EMPLOI DE L'EAU
Les anciens auteurs, Vitnive, Pline, Fronlin, soni, sur ce sujet, d'un laconisme vraiment désespérant; à partir du château d'eau privé, on ne sait véritablement pas ce que devenait l'immense vohnne d'eau amené par les aqueducs. On a vu que ces eaux élaient concédées, au nom tie César, aux particuliers et aux établissements publics. Je ne m'occuperai point ici des concessions faites au nuu de César, qni alimentaient les propriétés du domaine impérial. Je ne parlerai que des concessions faites aux établissements publics et aux particuliers.
Services piihlics. — Les eaux concédées aux services publics, du temps de Frontin, alimentaient 19 camps, 39 théâtres, 591 pièces d'eau ou lacs et 9i établissements publics (chap. vu).
L'alimentation des camps et des théâtres n'offre pas grand intérêt; mais qu'étaient ces 591 lacs et ces 94 établissements publics dont parle Fronlin? C'est ce qu'il importe de savoir.
Établissements publics. — Pline nous apprend qu'Agrii)pa, pendant son année d'édilité, répara les aqueducs, et construisit 700 lacs, 106 fontaines (salientes), 150 châteaux d'eau.
Si l'on rapproche ces nombres de ceux donnés par Frontin, il
ilG INTRODUCTION.
paraît probable que les 94 élablissemeuls publics, fioul parle ce dernier, claienl des fontaines à l'usage du peuple.
On voit en effet, par les sénatus-consuUes organiques, que le nombre des fontaines publiques, construiles par M. Agrippa, ne devait être ni diminué ni augmenté; que les curateurs des eaux devaient veiller à ce que ces fontaines coulassent nuit et jour pour l'usage du peuple'.
Il est probal)Ie que cette prescription du sénalus-consulte fut mieux observée que les autres : on ne créa pas de nouvelles fontaines publiques, même a|)rès l'arrivée des eaux de Claudia et d'Anio Novus. Du temps de Frontin, sous le règne de Nerva, le nombre de ces utiles établissemeiUs était le même que sous Auguste, de 100 environ. Ces fontaines étaient du reste magnifiquement dotées de 240 quinaires d'eau.
Ce sénalus-consulte démontre encore, que les plébéiens pauvres n'avaient pas d'eau dans leurs maisons et qu'ils la puisaient aux fonlaines publiques.
Laciis; ce mot a la même signification évidemment que son éipiivalent français pièce (F eau. Mais à quoi servaient ces 700 pièces d'eau construites, suivant Pline, par Agrippa, et réduites du temps de Frontin à 591? Le traducteur de Pline, M. Ajasson de Grandsagne, spécialise et traduit lacus par le mot abreuvoir. Rondelet adopte l'expression plus générale mais plus vague de pièce (Veau, qui me semble meilleure. Probablement, comme le dit A. Cassio^ ces pièces d'eau étaient des fonlaines avec bassins ou vasques.
Vitruve ne donne aucune explication sur l'usage des pièces d'eau de Rome. 11 dit simplement qu'un des compartiments des châteaux d'eau doit être réservé pour ralimenlaliou .des pièces d'eau et des fontaines '.
' Itemque placere curalorcs aquanim . . dareoperam uli salientes pitblici qiiam assiduissim: inlerdiuelnoclUfinusum populi fundcrent. (Scnalus consulte. Fno.NxiN, chap. civ.) - A. Cassio, t. I, p. 48.
^ Ci-dessus, page 74.
La population peu aisée y trouvait sans doute des lavoirs, des abreuvoirs, elc. C'est l'opinion de Baccius cldc Guillelmus Plii lander.
On voit, dans la Me des papes, qu'en 1 122, Calislo II, alors cardinal Guido de Conli di Borgogna, utilisa les eaux de Claudia pour faire, à la porte de Latran, une fontaine et une pièce d'eau ad equovum usum'.
