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LES POMPES A FEU. — MEMOIRE DE MIRABEAU

mende, en expiation de vos calculs follement absurdes, une contribution, tant légère puisse-t-elle être, par tête de chacun de ces quatre cent quarante-deux mille individus, je ne dis pas, qui n'en consommeront qu'une ou deux pintes par jour, mais qui se passeront de l'eau de voire Compagnie, quoique, pour vous obliger, je les condamne tous à en boire.

« Maintenant qui appellerez-vous à voire secours, pour vous débarrasser de cette énorme quantité de muids, si superflue dans votre compte? — Les blanchisseuses ? — Il n'est pas d'une bonne police qu'elles multiplient leurs travaux dans l'intérieur des maisons et dans nos rues; leur eau, quoique^venantdevos pompes, augmenteroit la malpropreté dont nous avons tant de peine à nous défendre.

« Les boulangers? — Assurément, ils n'abandonneront pas l'eau de puits, qui ne leur coûte rien. Ils ont, au reste, le plus grand et le premier intérêt à préserver de toute infiltration dégoûtante cette eau qui, malgré vos absurdes déclamalions, est parfaitement bonne pour faire le pain. Comment ignorez-vous que M. Parmentier, chimiste généralement estimé, M. Parmenlier, qu'on ne récuse pas sur ce qui rend le pain bon ou mauvais, a été chargé d'examiner celui que l'on pétrit avec ces détestables eaux de puits, et qu'après l'avoir comparé, par l'analyse, à celui que l'on fait avec l'eau de la Seine, il a trouvé que ces deux pains étoient également bons : les parties plus séléniteuses que contiennent les premières eaux sont entièrement absorbées et changées de nature au moment de la fermentation, en sorte que l'usage de l'eau de puits ou de rivière est parfaitement indifférent à la qualilé du pain.

« Appellerez-vous les bouchers? — L'eau de leurs puits ne lave-l-elle donc pas très-bien leurs étaux et leurs tueries? N'estce pas d'ailleurs hors de Paris et au bord de la Seine qu'il faudroil placer leurs ateliers infects? Le sang arriveroit à la rivière du moins avant d'être corrompu, et sans avoir blessé nos yeux, plus encore que notre odorat, parle plus hideux des aspects.

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« Je n'ai pas assez de lumières poui" vous parler des leinluriers el (les aulres manufacluriers. Toutes les eaux ne leur sont pas indifférenles; mais ils choisironl celle qui leur convient, sans é"ard ni à vos machines ni même au bon marché, car rien n'est ])his cher pour eux que l'eau dont la qualité nuit à leurs opérations.

« Restent les bains que le luxe va multiplier.... Mais soyons donc une fois vrais et raisonnables. J'ai pourvu trois mille maisons de ce qu'il faut à cet égard : laissons aller le reste à la rivière; laissons établir sur son cours les bains destinés aux personnes obligées de les prendre hors de chez elles ; ces bains seront toujours à meilleur marché que ceux pourvus de vos eaux, et plus commodes que les baignoires de nos étroits logements. INous parlons si souvent des Anglois; ils se baignent plus que nous, mais, quoique plus riches en moyens pour satisfaire, dans leurs maisons, a celte espèce de luxe, ils l'en ccarlent et préfèrent les bains pujilics. »

Il me paraît absolument inutile de cilcr d'autres passages de ce singulier nu'nioire, très-mordant, très-spirituel, si l'on veut, mais qui n'attirerait pas aujourd'hui, pendant 24 heures, l'attention publique, tant les nolions qui manquaient h l'auteur sont vulgarisées. 11 n'est personne qui oserait soutenir celte thèse qu'on peut faire le service des eaux de Paris avec 10 litres par jour et par tète d'habitant, ou avec '18000"" en 24 heures; cl cependant c'est ce mémoire qui ht tomber la Compagnie des eaux de Paris. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que des ingénieurs qui passaient pour très-compétents, Girard nolammenl, admetlaieni complélemcnt les idées de Mirabeau. Le prospeclus si sage, si rationnel de la Compagnie prouve que MM. Périer étaient d'un demi-siècle en avance siu' les Français leurs contemporains; il n'y a pas ])lus de 25 ans qu'on est entré j)leinement dans leur sy^tèmc à Paris; el cependant, au moment où MM. Périer organisaient leur service, onze machines à vapeur élevaient l'eau nécessaire à la ville de

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Londres, et l'abonnement à domicile s'y développait sans soulever aucune opposition à la Bourse, et surtout sans inter"venlion de radraiuistralion. 11 est probable que Mirabeau n'avait aucune notion de ce qui se passait chez nos voisins, lorsqu'il a cherché à démontrer que le succès des pompes à feu aurait été assuré si l'entreprise avait été entre les mains de l'administration publique. La municipalité de Paris avait donné la mesure de ce qu'elle pouvait faire, en se conlentant, pendant 120 ans, des misérables produits des pompes du pont Notpe-Dame, et en livrant la population de Paris aux porteurs d'eau.

