribuant de l’eau non épurée.
Il sera rappelé que la dysenterie amibienne reconnaît particulièrement comme cause assez commune l’usage d’eau ou d’aliments souillés. On ne devra, en conséquence, utiliser que de l’eau stérilisée par l’ébullition ou la fdtration et des légumes cuits.
Toutes les mesures prophylactiques qui viennent d'être équmérées présentent une importance particulière en temps de guerre, alors que la souillure incessante du sol, du sous-sol et des eaux, la fréquence des porteurs de germe, la stagnation dans les cantonnements et surtout dans les tranchées, ont pour résultat d'exposer le soldat à la contagion permanente. La prophylaxie doit, par conséquent, se montrer particulièrement sévère, car la dysenterie manifeste fréquemment une gravité redoutable dans les armées en campagne. Le médecin portera spécialement son attention sur la propreté des latrines, leur désinfection rigoureuse et réitérée, sur l’élimination des fumiers, l’assainissement des routes, des ruisseaux, le comblement des dépressions du sol, la lutte systématique contre les mouches, ces agents désastreux de transport des germes.
En ce qui concerne les porteurs de germes, on sait que les porteurs de bacilles dysentériques ne gardent pas longtemps cès^ ffliCTObes; -Ou les isolera et on les soumettra à l’antisepsie iiitestînâTè': "Lès porteurs chroniques d’amibes seront traités efficacement par un lavement quotidien de Liqueur de Labarraque à 8 ou 10 pour 1000, précédé d’un lavement simple évacuateur (Vincent) (*).
Suivant un usage très commun chez le soldat, celui-ci ne se présente que tardivement à la visite, par crainte de la diète ou pour éviter d’être hospitalisé. Ainsi se répand très vite le bacille pathogène à la caserne, au camp, au cantonnement ou à la tranchée. Il faut donc, dès l’apparition des premiers cas, inviter les hommes par la voie du rapport et par affiches, à venir consulter le médecin dès le début des symptômes suspects. Les vêtements ayant appartenu aux malades et aux porteurs de germes, spécialement le linge intime (chemise, caleçon), (*) Le lavement antiseptique doit être pris chaud (38”), goutte à goutte, très lentement, et dans le décubitus dorso-latéral droit.
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les pantalons, les draps, etc., seront envoyés à l’étuve à désinfection.
On conseillera aux sujets bien portants et à ceux qui soignent les malades, ainsi qu’aux porteurs de germes, de se laver les mains surtout lorsqu’ils ont à manipuler des aliments.
On recommandera le lavage soigneux des mains, avant le repas, pour la prévention de la dysenterie bacillaire ou amibienne. En ce qui concerne cette dernière, ce lavage est nécessaire si les mains sont salies par de la terre, de la boue, de la vase, des débris végétaux ; enfin et surtout si on a été en contact avec un malade.
Dans les hôpitaux civils ou militaires, l’ensemble des mesures relatives aux malades et à leurs effets personnels sont facilement prises. 11 n’en est pas de même dans les familles pauvres et dans les campagnes, l’ignorance des habitants à l’égard des règles prophylactiques étant absolue, ce qui explique la trop facile diffusion du bacille dysentérique. Les médecins hygiénistes doivent les visiter et leur donner tous les conseils utiles.
En ce qui concerne les camps permanents, on ne saurait trop insister sur leur installation dans une zone surélevée, sur sol en pente, avec imperméabilisation des routes et du terrain sur lequel sont installés les baraquements ou les tentes. Le dallage, le goudronnage, rendront de grands services.
S’il se produit un premier cas de dysenterie, le malade est isolé aussitôt. On désinfecte ses effets et sa literie, on abat la tente, on désinfecte la toile et on brûle sur place la paille de couchage. Ne jamais soigner le malade sur place, mais l’évacuer sur un hôpital.
Les déjections sont habituellement reçues dans le sol (feuillées) ou dans des tinettes mobiles. 11 serait préférable, dans les camps permanents du temps de paix, d’installer le tout à l’égout ou de détruire les déjections par la chaleur, à l’aide des appareils spéciaux qui ont été proposés ; mais ces mesures n’ont pas encore été adoptées.
En conséquence, on évitera les emplacements où ont antérieurement séjourné des dysentériques. On a recommandé (camp de Châlons) de labourer et de cultiver les emplacements infectés.
Les latrines et leurs abords doivent être éclairés la nuit. On interdira rigoureusement le dépôt des déjections ailleurs qu’aux latrines.
La contamination du sol par l’accumulation des excréments est redoutable. Si donc on a recours aux fouillées, on doit les éloigner le plus possible des cuisines et des salles à manger, ainsi que des écuries, en un point du camp d’où les vents dominants ne viennent pas. Les feuillées étant remplies et les matières séquestrées après désinfection, on doit indiquer par des écriteaux leur emplacement.
