LES POMPES A FEU. — MEMOIRES DE MIRABEAU
commencé ainsi ; si la presse avait la prétenlion de discuter à l'avance la valeur d'entreprises dont le succès est surtout basé . sur l'intelligence et la haute probité des hommes qui les dirigent, toutes sombreraient dans les orages soulevés par ces discussions stériles.
Tel fut le sort de l'entreprise si loyalement dirigée par MM. Périer. On vient devoir que les actions avaient dépassé peutêtre le prix qu'on devait légitimement espérer et qu'elles s'étaient élevées de 1200 livres à 4000 livres ; c'était la ruine des spéculateurs à la baisse ; très-malheureusement pour la Compagnie, ils trouvèrent un défenseur qui, on ne comprend guère pourquoi, mit son génie à leur service.
Le comte de Mirabeau publia en 1785 un premier mémoire dans lequel il attaquait les opérations de la Compagnie. Il rappelait avec éloges le projet de la dérivation de l'Yvette et soutenait que les actions de la Compagnie n'auraient pas dû dépasser le cours de 3181 livres et que, par suite de dépréciations inévitables, ce cours devait même s'abaisser à 2413 livres. Je n'analyserai parce premier mémoire ; l'auteur n'avait pas la plus légère notion du sujet qu'il traitait, ce qui justifiait le nom de les Mirabelles ({ue Beaumarchais, chargé de la défense de la Compagnie, donna à sa réponse. Le mémoire de Mirabeau, disait-il, était une œuvre légère qui ne devait pas arrêter l'attention des hommes sérieux. Beaumarchais évaluait à 19000™ par jour la quantité d'eau nécessaire pour le service privé. Ce volume nous paraîtrait bien insuffisant aujourd'hui, même pour une population de 600 000 habitants, chiffre admis par Mirabeau. C'est cependant cette évaluation si modérée qui fut, comme on va le voir, la cause de la ruine de la Compagnie des eaux de Paris.
La réplique de Mirabeau ne se fit pas attendre ; elle parut en 1786; elle était ce qu'on devait attendi'e d'un tel homme^ amère et fougueuse. Elle eut une action énorme sur l'opinion publique. La baisse des actions commença au moment même de sa publication.
Pour qu'on se fasse une juste idée de ce mémoire, j'en reproduis ici le passage le plus imporlanl'.
Après avoir cherché à démontrer que trois mille maisons de Paris, habitées par une seule famille, consommeraient dix mille cinq cents muids d'eau, Mirabeau continuait ainsi :
« Ces trois mille maisons consommeront donc entre elles dix mille cinq cents muids d'eau que dépenseront quarante-huit mille personnes'.
« Reste à savoir qui boira ou emploiera, ou prodiguera' les cinquante-neuf mille cinq cents autres muids, dont l'habile chiffreur de la Compagnie compose ces trois millions cinq cent mille livres de revenu qu'il étale en caractères majuscules dans cinq ou six endroits de sa brochure, pour que les joueurs à la hausse s'en
1 Voy. le mémoire de Mirabeau intilulé : Sur les actions de la compagnie des eaux de Paris, par le comte de Mirabeau, 2' édition, Londres, 1780.
* lUôUO muids d"eau ou 2G25 mètres cubes qui, répartis entre 48 000 personnes, donnent 54''', 49 pal- jour et par tète. Ce n'est pas la moitié de ce ([ui se consomme dans une maison richement habitée.
' Mirabeau croit faire une plaisanterie et tombe juste : c'est le gaspillage qui augmente dans une proportion énorme la consommation d'eau, et il ne faut pas s'en plaindre, car c'est par le gaspillage de l'eau que la maison devient salubre ; pour avoir la consommation d'une ville, il ne faut donc pas calculer la quantité d'eau que chaque habitant peut employer utilement, mais ce qui s'écoule en réalité par le robinet de l'appartement qu'il habite. Le moindre robinet débite environ 1/2 litre d'eau par seconde; admettons la distribution par maison d'un muid d'eau ou de 258 litres par jour, il suffira, pour débiter ces 258 litres, que le robinet reste ouvert pendant 470 secondes ou pendant 8 minutes. Si, ^omme à Londres, il n'y avait qu'un seul locataire par maison, il serait possible d'assurer le service avec 238 litres en remplissant le réservoir tous les jours ou même tous les deux jours ; la ménagère elle-même s'opposerait à Pabus du gaspillage, comme elle défend encore aujourd'hui, dans les maisons non abonnées aux eaux de la ville, les 40 ou 60 litres que 'e porteur d'eau verse chaque jour dans sa fontaine; j'ai visité la distribution d'une maison d'ouvrier à Londres, il y avait un robinet dans chaque cliambre à coucher, dans le waterclosel et dans la cuisine ; le réservoir ne contenait certes pas 2"i8 litres d'eau; il était rempli une fois par jour et ce volume d'eau suffisait à tous les besoins du ménage.
Mais si la maison est habitée par plusieurs locataires qui tirent leur eau du même réservoir, on ne peut faire le service avec un muid d'eau par jour ni même avec trois muids (714 litres), parce que chaque ménage use de l'eau le jihis qu'il peut et qu'aucun d'eux n'en peut régler la consommation ; supposons trois ménages et un robinet pour chacun d'eux ; il suffira, comme je l'ai dit ci-dessus, que chaque robinet reste ouvert pendant 8 minutes pour vider le réservoir, et on peut être certain qu'au moment même du remplissage, les trois robinets couleront souvent ensemble parce que chaque ménagère craindra de se mettre en retard pour avoir de l'eau. Ou'on ne croie pas que ce ga?pillage se développe à la longue comme tous les abus : il commence et sans mesure le jour même où la distribution d'appartement est établie. 11 n'est personne ù l'aris qui n'ait vu ou sa cuisinière ou sa ménagère, tenant son robinet ouvert pendant une demi-heure )iour laver un paquet de légumes.