‹ Les eaux de ParisChapitre 148 sur 152 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

calculs les siècles qui manquent à leur propre existence, mais pendant lesquels doit se prolonger celle de la ville. Quelle approbation accorderont à leurs prédécesseurs et surtout quel tribut de reconnaissance payeront au souverain qui règle aujourd’hui tout grand intérêt parisien, les conseillers municipaux des premières années du vingtième siècle, s’ils trouvent la ville en jouissance d’un fleuve d’eau pure et fraîche, incessamment versée sur les collines qui bornent sa nouvelle enceinte, et s’ils n’ont plus nulle dépense à faire pour profiter d’un tel bienfait? Avons-nous d’ailleurs, messieurs, pour obtenir cette gratitude posthume, un sacrifice à faire dans le présent? Aucun; l’annuité dépensée pendant quarante années pour les dérivations d’eaux de sources, aura été constamment inférieure à celle qu'aurait exigée l’emploi de machines élévatoires. L’économie bien entendue est ici d’accord avec l’étendue des desseins et la grandeur de la pensée.

« Supposez qu’il y a cinquante ans, l’empereur Napoléon I*r, au lieu de décréter la dérivation de l’Ourcq, dont la dépense est aujourd’hui soldée, se fût contenté de faire élever de la Seine, par la vapeur, les 105,000 mètres cubes que verse journellement le canal dans les réservoirs de la ville, vous seriez en ce moment même contraints de faire figurer en dépense à votre budget, pour le service des machines élévatoires, une somme annuelle considérable, charge lourde et croissante, dont il ne vous serait pas possible de vous affranchir. Ce que notre premier empereur a fait pour l’ancien Paris, l’empereur Napoléon III le fera avec plus de magnificence encore pour la ville nouvelle.»

On ne saurait méconnaître la grandeur, et en môme temps la justesse de ces vues.

Un dernier et puissant argument en faveur du projet que nous venons d’exposer, c’est qu’il est

conçu dans les intérêts populaires. Il y a ici une considération grave sur laquelle nous croyons devoir appeler l'attention de nos lecteurs. Dans la question des eaux potables distribuées aux grandes villes, ce sont les classes pauvres, l’artisan, l’ouvrier, le petit ménage, qui sont principalement intéressés. Le riche habitant, l’homme aisé, souffre peu des mauvaises qualités de l’eau potable. 11 a toujours quelque moyen de la corriger : il a les fdlres perfectionnés, dans lesquels il épure une eau, déjà payée au porteur d’eau, c’est-à-dire prises aux fontaines marchandes , où elle a subi une première épuration; il a le vin avec son action tonique, l’eau de Seltz avec son acide carbonique digestif. Comme le voulait la reine Marie-Antoinette, à défaut de pain, il mange de la brioche ; à défaut d’eau pure, il boit de l’eau rougie. Beaucoup d’excellents bourgeois de Paris n’ont appris que par leur journal les fâcheuses qualités que l’on reproche à l’eau de la Seine. Avant de paraître sur sa table, cette eau a subi dans les appareils de l’administration, dans le filtre des

fontaines-marchandes, dans la fontaine de l’office, tout un travail dont le résultat seul se montre aux yeux du consommateur, sans qu’il en ait conscience1. Ce n’est donc, nous le répétons, ni le riche, ni le bourgeois des grandes villes qui sont intéressés, sous le rapport hygiénique, dans la question des eaux potables : l’ouvrier, le ménage pauvre, c’est-à-dire l’immense majorité de la population des villes, voilà ceux que cette question touche et concerne, voilà ceux qui sont victimes des vicieuses dispositions du service des eaux publiques, ceux qui payent par la souffrance, par les maladies, les fautes commises par les administrations municipales dans le système de distribution

. 1 C’est dans cette erreur naïve qu'est tombé un médecin de Paris, II. Jolly, membre de l’Académie impériale de médecine, qui a cru devoir essayer une réfutation du Rapport de la commission d'enquête du département de la Seine. « Des eaux claires ! s'écrie « le bon docteur; mais y a-t-il donc tant de gens à Paris qui boi- « vent de l’eau trouble? A vous dire vrai, je n’en connais guère. » $ans doute, honorable académicien, mais vous oubliez que ces eaux clair es on ne les livre qua prix d’argent. Allez dans les quartiers pauvres de Paris, dans les laubourgs, là où quelques centimes ont leur valeur, entrez dans les chantiers de construction, dans les ateliers, et vous ne direz plus ne connaître personne à Paris qui boive de l’eau trouble.

des eaux. A nos yeux, le système vraiment parlait serait celui qui livrerait aux bornes-fontaines, sans aucune rétribution, sans nécessiter aucun filtrage, une eau d'une grande pureté et d’une bonne température. Les eaux distribuées â la population d’une grande ville devraient toujours, selon nous, pouvoir être bues sans aucun filtrage préalable, sans aucun travail ; elles ne devraient avoir besoin ni d’être rafraîchies, ni d’être réchauffées. Comment, en effet, l’ouvrier, le ménage pauvre pourraientils effectuer ces préparations? On a dit que l’eau de la Seine conservée, avant d’être bue, dans des réservoirs placés dans la cave, y prendrait une température convenable. Sans doute, mais l’ouvrier a-t-il une cave? Ce- conseil ressemble un peu à celui du médecin qui prescrirait à un malade misérable le vin de Bordeaux, les viandes de choix, et les promenades à cheval. Et le manouvrier qui, brûlé par l’ardeur du soleil, ou fatigué de sa pénible tâche, court étancher sa soif à la prochaine borne-fontaine, ce manouvrier a-t-il une cave? La cave est un luxe de bourgeois. Les petits ménages

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