Son impuissance a été mieux encore démontrée par la suite, puisque, pendant plus de 50 ans, elle ne fit aucun effort pour développer la distribution à domicile, et se contenta, 20 ans plus lard, pour élever l'eau de Seine, des machines construites par MM. Périer en 1781. Lorsqu'ondémolit, de 1852 à 1858, les machines de Chaillot et du Gros-Caillou, elles étaient encore à peu près dans le même état qu'à l'époque où elles furent importées en France. On en aurait vainement cherché de semblables dans le reste de l'Europe ; c'étaient de véritables pièces d'archéologie à conserver dans un musée.

Que Mirabeau ait cru devoir défendre, en 1786, et l'administration des prévôts des marchands, et les porteurs d'eau, et le puisage aux fontaines publiques, il n'y avait rien d'étonnant à cela : quelle pouvait être la compétence du célèbre tribun dans une question technique de cet ordre? Mais on est vraiment surpris que Girard, qui, quelques années plus tard, fut ingénieur en chef du service des eaux, ait donné pleinement raison à Mirabeau ; qu'il ait écrit que Veau acheiée aux fontaines marchandes était moins chère que celle (V une distribution à domicile, et qu'elle devait être consommée par la majeure pariie des habitants; que 26 000 muids d'eau (61 80""') suffiraient à la distribution àdomicile. Il donne à l'appui de cette singulière théorie le résultat des ventes d'eau de la Compagnie en 1786, c'est-à-dire cinq ans après la publication de son prospectus. On ne relirait alors des abonnements particuliers que

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45883 livres, tandis que la vente de l'eau aux fontaines publiques en produisait 66278'; ce résultat devait être bien prévu : comment en cinq ans, les habitudes de la population auraient-elles été comi)létemcnt modifiées? comment surtout les propriétaires auraient-ils pu construire en si peu de temps, dans leurs maisons, les réservoirs qu'exigeait le système de distribution adopté par la Compagnie? Ces résultats financiers, le mémoire de Mirabeau, l'opinion bien connue des hommes spéciaux devaient avoir une grande aciion sur l'opinion publique, et la dépréciation des actions commença dans le cours de l'année suivante, en 1787, et ne [arda pas à amener la ruine de la Compagnie.

Voici comment M. Périer rend compte de cette catastrophe, dans une lettre du 23 avril 1792, adressée à MM. les maires et officiers municipaux de la ville de Paris :

«Il est nécessaire, Messieurs, que vous sachiez que l'entreprise des eaux annonçait le plus heureux succès, lorsque l'agiotage s'en est emparé; et les intéressés ne songeant alors qu'aux manœuvres qui pouvoient faire monter ou baisser le prix de l'action sur la place, suivant qu'ils étoient joueuis à la hausse ou à la baisse, ont abandonné le véritable intérêt qui devoit diriger cette entreprise, et ont fini par la culbuter'. »

La liquidation de celte affaire fut fort embrouillée et les événements politiques ne contribuèrent pas à la rendre facile.

Suivant Girard, qui, âgé alors de 22 ans et nommé ingénieur en 1789, a été témoin de ces événements, un seul banquier, dont il ne donne pas le nom, se trouva propriétaire de presque toutes les actions, et comme il ne i)Ouvait ni les conserver en portefeuille, ni les vendre sans subir une perte considérable, il conçut le projet de les faire acheter par la ville de Paris. J'ai sous les yeux les pièces relatives ii la suite qui fut donnée à ce

' Voy. Girard,!. Il, p. fii i'to:>.

- Manuscrits des Arcliivcs nationales, Seine, 18, F 3, Eaux, ii° 07.

