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L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS D'APRÈS LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES

Quand on parle de l'enseignement de Jésus, on ne veut pas dire que le Christ ait professé un corps de doctrine, énoncé un système théologique, exposé méthodiquement et soutenu par voie d’argumentation une série de thèses logiquement coordonnées !. Jésus poursuivait une œuvre, non la diffusion d’une croyance; il n’expliquait pas théoriquement le royaume des cieux ; il en préparait l'avènement en exhortant les hommes au repentir. Cependant l'œuvre même de Jésus se rattache à une idée, celle du royaume céleste, elle se définit dans cette idée, qui présuppose, implique ou entraine après elle d’autres idées. Jésus agissait par la parole, et sa parole avait pour objet le royaume de Dieu avec tout ce qui s'y rapporte. C’est cet ensemble des idées familières au Christ qu'il s'agit de reconstituer à l’aide des Évangiles, non comme une philosophie générale du monde et de l’histoire, qui nous paraïtrait maintenant chétive et insuffisante à beaucoup d’égards, mais comme l’expression historique de la grande œuvre morale que Jésus a voulu accomplir.

L'idée du règne de Dieu ? est, en un sens, tout l'Évangile ; mais elle est aussi tout le judaïsme, et elle n’est réellement intelligible que par rapport à la foi israélite, dont Jésus retient, sans les discuter, toutes les données traditionnelles. La prédication du royaume céleste n’a pas été présentée aux Juifs comme une révélation nouvelle, mais comme l'accomplissement des promesses anciennes, et l’on peut dire de la religion d'Israël. Elle n'était, en effet, que l’aboutissant d’une longue évolution dont les origines se confondent avec celles du peuple israélite, même des peuples sémitiques en général et, jusqu'à un certain point, de l'humanité religieuse.

Dans la plupart des religions connues par l'histoire, on n'a jamais conçu la divinité sans un pouvoir transcendant, lequel, du côté de cette divinité, se manifeste par des effets surnaturels, par une action souveraine, supérieure dans son objet, mais analogue dans son principe à celle

1. Cf. Horrzmanx, Neul. Theologie, 1, 124. Cet important ouvrage est à consulter sûr tous les points traités dans le présent chapitre.

2. Sur l’équivalence des formules « royaume des cieux » et « royaume de Dieu », et leur signification, voir plus bas, p. 229, n. 6, et le commentaire de Mort 45) Mr-tnv; 47:

A. Lorsx. — Les Évangiles synoptiques. 15

des dieux de l'Égypte entière qui sont ses dieux à lui. » Maspero, Histoire

que les autorités humaines exercent sur leurs Ra. ce pouvoir est reconnu par un culte, par des respects el 1 des tributs, analogues aussi à ceux que lon rend aux ch humaines. En fait, ces chefs étaient comme les vicaires des dieux, et, chez certains peuples, ils étaient considérés comme étant issus de leur race immortelle, Si la nation se personnifiail en un monarque céleste, le

monarque lerrestre en était le représentant, le fils bien-aimé, lagent et comme le premier prêtre. La litulature des rois d'Égypte !, surtout celle des rois de Ninive et de Babylone ? sont très instructives à cet égard: Les rapports de Camos avec le peuple et le roi de Moab * sont caracté=. risés de la même manière. Les intérêts du peuple sont ceux du dieu, et réciproquement : sil arrive quelque insuccès ou quelque calamité, c'est. que le dieu est mécontent de ses adorateurs, el il convient de l'apaiser par quelque expiation solennelle : si tout prospère, c'est qu'il est satisfait des siens, et il importe de l’entretenir dans ces bonnes dispositions.

Les hommages du culte sont au premier rang des devoirs qu'il exige, mais certaines conditions d'ordre moral sont impliquées dans la religionqui règle les rapports des hommes entre eux, tout comme ceux des hommes avec leur dieu; le dieu est gardien des coutumes tradition, nelles, conséquemment protecteur de ce qui est considéré comme Île le droit, et du degré de moralité individuelle, domestique et sociale où ses fidèles sont parvenus: On dira de ces dieux qu'ils sont justes et bons; ils le sont au plus haut degré que leurs adorateurs peuvent concevoir. Mais comme le sens proprement moral est encore dominé dans la cons-

1. « Les Pharaons sont la chair du Soleil (Rà), les uns de par leur père, les autres du chef de leur mère, et leur àme a une origine surnaturelle, comme leur corps : elle est un double détaché de l'Horus qui succéda à Osiris et qui régna le premier sur l'Égypte seule... Pharaon est le prêtre par excellence

ancienne des peuples de l'Orient, 1, 259, 266.

