‹ Les e?vangiles synoptiques / (volume 2)Chapitre 117 sur 672 · APR ETAT · texte numérisé non relu

APR ETAT

aucune occasion le moindre sujet de mécontentement ; il n'en a jamais été récompensé; on aurait pourtant bien pu lui laisser prendre de temps en temps un chevreau qu'il aurait mangé avec les jeunes gens de son âge. Aujourd'hui ce beau fils (l'aîné a soin de ne pas l'appeler son frère), qui a gaspillé honteusement le bien de son père dans les mauvais lieux, s’est avisé de revenir, et on le traite comme un prince ?, Ce serait à regretter de n'avoir pas fait comme lui. Inutile de se demander où l'aîné a été renseigné sur les désordres de son frère; il a pu l'être par la renommée, par des gens venus du pays où était le prodigue. Le père ne réprimande pas son fils pour l’amertume et l'injustice de ces propos, mais il lui représente avec douceur et affection le véritable état des choses : n'est-il pas l'héritier, celui à qui revient tout le patrimoine ;peut-on avoir à lui donner quelque chose, puisque tout lui appartient, et faut-il qu'il porte envie au pauvre vagabond qui n’a plus frien ? Si l’on se réjouit maintenant, c'est parce que le malheureux égaré, qui est son frère , a été amené à résipiscence ;: un père ne pouvait être insensible au retour de son fils ; il a fait ce qu'il fallait “ en pareille circonstance, et le frère aussi, dont l'attitude contraste si douloureusement avec celle du père, doit prendre part à cette joie. Jamais l’ainé, sans doute, n'a été l’objet de pareille fête, mais c'est qu'iln'a pas été perdu.

On rejoint ainsi la conclusion des deux paraboles précédentes. Comme tout se rapporte à la joie causée au père de famille par le retour du fils prodigue, l'histoire n’est pas continuée; on s’abstient de dire si le fils aîné se rendit ou non à l'invitation de son père, et si le second répara dans une vie exemplaire les désordres de son

1. V.28. Cf. GEx. xxx1, #1. douAsüw 501 atteste le respect, non l'esprit mercenaire du fils aîné. Le témoignage qu'il se rend ne marque pas d’orgueil.

2. L'aîné parle du veau gras parce que le serviteur en a parlé ; il se plaindrait aussi bien qu'on ait mis la belle robe à son frère, s’il était instruit de ce détail. Jücicuer, I], 355.

3. V.32. 6 adekods so od1o< répond à 6 vids sov oùtoc, v. 30.

4. Hn'y a pas lieu de suppléer « toi » ou « nous » après « il fallait » : la réjouissance était obligatoire; c'est pourquoi le père est justifié de l'avoir voulue, et le fils invité à s'y associer.

LE PARDON DJVIN 153

passé. L'application du récit n'est pas indiquée, mais elle va de soi : tout le chapitre, dans la pensée de l’évangéliste, tend à justifier Jésus d’assembler les publicains et les pécheurs, parce qu’il y a grande joie au ciel pour leur conversion; la parabole du Prodigue fait ressortir encore mieux cette conclusion que celles de la Brebis et de la Drachme perdues. Reste à savoir néanmoins si telle est l’intention primitive du récit.

L'unité de cette histoire a été contestée. La parabole aurait un sens complet si elle se terminait à la réconciliation du père avec le prodigue, avant le retour du fils aîné ; la seconde partie a presque l’air d'un appendice. On peut dire qu'il était superflu d'attribuer deux fils au père, si l’aîné n'avait aucun rôle à jouer dans le récit; que l’économie de la narration paraît fondée sur la conduite différente des deux fils, et sur l'attitude du père et de l'aîné à l’égard du plus jeune ; qu’il ne s’agit pas de montrer seulement la bonté de Dieu à l'égard des pécheurs, mais de faire voir comment ceux qui n'ont pas failli auraient tort de la blâmer. Dieu est le père de tous

les hommes ; il accueille le pécheur repentant comme un fils perdu,

qui revient à la maison paternelle; ses autres enfants, demeurés fidèles, ne doivent pas se plaindre d’une indulgence qui ne leur porte aucun préjudice, mais se réjouir plutôt de ce que leurs frères égarés sont rentrés dans la bonne voie, et que la famille est complète. Ainsi la bonté de Dieu serait expliquée par la première partie de la parabole, et défendue au moyen de la seconde. La narration apparaîtrait suffisamment une, dominée par une seule idée, comme elle est d'une même couleur d'un bout à l’autre.

Il en serait autrement si la première partie devait illustrer les rapports de Jésus avec les pécheurs, et la seconde son attitude à l’égard des pharisiens ; dans ce cas, il y aurait deux paraboles, avec application différente pour chacune. Mais la comparaison n'’associe pas le père et Jésus, le prodigue et les publicains, l'aîné et les pharisiens ; elle associe le père et Dieu, le prodigue et le pécheur, l’ainé et le juste ; à plus forte raison ne peut-elle être tournée en une allégorie où l’on mettrait Jésus à la place du père, les publicains ou les Gentils à la place du prodigue, et les pharisiens à la place du fils aîné ; la parabole n'est pas conçue comme une apologie de Jésus contre des critiques malveillants, mais plutôt comme une explication de ses principes : explication de la bonté divine, devant des auditeurs habitués à considérer Dieu comme Père.