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projet. La Compagnie présenta une soumission ou plutôt un projet de traité que M. de Breteuil, ministre et secrétaire d'Etat au département de Paris, transmit, le 10 janvier 1788, avec un avis favorable, au prévôt des marcbands, en le priant de le soumettre au bureau de la "Ville. L'objet principal à mettre en délibération consistait à réunir, entre les mains d'une seule Compagnie, les eaux de la Yille et celles de la Compagnie exploitant le privilège accordé en 1777 à MM. Périer. On concédait à cette nouvelle Compagnie le droit exclusif de distribuer de l'eau dans tous les quartiers de la ville et on fixait les bases de la liquidation de l'ancienne société. Le procureur du roi et de la Yille, M. Ethis de Corny, dans une note écrite en marge de la lettre de M. de Breteuil, donnait son approbation complète à ce projet. Le 15 janvier suivant l'affaire fut mise en délibération. L'avis du bureau fut « que la soumission proposée, dont l'effet est de réunir dans une seule et môme main, et sous la seule juridiction de la Yille, l'exercice exclusif du privilège des eaux,, doit être acceptée sans difficulté ni retard. » Les motifs de cet avis sont très-remarquables; il était basé principalement sur l'inconvénient que présentait la multitude de tuyaux qui sillonnaient la voie publique à plus ou moins de profondeur. Ces tuyaux, comme je l'ai dit ailleurs, partaient des châteaux d'eau eu aussi grand nombre qu'il y avait de concessions et aboutissaient au domaine à desservir. « Nous observons en effet, dit le prévôt des marcbands : 1° que presque toutes les rues sont embarrassées par les excavations que nécessite le raccommodage des tuyaux ; 2" que la difficulté d'en distinguer les propriétaires avant le creusement du sol fait retarder les réparations les plus urgentes et que par conséquent les fîltrations d'eau qui se répandent dans les caves ont tout le temps de détremper la terre au point d'ébranler les fondations des maisons et d'exposer aux risques les plus funestes ceux qui traversent les rues, soit à pied, soit en voilure; 5° enfin, que la concurrence sur cet objet excite l'envie de nuire, et porte l'ouvrier qui travaille pour

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riin des priviléoiés à percer les tuyaux des autres toutes les l'ois qu'il en lenconire'.

Ce n'était donc jias, comme le pense Girard, pour sauver la fortune d'un banquier, tuais par un motif d'intérêt public des ulus graves, que cette délibéraliou était prise. Il est très-possilile que ce banquier ail pris Tinitialive de la proposition, mais il paraît bien que le bureau, en l'acceptant, se préoccupait surtout du bon entretien du pavage des rues. Un projet de Irailé eu 19 articles fut rédigé le 5 février suivant, et [)résenté par le procureur du roi el de la Ville à l'assemblée générale « des actionnaires des eaux Perrier » convoqués à cet effet le 15 du même mois. Ce projet fut adopté à l'unanimité par les actionnaires. 11 fut soumis de nouveau, le 19 février, au bureau de la Ville qui l'adopta.

Un arrêt du conseil d'Etat du 8 mars 1788, autorisa la Ville à passer le traité', qui fut de nouveau soumis à une assemblée des actionnaires et approuvé le 4 avril par le bureau de la Ville.

Ce Irailé fut liomologué jiar un autre arrêt du 18 avril 1788, qui |)ermil à la nouvelle administration de prendre le litre d'Admini>tratiou royale des eaux de Paris, lixaàô le nombre des adniinisti'aleurs, désigna comme commissaire spécial le procureur du loi et de la Ville, et pour surintendant le prévôt des marchands ; lesadministraleui's étaient choisis par le roi\

Les premiers administrateurs sont nommés dans l'arrêt du Conseil ; ils étaient au nombre de cinq seulement; c'étaient lemarquis deGouy, MM. Lecouleulx, Pourat, de la Fleury et Dartenay. Le roi se réservait de nommer le sixièmelorsquc cela serait jugé nécessaire.

Le procureur du roi et de la Ville assistait, en qualité de commissaire spécial, aux assemblées générales el aux comités particuliers des administrateurs |u)ur surveiller le détail des

' Manuscrits des Arcliives nnlionales, liasse II, 19i)!), pièces -44, -47, 51, 52 cl l."8.

- Extraits des Repislres du Conseil d'Étal, manuscrits des Archives nnlionales, liasse II, 1059, pièces 47, 50, 51.

'■ J'enlrc dans tous ces détails pour faire voir combien les affaires de la Ville étaient compliquées et ce|iendant dans celle dont il s'agit si minuticusenienl étudiée, une formalité indispcnsai'le aurait été omise suivant fiiiard (Voy. p. 5G3).

