LA TRADITION DU TEXTE
grandes affinités, et que Clément d'Alexandrie s'accorde avec lui sur certains points. On accepte le suffrage des témoins dits occidentaux quand ils s'accordent avec le manuscrit Vatican contre le texte reçu : le rejettera-t-on, sans autre forme de procès, quand il ne s'accorde pas avec le témoin prétendu hors pair ?
Il faut avouer que, à première vue, l’état du texte dit occidental ne plaide pas beaucoup en sa faveur !. Outre que ses témoins ont entre eux des divergences notables, 1l a un air des plus négligés. Si l’on met à part quelques omissions qui ne laissent pas d’être significatives, il est caractérisé surtout par un grand nombre d’additions plus ou moins étendues; par d'innombrables variantes ou transpositions de mots, par la contamination des textes parallèles. Combien plus sobre et plus correcte est la tenue du texte vatican ? Des critiques très autorisés continuent à penser que les particularités du texte occidental résultent uniquement de la liberté de transcription qui a régné pendant longtemps dans la plus urande partie de l'Église. Peut-être ne tiennent-ils pas suffisamment compte de ce que le laisser-aller a dû être partout le régime normal pendant un cerlain temps, et que l'absence, d’ailleurs relative, de ce caractère dans le manuscrit Vatican n’est pas un trait primitif, mais bien une marque correspondante à son âge, qui est celui des correcteurs et des recenseurs, D'autre part, le texte occidental a ses avocats plus ou moins décidés. Comme les variantes du Codex Bezae sont surtout considérables dans le troisième Évangile et dans les Actes, on a pu soutenir ? que
1. « Le fait est que l'expression «texte occidental » a été mal choisie. Les documents « occidentaux » ne représentent pas une recension unique, comme le texte antiochien, ni même un ensemble de variantes, mais l’état du texte non révisé et progressivement détérioré dans tout le monde chrétien, durant la période anténicéenne. Il s’ensuit que les leçons occidentales sont de genres très différents, depuis l'original inaltéré jusqu'aux formes extrèmes de l’interpolation et de la paraphrase... La mauvaise réputation des textes « occidentaux » tient en grande partie à ce que l’on s'est habitué à regarder le Codex Bezae comme en étant le principal représentant... On se ferait une idée plus juste en prenant, d’une part, les fragments latins dits Cod. Bobiensis (k), comme le meilleur type des textes qui avaient cours anciennement en Occident, et d'autre part le palimpseste du Sinaï (Ss.) comme le meilleur type des textes qui avaient cours anciennement en Orient. Selon l'opinion ordinaire, ces deux documents seraient à considérer comme «occidentaux »; mais jusqu'à présent l'on n’a point prouvé qu'ils aient une source commune plus récente que l’archétype de tous les témoins existants. » Burxtrrr, 4989. Le ms. ka beaucoup d'’aflinité avec les citations de s. Cyprien.
2. Brass, Ac/a apostolorum, ed. philologica (1895); Ac{a apost. .... secundum formam quae videlur romanam (1896); Ev. sec. Lucam..... sec. formam quae videtur romanam (1897).
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de ses ouvrages. À moitié défendable pour les Actes, € et le texte occidental semblent s'opposer comme das M tinctes, dont aucune peut-être ne nous représente exactement la Dre 0 ginale du livre, la thèse paraît inadmissible pour le troisième Évangile, où les divergences ne sont pas de même nature. On n’a pas essayé de l'appliquer à Marc et Matthieu : pour celui-ci, on allègue la liberté des ne copistes ; pour celui-là, on a mis en avant l'idée d'une double traduction d’un original araméen, conjecture qui parait manquer de base. ca
Autant que l'on peut se permettre d'en juger maintenant, il semble que … le manuscrit Vatican et la plupart des manuscrits plus récents procèdent de recensions plus ou moins heureusement pratiquées sur les … “ textes qui étaient en cours auparavant. Il est probable que le manuscrit « Vatican représente une recension alexandrine qui a été faite dans des … conditions aussi satisfaisantes que le temps le permettait, c'est-à-dire sur des manuscrits anciens, et avec la préoccupation très réelle de n’accepter dans le texte que ce qui était primitif et autorisé par une tradition solide. Mais il était déjà impossible d'atteindre le primitif et d'instituer, quand même on eût voulu le chercher, un criterium infaillible pour le retrouver. Il semble que, pour certains détails linguistiques, on ait établi l’'uniformité en se réglant sur ce qui aurait dû être, et l’on a pu éliminer ainsi quelques éléments accessoires qui étaient réellement primitifs, bien qu'ils ne fussent pas au goût des grammairiens d'Alexandrie. Au demeurant, ce texte alexandrin doit être celui qui représente le plus fidèlement dans l’ensemble, mais non dans tous les détails, la forme des Synoptiques à l’époque où le canon des Évangiles fut constitué.
