‹ Les e?vangiles synoptiques /Chapitre 342 sur 807 · TENTATION · texte numérisé non relu

TENTATION

9. et il lui dit: « Je te donnerai tout cela, si, te prosternant, tu m'adores. » 10. Alors Jésus lui dit :

« Arrière, Satan ! Car il est écrit :

Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu n'adresseras ton culte qu'à lui. »

DU CHRIST 421 toute cette puissance et leur splendeur, parce qu'elle m'a été remise, et que je la donne à qui je veux:

7. si donc tu te prosternes devant moi. elle sera tout entière à toi. »

8. Et Jésus, répondant, lui dit: « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur

ton Dieu, et tu n'adresseras ton culte qu'à lui. »

Jésus est emporté sur une montagne très haute !, d’où le diable lui montre tous les royaumes du monde. Ainsi Moïse contempla jadis toute la Palestine du haut du mont Nébo *. Une montagne d'où l'on peut voir la terre entière, et même le monde connu au temps de Jésus, n'a jamais existé. Peut-être est-ce pour avoir eu conscience de cette difficulté que Luc ne parle pas de montagne, se contentant de dire que le diable mena Jésus en haut *, ce qui peut s'entendre d'un enlèvement dans les airs, et doit même s'entendre ainsi, puisque l'évangéliste semble avoir supprimé délibérément la montagne. La façon toute prestigieuse et magique dont il se représente cette tentation apparaît dans l'addition : « en un seul instant ». Il comprend que le démon n'a pu réellement, d'un point quelconque, faire voir le monde à Jésus sans intervention de magie : il dit donc que le diable, par un artifice de sa puissance, lui fit voir tout l'univers en un moment. En quoi cet artifice a-t-il consisté? 1l serait superflu de le chercher, car l'évangéliste lui-même ne se l'est pas demandé. C’est pour lui une de ces choses que le diable peut faire, et dont les hommes n'ont pas le secret. L'enlèvement dans les airs s'accorde bien avec cette vue instantanée de l'univers. Car Luc, malgré tout, semble admettre, comme Matthieu, une vue réelle, et non une vision imaginaire. Il est également contraire à l'esprit de la narration dans les deux Évangiles, de supposer que le démon indiquait à Jésus la direction des diverses contrées, sans que le pays même fût visible, ou qu'il aurait fait passer devant les yeux du Sauveur une sorte de fantasmagorie où les royaumes de

1. Mr. 8. za rapahauñavs 0-0 6 drd6ohos sis 6005 Sbnaov fav. Cf. AP. xxr, 10. 2. Deur. xxxiv, 1-4.

3. V. 5. za Avayayioy ao 2dstfsv ads rdcas zac Gastheias <s oixovuiyne àv

= ’ FTYUT, 7.29%09.

sible n’ont pas ici d'application légitime. La mise en : trois tentations manque de réalité: la seconde en manquai plu que la première, et la troisième en manque plus encore que la seconde.

Le discours du diable est un peu paraphrasé dans Lue, mais il ne contient rien qui ne soit implicitement dans Matthieu. Satan promet tout, parce que tout lui appartient encore en ce monde ; à l'instant où il parle, toutes les nations adorent de faux dieux, et Israël. même est soumis à un peuple idolâtre ; de plus, Satan est le maître

du monde par les légions d'esprits qui s'y meuvent librement : on peut dire qu'il se vante en étalant complaisamment son pou- ei voir, et qu'il exagère ou se trompe en supposant que ce pouvoir, à ns. lui se ou ol laissé par Fra est pate et a ARE mais PU: on ne peut pas dire qu'il mente. Il offre donc au Fils de Dieu l'em- EL pire de l’univers!, à condition que le Fils de Dieu lui rende hom- a

mage. L'empire du monde, en effet, était dù au Messie, et Jésus pouvait se demander pourquoi le Père céleste tardait à le lui don=. ner. Mais chercher l'empire pour l'empire, sans attendre l'heure de Dieu, entrer dans les intérêts et les passions du monde, se faire d'abord l'écho des aspirations populaires, le champion de l'indépendance nationale, poursuivre une royauté vulgaire et prendre les moyens qui peuvent y conduire, à savoir la politique humaine, la ruse et la violence, ce serait vouloir régner par Satan et non par Dieu, ce serait abandonner la cause du Père céleste pour celle du diable, C'est pourquoi Jésus, à cette limite extrème de la tentation, .… chasse le tentateur : « Arrière, Satan ?! »

La suite de sa réponse est encore empruntée au Deutéronome *;

{. Mr. Ss. : « et il lui montra tous les royaumes de ce monde; 9. et il lui dit : « Tu as vu ces royaumes et leur gloire; je Le les donnerai », etc.

2, Mr. 10. üraye satavä. Plusieurs témoins ajoutent 67i50 uoy. d'après xvr, 23. Ss. supposerait 6zisw ou.