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Opérations et en référer au besoin au ministre ou au prévôt des marchands et éclievins.

En marge est écrit : « Arresl qui liomologue le traité que le bureau de la Ville a été autorisé à passer aVec la Compagnie des eaux de Paris '. »

Un arrêt du 12 mai de la même année porte évocation au Conseil de toute contestation concernant le service des eaux'.

Enfin une ordonnance en date du 15 mai du prévôt des marchands, rendue sur une requête présentée par les administrateurs, les marquis de Gouy et les sieurs Lecouteulx, de la Fleury et Dartenay, et sur les conclusions du procureur du roi et de la Ville, statuait ainsi :

« Nous, ayant aucunement égard aux tins et conclusions de ladite requeste, avous douné acte aux siipplians de ce qu'ils acceptent la nomination faite de leurs personnes, par l'arrêt du conseil du 18 avril dernier, d'administrateurs royaux de la Compagnie des Eaux de Paris, en conséquence ordonnons qu'ils seront reçus et installés en ladite qualité conformément à l'art. 5 dudit arrêt du conseil, sous la réserve faite par le Procureur du Roi et de la Ville, par ses conclusions du 9 du présent mois, de faire, après leur installation, telles réquisitions ultérieures qui seront trouvées convenables et nécessaires tant pour établir le régime intérieur de celte nouvelle administration que pour procéder à toutes les opérations, liquidations, inventaires et autres objets relatifs au traité, et à l'exécution de l'arrêt confirmalif d'icelui^. »

Voici comment cette solution sauvegardait les intérêts des actionnaires de la Compagnie des eaux de Paris.

D'après un arrêt du Conseil du 6 juin 1788, les délenteurs de ces actions, conformément aux articles 6 et 7 du traité du 18 avril précédent, étaient tenus île les porter au bureau de la Ville avant le l"juillet suivant « pour y être échangées chacune, en présence du premier échevin, visées et signées par lui, contre

' Extrait des registres du Conseil d'Etiit du Roi.

- Exilait des Registres du Conseil d'Élat (parehemin), manuscrils des Arclàves nationales, liasse 11, 1959, pièce 57 (parchemin).

^ Archives nationales, manuscrits, hasse 11, 1059, dernière pièce de la liasse.

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trois qiiillances d'action des eaux de douze cents livres chacune, numérotées depuis le premier jusques et y compris le numéro 15500. » » Ces quittances contenaient le nom des propriétaires et n'étaient Iransmissibles que par voie d'endossement; elles j)ortaient intérêts payables à l'Hôtel de ville à 5 p. 100 sans retenue, à compter du 1" janvier 1789. Elles étaient remboursées en nombre déterminé chaque année, à commencer du 15 décembre 1789. Le tirage devait se faire à l'Hôtel de ville « par voie du sort » et devait être annoncé au public par le bureau de la Ville. Les actions qui n'auraient pas été présentées au bureau avant le 1" juillet étaient considérées comme nulles et de nul effet, et les actionnaires étaient déchus de leurs droits.

Le même arrêt réglait certains points de détail qu'il n'est pas inutile de rapporter ici. La nouvelle Compagnie ne pouvait vendre aux fontaines publiques la voie d'eau plus de six deniers (Ofr. 025) aux porteurs d'eau, et l'eau pouvait y être puisée gratuitement par tous les habitants de Paris qui venaient la prendre pour leur consommation individuelle, soit pour la hoire sur place, soit pour l'emporter dans un vase à l'usage de leur ménage. Le puisagedans le tleuve restait gratuit comme par le passé'.

Enfin une délibération du bureau de la Ville du 21 juillet 1788, délégua le Sr Chauvin pour faire l'échange des actions contre les quittances ou reconnaissances desdites actions\

Le nombre des quittances représentant chacune un tiers d'action, étant de quinze mille trois cents, le nombre des actions émises par la Compagnie des eaux de Paris était de cinq mille cent ; la ville tle Paris remboursait ces actions à raison de trois mille six cents livres, l'une, c'cst-à-dirc un peu au-dessous du cours le plus élevé qui s'était approché de quatre mille livres.

Il semble d'après cela que la licjuidalion de la Compagnie des

' Manuscrits des Archives iialioiialcs, liasse 11, liiù'J, |pièce 65. * Manuscrits des Archives nationales, liasses 11, l'Jô'J, pièce 294.

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