Et alors je leur ferai cette dé
claration : « Je ne vous ai jamais
connus ; éloignez-vous de moi, arti-
sans d’iniquité. »
Le rapport des deux Évangiles ne permet pas de douter que la source ait eu, en cet endroit, une déclaration formelle de Jésus touchant la condition générale de l'admission au royaume des cieux. Matthieu a dû en garder la formule primitive. Il ne suffit pas d’appeler Jésus « maitre », pour entrer dans le royaume ; il faut faire la volonté du Père céleste. Le mot « seigneur », appliqué à Jésus durant son ministère, n'avait pas d'autre signification que celle de « maître ! » ; c'est en ce sens que Jésus l'a employé, et que la source de Matthieu l'avait reproduit. Mais la suite du discours montre que l'évangéliste a dû l’entendre dans le sens que l'Église y attachait de son temps. On voit, en effet, que Jésus est le Seigneur au nom duquel on prophétise et on fait des miracles, c’est-à-dire le Messie glorifié, assis à la droite de Dieu. Luc transforme cette sentence en apostrophe ?, de façon à introduire directement la parabole finale. On n'en sent pas moins, dans cette interrogation, un artifice rédactionnel, la liaison ne se faisant pas naturellement avec le con-
Cf. Mr. xxu1, 7-10. Parlant à Jésus, les disciples lui disaient 3 ou %2; parlant de lui, ils disaient K3M2 (méräna) « notre maitre ». Cf. Darmaw, I, 269- 280. Selon WEeLLHAUSEN, Mt. 33, l'emploi de rabbhi dans Marc, et celui de mâri ou märâna dans les Logia prouveraient la priorité de Marc. L'argument paraît fragile, car les deux vocables ont pu être usités, suivant les circonstances, durant le ministère de Jésus.
2. V. 46. si D us raheïte" xôpre xôpre, xai où noueïte à ÀéYw ;
texte. L'apostrophe elle-même est dépourvue d'à propos, si l’on se met au point de vue de l’histoire. Elle s'adresse aux lecteurs de l'Évangile. Luc a voulu garder quelque chose de la source et l'utiliser pour amener la fin du discours, et il s'est abstenu de reproduire le texte du document primitif, parce que la même leçon devait se rencontrer plus loin !,
Ce qu'on lit ensuite dans Matthieu ne correspond pas à la perspective du ministère de Jésus. Il est supposé que le Christ a eu de nombreux disciples, dont plusieurs n'ont pas été fidèles à son esprit ; que ceux-ci néanmoins ont prèché en son nom, qu'ils ont fait des choses extraordinaires, des miracles, sans être associés à la prédication du Sauveur lui-même ; leur activité se place entre celle de Jésus et la parousie. Les faux prophètes dont on parle sont donc des missionnaires chrétiens, de faux apôtres dont la conduite n'est pas à la hauteur de la vocation qu'ils se sont eux-mêmes attribuée. Cette glose a pris la place d’un texte authentique dont la teneur est conservée par Luc en un autre endroit. Là encore il est question de ce qui se passera dans le grand jugement ; mais les personnes en cause ne s'adressent pas au Christ glorieux en tant que juge universel ; elles parlent au Maître qu'elles ont connu, à celui qui peut témoigner de les avoir vues parmi ses auditeurs et ses commensaux ; elles n'en serout pas moins désavouées par lui ? devant le Père, n'ayant pas été réellement disciples de l'Évangile.
Comme la combinaison de Luc est artificielle, et qu'il fait de pièces rapportées le discours où se trouve cette déclaration, il est possible que celle-ci ait originairement sa place dans le discours sur la montagne. Luc aurait été amené à la transposer parce qu'il ne voulait pas reproduire intégralement la sentence qui lui sert d’introduction. Les deux pouvaient être associées dans la source et insérées dans le discours, quoiqu'elles n'aient pas dû être prononcées dans les premiers temps de la prédication du Sauveur. En parlant du royaume et du grand avènement, Jésus a pu dire, et il a dit que tous ceux qui l’appelaient « maître » n'y seraient pas admis, et qu'il serait obligé de rendre témoignage devant Dieu contre beaucoup de ceux qui l'avaient approché. En développant la perspective eschatologique, et en insistant sur ce « jour-là », dont il n'a pas été
AS 21 2. Mr. 23. xai rote OuoAoyfow aûvoïc. Cf. x, 32.
A. Loisy. — Les Évangiles synoptiques. 41
Marru. vi, 24, « Quiconque donc entend ces paroles que je dis, et les pratique, sera comparable à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc: 25. la pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé, ils se sont précipités sur cette maison, et elle ne s'est pas effondrée ; car elle était fondée sur le roc. 26. Et quiconque entend les paroles que je dis, et ne les pratique pas, sera comparable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable : 27. la pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé, ils se sont rués sur cette maison, et elle s’est eondrée ; et Ç'a été une grande chute que la sienne. »
expressément question, tout comme en détournant l’applicat ‘ses contemporains, Matthieu a modifié beaucoup la physionomie texte primitif, bien qu'il en ait retenu l'esprit !.
Luc, vi, 47. « Quiconque vient à moi, entend mes paroles, et les met en pralique, je vais vous montrer à qui il ressemble : 48. il ressemble à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé très à fond, et a posé le fondement sur le roc ; une inondation étant survenue, le fleuve s’est rué sur celte maison, etil n'a pu l'ébranler, parce qu'elle était bien bâtie. 49. Mais celui qui entend et ne pratique pas ressemble à un homme qui a bâti une maison sur la terre, sans fondement ; le torrent s’est rué sur elle, et elle s’est écroulée aussitôt; et la ruine de cette maison a été
grande. »
Cette comparaison est développée de manière à former presque une parabole proprement dite. Il n'y a qu'une parabole :, et non pas deux ; car les deux exemples se conditionnent l’un l’autre, et la leçon qui en résulte ne serait pas complète avec un seul. Le cas n'est pas le même que pour les paraboles des Cent brebis et de la Drachme perdue, dont la morale est identique, mais résulte de
1. Noter l'emploi du mot avouia dans la formule oi épyafouevor +hv avoutay. Le, xt, 27. éoyarat aduias. Luc a quatre fois aÿtta, jamais avouta, Matthieu a quatre fois &/outa jamais &tx'a ; les lrois autres passages sont xur, #1 ; xxrrr, 28 ; xxIv, 12. Mais si le mot paraît avoir un son antipaulinien, ce qu'il vise n'a rien de commun avec le paulinisme ; l’ävoutx de Matthieu est le contraire de sa àtxaosovn, de la justice ou de la loi chrétienne ; et comme celle-ci est conçue par analogie avec la Loi mosaïque, celle-là est conçue aussi par analogie de l'infidélité à la Loi de Moïse, sans se confondre avec elle. Dans notre passage, le seul commun aux deux Évangiles, le mot ävouix a dû être choisi par Matthieu, et ce n'est pas Luc qui l’a corrigé en atxia.