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LES PRET ES SÉNObr QUES rl

On peut trouver également que, si la MR par

père que tout l'héritage appartient au fils aîné, sans que le jeune ait rien à y prétendre. Selon le sens naturel du récit, Jé combat plutôt les scrupules de ses disciples que les objections ses adversaires !. Le préambule de Luc, déduit des paraboles par conjecture, n'est pas un témoignage historique sur la circonstance ve où elles ont été prononcées. Les deux premières paraboles, en elles: mêmes, ne sont pas non plus une apologie du Sauveur : elles montrent la joie que Dieu ressent de la conversion des pécheurs. Mais la recherche de la Brebis ou de la drachme perdues y est un 4 élément essentiel, tandis que le père du prodigue attend son retour. “2 Ainsi la parabole du Prodigue n’enchérit pas sur les autres ?.

: Avouons cependant que l'hypothèse d’une addition faite pour 1 justifier théologiquement la miséricorde de Dieu a pour elle, en dehors des particularités extérieures de la rédaction, l’invraisemblance de la situation faite au fils aîné, qui, ayant reçu sa part, comme le plus jeune, resterait dans une situation tout à fait dépen- À

dante, et ne pourrait toucher à rien dans la maison, ce qui n'empécherait pas le prodigue repentant, à qui l'on fait si grande fête, de n'avoir plus rien à attendre de son père. La conduite du père à l'égard du prodigue ne suppose aucunement que l'aîné ne soit pas entré en possession de l'héritage. Le père ne serait pas pour cela réduit à la condition subordonnée que la seconde partie attribue à son fils. On dirait que cette seconde partie de la parabole n'a pas été prévue par celui qui avait conçu la première. La justification de la miséricorde divine est comme superposée à la manifestation de 5 celle-ci. La mention de l’ainé, au début de l'histoire, ne réclame | pas son intervention à la fin. Les scrupules sur les avantages res-

: pectifs du juste persévérant et du pécheur pardonné sont plutôt

Ê survenus dans la tradition chrétienne 3.

: 4. Jüzicaer, Il, 363.

: 2. Le rapport des chiffres, cent brebis dont une égarée, dix drachmes dont

ge une perdue, deux fils, dont un prodigue et débauché, n'a aucune signification

F. pour l'objet des paraboles. La conjecture de Rescu, III, 431, pour restituer à la

: parabole du Prodigue une conclusion analogue à celle des deux autres, est au

re moins inutile.

+ 3. Cf. Wezrxausex, Le. 83-84; J. Wuiss, Lk. 534.

Le premier Évangile ! contient une petite parabole où l’on met pareillement en scène un père et deux fils ; mais la ressemblance s'arrête au choix des personnages, et ne s'étend pas à la matière du récit, ni même à son application, où les pharisiens et les publicains sont mentionnés, comme dans le préambule de Luc. La parabole de Matthieu est expressément dirigée contre les pharisiens. On peut croire que le Sauveur, à deux époques différentes, a repris le même cadre parabolique, en changeant l’action des personnages et la pointe du récit. Il semble que Luc, ou l’auteur dont il dépend, ait connu la parabole du premier Évangile, et, pour ne pas faire double emploi avec l’histoire du Prodigue selon le sens qu'il lui attribuait, se soit contenté d’en transposer la conclusion ?. Pour le fond, l’analogie de la parabole du Prodigue avec celle des Ouvriers de la vigne ? serait moins éloignée ; mais le rôle du prodigue est autre que celui des ouvriers de la dernière heure.

De tout temps et jusqu'à nos jours, les commentateurs ont été enclins à transformer en allégorie la parabole du Fils prodigue. Il ne semble pas que Luc lui-même ait vu dans le fils aîné la figure du peuple juif, et dans le fils prodigue les Gentils. Bien que les applications morales se présentent d’elles-mêmes au lecteur, et que peu de pages évangéliques soient aussi riches d'enseignements, le récit, dans la forme où il nous a été transmis par la tradition, n'a rien d’allégorique. Aucune interprétation symbolique ne peut se soutenir d'un bout à l’autre de la narration, ni être considérée comme répondant à la pensée de Jésus. Le nombre des fils est inditférent à l'application de la parabole : c'est le prodigue qui est le personnage principal, et l’ainé sert pour le contraste ; la multiplication des frères ne pouvait que diminuer l'intérêt de l'histoire en la compliquant, sans aucun profit pour la leçon morale. Rebelle à l’allégorie, la parabole du Prodigue, tout comme celle de la Brebis perdue, ne fournit rien aux doctrines de la théologie systématique sur la justification #.

. Mr. xx1, 28-32.

. Le. vu, 29-30 ; I, 674-675.

. Mr. xx, 1-16.

Cf. Jüzicxer, Il, 344-345.

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