II. — DIAGNOSTIC DE LA NATURE DE LA DYSENTERIE
En présence d’un syndrome dysentérique bien caractérisé, on doit toujours en déterminer la cause. Déjà, T examen clinique peut mettre sur la voie du diagnostic. On se rappellera que la dysenterie bacillaire évolue souvent, dans ses formes moyenne ou grave, avec une température plus ou moins élevée, bien que le fait ne soit pas constant. La dysenterie amibienne est généralement apyrétique, sauf lorsqu’elle se complique. L’évolution chronique de la maladie et la notion ()’épidémicifé (pays
chauds), permettront de formuler quelques présomptions, mais l’examen bactériologique est toujours nécessaire.
Le séro-diagnostic pourra être utile. Le sérum des malades atteints de dysenterie bacillaire agglutine habituellement le bacille dysentérique qui a provoqué l’infection intestinale, et lui seul. Dans les formes moyennes ou graves, l’agglutination ne se montre que vers le huitième ou le dixième jour de la maladie. Elle persiste pendant toute sa durée, s’observe pendant la convalescence et survit parfois deux à trois mois à la guérison. Son taux varie de 1/20 à 1/400. Dans les formes légères, son absence est la règle, car elles guérissent avant le délai minimum d’apparition du pouvoir agglutinant. Si elles se prolongent, celui-ci peut se montrer, même dans le cas de diarrhée simple survenant en pleine épidémie, à côté d’atteintes bien caractérisées (Braun, Job, Dopter).
Dans les cas d’infection mixte par amibes et par bacilles dysentériques, le pouvoir agglutinant peut apparaître dans les conditions ordinaires.
Le tableau ci-après résume les principaux caractères différentiels de la dysenterie amibienne et de la dysenterie bacillaire.
Dysenterie amibienne. | Dysenterie bacillaire.
Étiologie.
Amibe pathogène inoculable dans | Bacille dysentérique, le rectum du chat. |
Modes de propagation habituels.
Surtout eau de boisson.
Contagion directe.
Contagion par formes enkystées.
Contagion directe.
Contagion indirecte par les selles (latrines), mouches, légumes, sol souillé, fumier, les poussières, l’eau de boisson.
Épidémiologie.
Affection des pays chauds ou tropicaux ; y est endémique. Règne en hiver et en été. Indo-Chine, Tonkin, Saigon, États-Unis, Brésil, Philippines, Cuba, Manille, Amérique du Sud, Madagascar, Égypte, Soudan, Sénégal, Maroc, etc.
Affection régnant surtout en été et dans les pays tempérés; moins fréquente dans les pays chauds ou tropicaux.
Exceptionnellement sporadique.
Ordinairement épidémique, très extensive, très contagieuse. Règne dans la saison estivo-automnale.
Df Vincent.
Évolution clinique particulière.
Tendance à la chronicité.
Pas d’immunité résultant d’une première atteinte.
Fréquence des abcès du foie.
Sérum n’agglutine pas le B. dysentérique.
Déjections alcalines.
Eosinophilie.
Début brusque, marche aiguë, quelquefois chronique.
Première atteinte confère l’immunité.
Pas d’hépatite suppurée.
Sérum agglutine le bacille dysentérique.
Déjections neutres ou acides.
Pas d’éosinophilie.
Lésions anatomiques.
Lésions souvent profondes ; ulcères déchiquetés à bords décollés, localisés au gros intestin.
Lésions étendues à tout le gros intestin et souvent à la dernière portion de l’iléon ;
Superficielles : taches érosives jaunes ou grisâtres, avec hyperhémie de la muqueuse.
Le diagnostic précoce et précis ne pourra être établi que par la recherche simultanée des parasites dans les selles. Dans tous les cas de dysenterie, et systématiquement, on devra donc pratiquer un certain nombre de recherches de laboratoire.
Recherches de laboratoire. — Ces recherches comprendront des examens microscopiques avec et sans coloration et des ensemencements. Les premiers permettront l’étude cytologique des mucosités, la découverte des amibes et des kystes amibiens; les seconds permettront d’isoler et d’identifier les bacilles dysentériques et les germes qui peuvent leur être associés.
L’examen microscopique doit porter sur des fèces très récemment émises. On fera, par étalement et dissociation, des frottis avec les parties les plus purulentes des mucosités. Ces frottis seront fixés et colorés par les méthodes cytologiques ordinaires (fixation par l’alcool-éther, coloration par la thionine et l’éosine, l’hèmatéine et l’éosine, le Giemsa, etc.). S’il s’agit de dysenterie bacillaire, les préparations montreront une très grande quantité de leucocytes polynucléés neutrophiles peu ou pas altérés, et de mononucléés, des bacilles en nombre variable.
Dans la dysenterie amibienne les préparations de mucus seront examinées à l'état frais, entre lame et lamelle, sans trop écraser. On y voit beaucoup moins de leucocytes polynucléés que dans la dysenterie bacillaire mais ils sont très altérés ;
les éosinophiles s’y rencontrent parfois en assez grand nombre ; les préparations sont très riches en bactéries variées, infusoires, etc. Le nombre de ces éléments divers est tel que, même si on ne rencontre pas d’amibes, on peut parfois présumer le diao-nostic de dysenterie amibienne. Seule, la constatation des amibes ou de leurs kystes apporte la certitude.
Certains auteurs conseillent de recueillir les selles dans un vase chauffé. H. Vincent a constaté que les amibes restent mobiles dix à trente minutes, quelquefois même une heure, à la température du laboratoire. Job et Hirtzmann ont observé la mobilité des amibes cinq à six heures après l’émission des selles, en été, au Maroc. Il est nécessaire de faire la recherche sinon au lit même du malade, du moins aussi rapidement que possible après l’émission de la selle.
On choisit une glaire sanguinolente et, à l’aide d’une pipette, on en dépose un fragment sur une lame. On recouvre d’une lamelle; l’examen peut être fait sans coloration. Mais si les amibes sont rares, leur recherche est favorisée par le procédé •qui consiste à déposer sur les bords de la lamelle une gouttelette de solution aqueuse de bleu de méthylène à 1 pour 100. Tous les éléments autres jjue les amibes (leucocytes, cellules épithéliales, bactéries, etc.), se colorent rapidement en bleu. Seules, les amibes restent au contraire incolores et tranchent d’abord par leur aspect clair sur le fond bleu de la préparation ; elles sont mobiles. Puis leurs mouvements se ralentissent, cessent, et le parasite finit par se colorer (H. Vincent).
L’amibe dysentérique a été découvert par Lœsch, de Petrograd, en 1875, dans les selles dysentériques d’un vieillard russe. Cet auteur lui a donné le nom à’Amœba coli. Cette amibe était pathogène puisqu’elle a pu infecter un chien sur quatre expérimentés. Depuis, sous des noms divers, c’est cette même amibe qui a été décrite par de nombreux auteurs : Entamœha dysenteriæ (Councilman et Lafleur, 1891), Amœha coli felis (Quincke et Rooos), Entamœha histolytica (Schaudinn, 1903), E. tetragena (Viereck, 1907), E. africana (Hartmann), brasiliensis (Beaurepaire, Arago), nipponica (Koidzumi), etc.
D’après les règles de la nomenclature, l’amibe pathogène doit donc porter le nom d’Amœha coli (Lœsch). Or, ce nom est aussi celui que Schaudinn a donné ultérieurement à l’amibe non pathogène. De là, des confusions possibles. Il nous semble