L'ORIGINE ET LA COMPOSITION DU SECOND ÉVANGILE
On vient de voir comment la question du second Évangile a changé d'aspect dans ces dernières années. Après les travaux de Wrede !, de J. Weiss? et de Wellhausen *, il s’agit de déterminer dans quelle mesure Marc a pu reproduire la physionomie réelle du Christ, de son ministère et de son action. Il semble acquis dès maintenant que le plus ancien des Synoptiques est, quant à la composition, une œuvre de seconde main, une compilation du même genre que Matthieu et que Luc; quil est, quant à son objet et à son caractère, une œuvre de foi beaucoup plus qu'un témoignage historique; enfin qu'il n'a pu être écrit par un disciple de Pierre, et que l’on peut tout au plus admettre un rapport direct de l’une de ses sources avec le prince des apôtres.
Il est plus facile d'indiquer les idées qui dominent le livre que d'en esquisser le plan. La distribution des matériaux parait s'être faite comme d'elle-même et avoir été imposée soit par leur objet, soit par leur agencement dans les sources primitives. L'unité du livre se fait moins sentir dans la rédaction, passablement incohérente, que dans la pensée domi= nante de l’ensemble, à savoir que Jésus est le Christ qui devait sauver le monde par sa mort : l’'endurcissement des Juifs était la condition prowidentielle de cette mort et du salut des Gentils ; le mystère de la rédemption avait été révélé aux apôtres compagnons du Christ, mais ils ne l'avaient pas compris.
On peut distinguer dans le second Évangile une sorte de préambule #, la prédication de Jean-Baptiste, puis une première partie, le baptême de Jésus et les heureux débuts de son ministère *; une deuxième partie Ê, série de conflits avec les pharisiens, laisse déjà entrevoir le dénouement fatal; une troisième partie *, inaugurée par le choix des apôtres et terminée par leur première mission, montre Jésus au comble de la
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renommée, organisant la prédication de l'Évangile, se heurtant à l'endurcissement des Juifs, qu'il constate et explique, à l'incrédulité de ses parents et de ses concitoyens; on dirait que la mort de Jean-Baptiste, qui clôt cette partie, veut faire pressentir la mort de Jésus; les récits de miracles cadrent plus ou moins avec le point de vue du narrateur, et la thèse subsidiaire de l’inintelligence des apôtres ne s'accorde pas très bien avec leur mission ; une quatrième partie !, dont le développement est peu régulier, fait grande part à cette thèse en montrant le Sauveur plus occupé d'instruire ses disciples par ses discours et par ses miracles que de gagner les Juifs; les prophéties de la passion y sont multipliées en corollaire de déclarations ou de manifestations messianiques; une cinquième partie ? contient l'histoire du ministère ou plutôt du conflit hiérosolymitain et se termine par un grand discours apocalyptique ; une sixième et dernière partie * contient le récit de la passion avec ses préliminaires, repas de l'onction, dernière pâque, Gethsémani, et sa conclusion, sépulture du Christ et découverte du tombeau vide. Antérieure à celle des deux autres Synoptiques, la rédaction de Marc ne peut être contrôlée comme celle-ci par la comparaison d’une source plus ancienne conservée jusqu’à nous. Mais des probabilités de même ordre que celles qui font admettre, pour Matthieu et Luc, une source commune autre que Marc, invitent à supposer derrière Marc lui-même d’autres documents écrits, et d'abord cette source même que Marc a exploitée avec plus de réserve quant à la quantité des matériaux empruntés, mais avec non moins de liberté quant à la façon de les utiliser. A défaut d'indices fournis par le rapport des textes parallèles, les incohérences de la composition et la correspondance de parties actuellement disjointes peuvent offrir une base suffisante aux conjectures critiques. Dans une œuvre aussi peu littéraire, le défaut de cohésion n'est pas une preuve de rédaction multiple. Mais l’incohérence qu'on pourrait appeler positive, le désaccord entre les morceaux juxtaposés qui procèdent de courants d'idées très différents, l'accumulation de données disparates qui se laissent reconstituer en groupes homogènes, caractérisés chacun par une inspiration distincte, les doubles emplois peuvent attester, ici comme
1. vi, 30-x. La confession de Pierre (vin, 27-30) ne marque pas une division essentielle dans le livre, bien qu'elle ait dû être un point capilal dans la source d’où elle provient, et que la correspondance de l’aveugle de Bethsaïde (vur, 22-26) avec l’aveugle de Jéricho (x, 46-52) indique une sorte de sectionnement qui permettrait de compter comme parties distinctes vi, 30-vrr, 26, et VIN, 27-X.