Les textes dits occidentaux, dans leur variété, ne peuvent avoir la même prétention. Mais leurs variantes ne sont pas à rejeter en bloc. On doit se souvenir qu'un très grand nombre de leurs témoins sont plus -anciens que la recension alexandrine, ou représentent des textes antérieurs à cette recension. Dans la confusion des variantes engendrées par la liberté des copistes, des éléments primitifs ont pu se conserver que la recension alexandriné a éliminés. Beaucoup de cas sont à examiner en particulier. Il n’est pas impossible que, dans ce chaos apparent, aient survécu des traits précanoniques, c'est-à-dire des exemples qu'on a justement appelés de non-inlerpolation en des endroits où la plupart des témoins et l'irréprochable manuscrit Vatican contiennent des fragments que n’ont pas les meilleurs témoins occidentaux !, et aussi des exemples contraires, des passages où un développement inconnu au texte oriental a chance d’avoir élé supprimé dans les recensions officielles qui ont préludé à l’uniformité
1. Tel pourrait étre le cas de Le. xxtr, 19 b-20. Voir le commentaire.
ultérieurement acquise par la diffusion du texte constantinopolitain !.
Certaines formes de langage plus ou moins correctes, soit au point de vue littéraire. soit au point de vue théologique, pourraient appartenir à la même catégorie. En un sens, la canonisation du texte a été progressive, et à ce progrès de la canonisation correspond un travail de rédaction officielle qui implique une certaine mesure d'additions, suppressions et retouches sur les textes auparavant reçus. Que ce travail ait toujours eu pour effet de ramener le texte évangélique à sa pureté primitive, il suffit dénoncer une telle opinion pour en faire sentir l’invraisemblance, disons l'inanité.
Une discussion sur l'authenticité de tel ou tel passage ne serait point ici à sa place, les principales variantes des anciens témoins devant être signalées et appréciées dans le commentaire. Il suffit de marquer la signification de certains faits importants, tels que l’absence de finale dans les plus anciens manuscrits du second Évangile, celle des versets relatifs à la sueur de sang? chez plusieurs témoins du troisième, l'attribution du Magnificat à Élisabeth par quelques témoins latins®. Les deux premiers exemples ont beaucoup d’analogie avec celui de l’Adultère dans le quatrième Évangile ‘. Le dernier montre également, sur un point de détail qui est de conséquence pour l’économie des récits de la naissance dans Luce, la flexibilité de la tradition non seulement textuelle mais réelle des Évangiles. S'il a été possible à la finale de Marc, qui manquait encore dans la plupart des manuscrits grecs au commencement au 1v° sièele, peutêtre même au commencement du v°, de s'imposer à toute l'Église, la fortune d'interpolations de moindre étendue, et que le sentiment chréüen favorisait tout autant sinon davantage, comme serait l'addition, dans Luc, des paroles concernant la consécration eucharistique du vin”, n'aurait pas de quoi surprendre à une époque plus ancienne. Si un trait comme celui de la sueur de sang 5 à pu être longtemps ballotté dans la tradition, c'est qu'une certaine incertitude y régnait, dont on s'est dégagé moyennant d'énergiques partis pris qui se justifiaient par de tout autres principes que ceux de la critique moderne. Ne pourrait-on pas dire que les contours de la tradition évangélique, toujours flottants depuis le commencement, se sont arrêtés dans la rédaction des Évangiles, se sont précisés ensuite en même temps que se formait la doctrine chrétienne.
1. C'est peut-être le cas de Le. xxn1, 43-44. 2. Supr. cit. n. 1.