‹ Les e?vangiles synoptiques /Chapitre 190 sur 807 · Entre autres Renan · texte numérisé non relu

Entre autres Renan

tion dans le peu qu'a duré sa carrière publique. L’explication la plus naturelle de l'initiative qu'il prend, après que Jean-Baptiste est emprisonné, ne semble pas être qu'il a cru devoir se substituer simplement au prophète captif, mais qu'il pensait avoir qualité pour préparer l’avenement prochain du royaume, en étant le chef prédestiné.

Le fond très simple des idées et des sentiments qui constituent son Évangile parait acquis dès l’abord : conception purement religieuse el morale du royaume et des conditions qui peuvent y donner accès; conscience intime d'une autorité unique pour faire valoir cette conception et en amener l'accomplissement. Jésus arrive tout formé pour son rôle quand il commence à précher. Les obstacles qu'il a rencontrés ne Jui ont rien appris sur le fond de sa mission ni sur les conditions essentielles de son exercice ; 1ls lui ont fait pressentir, et encore ne fut-ce peut-être que par intervalles et vaguement, les chances qu'avait le Messie de n'entrer dans sa gloire qu'en passant par la mort. Si Jésus, dans les discours el sentences que l’on peut tenir pour l'expression la plus authentique de sa pensée et de son enseignement, paraïl surtout occupé du royaume, non de sa personne ou de son rôle, s'il évite plutôt de se déclarer Messie, et s'il impose à ses disciples la réserve qu'il garde lui-même, c'est qu'il n’était pas encore dans ce rôle de Messie, c’est que les conditions présentes de son existence et de son action n'étaient pas celles qui convenaient au vicaire de Dieu. En fait, il n° y avait pas de Messie tant qu'il n'y avait pas de royaume f. Ce n'était pas à Jésus, mais au Père céleste qu'il appartenait de manifester le Christ. Le Messie devait être révélé à tous dans l’avènement du royaume de Dieu. Un aveu prématuré ne pouvait manquer de soulever un conflit avec les pouvoirs publics, et d'être compris par plusieurs comme un appel direct à l'indépendance nationale. Mais ces deux motifs ne suffiraient pas à expliquer l'attitude et le langage du Sauveur. S'il ne se déclare pas Messie, c'est qu'il n'y a pas lieu; en un sens, il ne l'est pas encore véritablement, il ne l’est qu'en expectative ; une affirmaion absolue serait en contradiction avec sa situation actuelle et l’idée qu'il a lui-même de la fonclion messianique. Il est la personne à qui revient cette fonction : la confession de Pierre ne signifie pas autre chose. Faire éclat de sa destinée aurait pour le moment plus d'inconvénients que d'avantages. 1] suffit que les amis sachent à quoi s’en tenir.

D'ailleurs les temps semblent près de leur accomplissement. Le royaume va venir, le Christ va être proclamé. La bonne nouvelle a été annoncée en Galilée. Il convient maintenant de la porter à Jérusalem. Là est le Lerme assigné à la préparation du règne de Dieu. Jérusalem est le passé,

1. Cf. Wernze, Die Anfänge unserer Religion ?, 36. Sur les différentes formes de l’idée messianique, voir Vorz, 197-237.

ar he nes. AE

LES EN SYNÔPT

de Dieu et de son Christ. Jésus va s'y rendre avec les Mr A secret qui est sur le point d'être dévoilé. Il ne fait que traverser.

part pour prècher, soit parce qu'il ne veut pas mettre en mouvement la police d'Hérode, en agilant de nouveau les populations galiléennes, soit qu'il juge plus que suffisants les avertissements qui leur ont été donnés” en vue du royaume qui vient. Le voilà sur le chemin de Jérusalem; mais il ne se hâte pas d’y arriver. S'il faut en croire le récit de Marc, il. aurait recommencé à prêcher quand il fut hors de Galilée, et il aurait annoncé le royaume de Dieu en Pérée et même en Judée 3, avant de pénétrer dans la ville sainte. Rien n'est plus vraisemblable, et l'on peut croire aussi que l'on sentait de plus en plus dans ses discours l'imminence de la fin, que le secret communiqué aux disciples transparaissait de plus en plus Aie sa prédicalion, et que les disciples eux-mêmes avaient peine F0) à le garder. de:

A mesure qu'on approchait de Jérusalem, Jésus semblait plus pressé de s'y rendre, et ses disciples commençaient à craindre #. Si ignorants qu'ils fussent des choses de ce monde, ils ne pouvaient se dissimuler entièrement les risques de l’entreprise. À la simple annonce du royaume de Dieu, Hérode Antipas avait répondu par une menace. Que ferait Pilate, quand il serait question du royaume venant et du Christ roi? Leur foi ne les aveuglait pas entièrement sur les réalités. Si Dieu manquait à son envoyé, … Jésus et ses compagnons pouvaient subir le plus triste sort. Il est probable que Simon-Pierre a exprimé cette inquiétude en demandant au Maître : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre, qu'adviendra-t-il de nous? » et que Jsus le rassura par cette réponse : « Je vous dis en vérité que vous tous qui m'avez suivi, vous allez être assis sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël Ÿ ». Jésus n'allait pas à Jérusalem pour y mourir; il y allait pour préparer et procurer, au

risque de sa vie, l'avènement de Dieu. "+ Lui non plus ne se dissimulait pas le péril de sa démarche; mais il 4 aurait cru manquer de foi et d'obéissance envers le Père céleste en sup- Cf. Mc. x1v, 58: Mr. xxvi, 61 (IN. u, 19); Ae. xxr, 9-xxn, 5. Sur la nou- # velle Jérusalem, voir Vorz, 336-339. ” 2 2. Mc.ux, 90, 93. rh de MG:tx. 1° :

s Mex: 32

. Mr. x1x, 27-28. Cf. supr. p.432.

posant que le royaume pourrait tarder encore, et en se dérobant au danger par le silence. Il avait dit pour lui-même aussi bien que pour ses disciples : « Qui cherche sa vie la perd, et qui la perd la gagne? ». S'il était dans les desseins du Père que le Christ n'entrât dans sa gloire que par la mort, l'avènement du royaume n'était pas encore payé trop cher. Mais ce n'était là, semble-t-1l, qu'une prévision éventuelle, non une certitude. La puissance de Dieu était plus grande que la malice des hommes : on pouvait tout craindre de celle-ci, mais on pouvait aussi, et mieux encore, on devait tout attendre de celle-là. Jésus ne voyait, ne voulait voir que son idéal et son espérance. Aimerait-on mieux que, prenant le monde pour ce qu'il était, considérant l'hésitation de ses disciples, la puissance invincible de Rome, l'impitoyable dureté des prêtres politiques, la haine obstinée des pharisiens, l'impossibilité autant dire physique de faire ce qu'il voulait, soulever la terre jusqu'au ciel et rendre Dieu visible à l'humanité, il s’en fût retourné tranquillement dans son atelier de Nazareth ? Il n'avait même pas ce choix, car une telle idée ne pouvait s'offrir à son esprit. Il suivait la loi de sa vocation, il allait à la gloire, c'est-à-dire, d'abord et nécessairement, à la mort.

Le temps de la Pâque approchait ; les pèlerins commençaient à affluer à Jérusalem ; Jésus s’y rend avec ses apôtres et une foule que sa prédication avait ralliée sur le chemin. La confiance avait repris le dessus dans l’âme des disciples. Toute la troupe était persuadée que le royaume des cieux allait se manifester ?. Il semble que Jésus lui-même ait voulu le signifier en réalisant. volontairement une partie du programme messianique tel qu'il était déterminé dans les prophéties. Zacharie avait représenté le roi idéal en prince pacifique et doux, ayant pour monture un âne, au lieu d’être porté sur un char de guerre. D’autre part, le mont des Oliviers était le lieu indiqué pour la manifestation du Messie ‘. Jésus, arrivé sur la pente de la montagne, envoie chercher un âne ; les disciples le couvrent de leurs manteaux ; le Sauveur s’assied sur le tranquille animal ; la troupe cueille des branches aux arbres voisins, les bras s’agitent, et l’acclamalion messianique retentit : « Hosanna au fils de David ! Bémi soit celui qui vient au nom du Seigneur *. » Ainsi la consigne provisoire qui avait élé donnée à Césarée de Philippe était maintenant rompue. L'heure était imminente, et la voix du peuple ne faisait que préluder à la voix de Dieu.

EME 59: Mc 30.

2. C’est ce qu'a très bien senti l’auteur de Le. xix, 11 (supr. p. 139). 3. Zacu, xx, 9.

4. Cf. supr. p. 96, et le commentaire de Mc. x1, !, et parallèles.

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