On doit assainir, combler avec des gravats, du mâchefer, etc., les dépressions du sol au voisinage des cuisines, des tqntes, des baraquements. On évitera la stagnation des eaux et des déchets de cuisine, des fumiers et purins, en un mot de tout ce qui attire les mouches et qui peut retenir le germe pathogène.
Le malade atteint de dysenterie ou de diarrhée, le porteur reconnu de bacilles ou d’amibes dysentériques doivent être formellement écartés des cuisines. Ils ne doivent pas participer à la préparation des aliments.
Les cuisiniers, charcutiers, bouchers, pâtissiers, crémiers, etc., qui sont atteints de dysenterie ou qui sont bacillifères sont des propagateurs actifs et presque toujours méconnus de la maladie.
En temps d’épidémie, ou dans les pays chauds où la dysenterie amibienne règne à l’état endémique, il sera rappelé que les mouches apportent fréquemment le germe. En conséquence, la cuisine, les salles à manger, etc., seront pourvues de fenêtres et de portes grillagées qui arrêtent les mouches. Les aliments seront recouverts avec des serviettes propres ou protégés avec i des couvercles.
La destruction des mouches sera assurée à l’aide de papier à la glu, de papier tue-mouche, de gobe-mouche, ou bien en disposant le soir, sur les tables, des assiettes plates, contenant ; de la bière ordinaire additionnée de 1 /50 de formol ; ce mélange j tue parfaitement les mouches. !
On interdira, en période épidémique, l’usage des légumes : crus (radis, salades, etc.), et des fruits, qui ont pu être souillés par les matières fécales, par les mains des porteurs de germes ou par les mouches. Dans l’armée, le médecin surveillera les menus de chaque compagnie.
Pendant la guerre de Mandchourie, les troupes japonaises ont retiré des avantages de l’emploi quotidien, à titre préventif, de pilules créosotées.
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La sérothérapie préventive ne protège que pendant un nombre limité de jours (dix à quinze, au plus), et par conséquent, n’est pas pratique. Aussi n’est-elle pas recommandable, surtout dans les collectivités. Dans les familles, on pourra y avoir recours.
L’immunisation active, par des cultures tirées de bacilles dysentériques, n’est pas, jusqu’ici, entrée dans la pratique courante. Des expériences de vaccination ont été faites chez les animaux par Shiga. Cet auteur mélangeait des cultures tuées à un sérum antidysentérique et, après les avoir sensibilisées, les a injectées au lapin ; celui-ci peut recevoir ensuite du vaccin non sensibilisé, puis du virus vivant.
S’étant vacciné lui-même, Shiga constata un œdème douloureux considérable au point injecté, de la fièvre, de la céphalée, etc., pendant plusieurs jours.
Il vaccina de 1898 à 1900, 10000 Japonais à l’aide de cultures tuées, d’abord sensibilisées, puis non sensibilisées. La dose injectée était initialement d’une demi-anse de platine de culture sur gélose âgée de 24 heures. Quatre jours après, il injectait une anse entière, non sensibilisée. L’injection était faite dans le tissu cellulaire delà région lombaire.
Le seul résultat de cet essai fut la diminution de la mortalité qui, chez les vaccinés, tomba à 0. Mais la morbidité fut peu influencée (*).
Castellani a vacciné également contre la dysenterie bacillaire, en mélangeant le vaccin antidysentérique au vaccin anticholérique ou antityphoïdique. Cet auteur estime que le vaccin antidysentérique doit être préparé avec plusieurs races de bacilles. Les cultures en bouillon donnent un vaccin extrêmement douloureux et pénible. Il emploie en conséquence des cultures sur gélose ou en eau peptonée, stérilisées par l’acide phénique.
J.-D. Thomson a étudié la même question à l’Institut Lister. Le vaccin antidysentérique chauffé ou sensibilisé a été douloureux et toxique. Le chauffage ne diminue pas sa toxicité et,
(*) La vaccination des animaux contre le bacille dysentérique peut être obtenue plus facilement que celle de l’homme. L’immunité de la souris es constatable dans 40 à 50 pour 100 des cas ; elle présente d’abord une phase de sensibilité pour le virus, puis une phase d’immunité qui dure quatre à six semaines (Dopter).
d’après cet auteur, détruit la propriété de provoquer la formation de sensibilisatrice spécifique. 11 préfère le vaccin stérilisé par l’acide phénique.
Dean et Adamson ont proposé, pour la préparation d’un vaccin chauffé non toxique, de le traiter par l’eusol à 1 pour 500, solution d’hypochlorite alcalin qui lui ôte sa toxicité par oxydation (mélange à parties égales).
On fait deux injections de ces bacilles (100 millions, puis, 10 jours plus tard, 800 millions), et une troisième injection avec 200 millions de bacilles chauffés.