3. vi, 13. La citation doit être faite librement d'après le grec. On lit dans l'hébreu et dans LXX (B) : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras… 14. vous ne suivrez pas d’autres dieux. » La substitution de zçovrsvroets à 20Bn0nsn est pour la spécialisation du cas (cf. Ex. xx, 5. LXX) et la correspondance avec la proposition du démon; l'addition de uovw est dans l'esprit du texte cité, et s'est imposée aussi pour l'adaptation de la réponse. LXX A lit comme Matthieu et Luc: mais ce peut être par influence des Évangiles.

elle est conçue dans l'esprit de la christologie judéochrétienne, qui se représente le Christ comme chef de l'humanité élue ; le devoir de n'adorer que Dieu s'impose au Christ comme à tous les hommes, et même à plus forte raison. Le Christ doit être tout à Dieu ; il n'ira pas vers la gloire de ce monde, à la suite de Satan, dût-il par ce renoncement aller à la mort. Cette tentation est interprétée plus loin, au cours de l’histoire évangélique : lorsque Jésus parle, pour la première fois, de sa mort nécessaire, et que son disciple Pierre veut le détourner d'une telle pensée pour le ramener aux espérances du

messianisme commun, Jésus le repousse en disant : « Arrière, Satan ! ». Cette seène est déjà un commentaire de notre récit.

La série des tentations est parfaitement graduée, dans Matthieu, pour que de l’ensemble résulte une vue claire des difficultés morales que Jésus à trouvées sur son chemin. des moyens qu'il a choisis pour accomplir son œuvre, et du véritable caractère de sa vocation, Dans la forme où elles se présentent, ces tentations ne sont pas de celles qui peuvent atteindre tous les hommes. Bien que la question du salut se pose pour chacun en des termes analogues, à savoir, se chercher ou se renoncer soi-même, 1l y a ici un cas unique, le cas du Sauveur promis à Israël, qui, voyant nettement que le salut est chose spirituelle, et se dégageant par là du cercle étroit et décevant où s'enfermait le messianisme israélite, accepte le renoncement absolu qu'exige sa vocation extraordinaire. C’est l'idéal messianique de ses contemporains et de son entourage qui a été sa tentation. On ne concevait pas que le Messie püt être pauvre, se passer de signes éclatants et de royaume en ce monde: et Jésus a regardé comme une suggestion diabolique l'idée de prétendre, en sa qualité de Messie, aux biens terrestres, ou de se faire valoir par des miracles, ou de rechercher la royauté : il s’en est remis à la volonté du Père, comprenant que sa mission présente était de se placer luimême et d'attirer les hommes dans les conditions morales qui étaient requises pour l'avènement du royaume des cieux. Il a vu ce

1. Me. var, 33: Mr. xvr, 23. Il est diflicile de dire si l’apostrophe est primitive dans le récit de la tentation. Matthieu peut l'avoir ajoutée d'après Mc. vin, 23, comme il est possible que Luc l'ait supprimée en changeant l’ordre des tentations. Il paraît difficile d'admettre [avec WeLLnausex Mt. 10) que la troisième tentation serait dérivée de Mc. vi, 32-33, où elle est supposée plutôt qu'énoncée.

ment le rôle to EUX à à la Fe ame et ne que la volonté de son Père lui assignait. Ce fut bien la tentation du Christ; nul autre que Jésus n'a pu être tenté de la sorte. Dans l’économie du récit, les tentations ne semblent porter que sur la

facon de remplir la vocation messianique, mais le doute sur les moyens implique, dans les deux premières tentations de Matthieu, un doute sur la vocation même !.

On ne saisit pas clairement pourquoi les deux dernières tentations ont été interverties dans le troisième Évangile. Comme le développement logique de l'idée prime toute autre considération, et que Luc est secondaire en d’autres détails relativement à Matthieu, l’ordre suivi dans le premier Évangile est le meilleur et doit être primitif. Luc a pensé peut-être que la tentation sur le haut du temple était la plus importante, parce qu'elle s'autorisait d'un texte biblique, ou plutôt encore parce que la réponse : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », lui a paru être la conclusion la plus naturelle de cette scène, et le congé donné par Jésus au nom de Dieu même *. Ce congé lui aura paru plus digne du Christ que l'apostrophe : « Arrière, Satan ! » qu'il n’a pu mettre dans la tentation des royaumes #. Le précepte du Deutéronome serait censé s'appliquer à Satan aussi bien qu'aux hommes: et comme Satan n'a pas le droit de tenter Dieu, il ne doit pas tenter le Christ, car, ce faisant, il tente Dieu lui-même : non que l’on veuille identifier le Christ à Dieu ‘, mais parce que Satan veut tenter Dieu par le Christ.

À l'idée de cette combinaison artificielle, 1l faut joindre sans doute une considération géographique. Luc aura trouvé avantageux, puisque la première tentation avait lieu au désert, de mettre la dernière à Jérusalem, afin de ramener de là Jésus en Galilée, en plaçant la tentation des royaumes, non plus sur une montagne, parce qu'il n'en voyant pas d'assez haute dans la région, mais dans les airs,

4. Wexpr, Die Lehre Jesu, 100, met le doute au premier plan; mais il n'est pas facile de le trouver dans la troisième tentation.

D A sa

Page 1