Je suis Ashurbanapal (Sardanapale), créature d'Ashur et de Belit.…., dont Ashur et Sin..…., dès les jours lointains, ont proclamé le nom pour la royauté, et qu'ils ont formé dans le sein de sa mère pour gouverner Asshur; dont Ramiman et Ishtar, par un décret immuable, ont décidé la royauté. » « Nabiumkudurriusur (Nabuchodonosor), roi juste…, qui gouverne les hommes de Bel, de Shamash et de Marduk.. Dès que Marduk, le seigneur suprème n'eut élevé au gouvernement du pays, m'eut donné à gouverner les foules La hommes, je m'inclinai avec respect devant Marduk, le dieu qui m'a créé. »

a Keilinschriftliche Bibliothek, W, 152-453: IT, mn, 32-33.

Voir l'inscription de Mésha ap. RENAN, /isloire du peuple d'Israël, M, Fa Cf. l'inscription votive de Panammu, roi de ladi (contemporain de | Téglat-phalasar, 754-727 av. J.-C, ap. LaGranGe, Religions sémitiques?, 492- #03.

Le

cience individuelle par le prestige extérieur, indiscutable et indiscuté, du droit coutumier, la justice des dieux concerne aussi la conduite des hommes et l'ordre de la société plutôt que les sentiments intimes et la pureté du cœur; du moins se fait-1l de toutes ces choses une sorte de confusion qui tourne aisément au préjudice du progrès moral. Le règne du Dieu est surtout le régime traditionnel et la fortune de la nation. Ce règne peut s'étendre par la conquête. Les guerres des peuples étant celles de leurs divinités, celles-ci peuvent être victorieuses ou vaincues, el il arrive même qu'on les fait prisonnières !. C'est assurément dans les vieux cultes orientaux qu'il faut chercher la plus ancienne ébauche du royaume de Dieu.

Quand la royauté de Iahvé sur Israël apparait daus l'histoire, cles ne diffère pas sensiblement de celle de tout autre dieu sur le peuple qu vit sous son patronage. L’horizon de ce dieu est très limité. De même que son peuple n'existe que pour le servir, lui semble n’exister que pour protéger son peuple ; il l'a tiré d' Égypte, conduit dans le désert, installé dans le pays où les tribus se sont définitivement fixées : il est le dieu du peuple et du sol ; il ne s'occupe des autres peuples que dans la mesure où ceux-ci entrent en rapport avec Israël, et c'est naturellement pour garantir les siens contre leurs ennemis: on se le figure avec délices noyant Pharaon et toute son armée sous les flots de la mer Rouge, exterminant les Cananéens, jouant, même dans une défaite passagère, les plus désagréables tours aux Philistins et à Dagon leur dieu ?: d’ailleurs très jaloux de son droit et de sa majesté, foudroyant qui ose regarder dans son arche, ou qui se risque à la Loucher pour la soutenir dans un mauvais pas*; cependant fidèle à son peuple et terrible dans la bataille. C’est lui qui a institué les rois, et il a fait alliance avec la maison de David: il règne par elle *.

Mais les conditions du pacte qui gouvernait les rapports d'Israël avec son dieu ne tardèrent pas à devenir plus morales que cultuelles, et même en tant que cultuelles, il semble qu'elles aient présenté d’abord une singularité caractérisque : Iahvé ne voulait pas souffrir d’autres dieux à côté de lui, pas même une déesse parèdre, comme en avaient les grands dieux des nations, et il ne voulait pas non plus qu'on le représentât par des statues saintes qui auraient reçu les hommages de ses adorateurs. C’est dans cette religion à tendance monothéiste et spirituahiste que s'accentua et s'épura le caractère moral qui est inhérent à toute

On sait que lahvé lui-mème fut pris par Les Philistins (1 Sam. 1v-vr). I Sam-.v, supr. cit.

I Sam. vr, 19: IT Sam. vi, 6-7.

"CI. 11 Sam. vil.

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