Les 501 pièces d'eau, cpii existaient du temps de Fronlin, recevaient 1 555 quinaires, soit en moyenne un peu plus de 2 quinaires chacune. C'était une abondante alimentation pour un lavoir ou un abrenvoir. Les eaux, qui en sorlaienl, portaient le nom d'eaux caduques, et dans les premiers temps, avant le grand développement donné aux aqueducs par ^Agrippa, ces eaux caduques étaient les seules qui pussent être détournées par les particuliers '.
Fronlin ajoute que ces eaux n'étaient concédées que pour l'usage des bains et des foulons, et qu'elles étaient affermées nu profit du Trésor public.
Plus lard, les eaux caduques des ])ièces d'eau et celles beaucoup plus iiTqjorlantes, qui tombaient des cbâleaux d'eau, furent spécialement affectées au lavage des égouls et ne purent être détournées que par une autorisation spéciale du piince.
Des bains et des thermes. — Le Gynuiase des Grecs a certainement servi de type aux thermes romains. Toute la nomenclature des thermes est d'origine grecque. Laconijcum, hïipoeaustum, miliarium, thermes, etc., sont des mois grecs. Les grands élabiissements thermaux des Romains élaicnl donc une imilalion do ceux de la Grèce.
Il ne peut être question ici des bains de rivière, qui ont été naturellement en usage h Rome, comme dans toutes les villes riveraines d'un cours d'eau. Dans l'origine, suivant Baccius, il n'y avait pas d'autre manière de se baigner. Le Sénat avait même
' A. Cassio, t. I, page 2G0.
- Voir ci-tlcssus, chap. vu.
lis INTRODUCTION.
coiislrnit le champ de Mars dans le voisinage du Tibre, pour rpie la jeunesse, après les exercices violents des armes, couverte de sueur et de poussière, pût se reposer de ses fatigues dans l'exercice de la natation. L'antique race de Romulus ignorait les délices des bains chauds ^
Ce fut vers l'an 444, lorsque l'eau Appia eut été conduire à Rome, qu'on commença ta [construire des ihermes « petits et ténébreux. »
Jusqu'au siècle d'Augusle, ou ne fréquentait les thermes que pour s'y laver; les Palestres n'en faisaient point encore partie. Ce fut sous les empereurs que cet usage fut importé de la Grèce, qu'on donna aux thermes des proportions vraiment gigantesques, et qu'on put s'y livrer à tous les exercices du corps, a Toute la ville prit l'habitude de fréquenter chaque jour ces établissements; on y voyait les vieillards, les personnages consulaires, la plus haute noblesse, et même les artisans et les matrones. »
De nombreuses inscriptions prouvent que la construction des premiers thermes était ordonnée par un décret public. Plus tard, lorsque ces édifices atteignirent le plus haut degré de la grandeur et de la magnificence, ils furent érigés par les empereurs, jaloux d'immortaliser leurs noms eu les donnant au peuple; d'où le nom degcenia, qui fut donné à certains thermes'.
D^ibord les bains étaient donnés gratuitement; les jours de réjouissance pubHque, on y distribuait même, sans rémunération, riuiile nécessaire. Dans les jours de deuil, l'usage des bains publics était interdit.
Lorsque les thermes eurent pris leurs colossales dimensions, le peuple les choisit pour lieu de réunion; les temples étaient trop étroits, et d'ailleurs chacun avait chez soi, ses pénates dont le culte lui suffisait \
Avant Agrippa, les établissements de bains et les foulons se
* Balnearium chliciarum ignara. (Baccius.) - Xenium : présent, élrennes.
^ Résumé (lu livre de Raccius sur les thermes ; les passages compris entre guillemets sont raduils littéralement.
parlageaicnt les eatix caduques et n'avaient pas d'autre alimen- (alioii. Ils étaient donc fort mal desservis, puisque dans la saison chaude, lorsque le débit des aqueducs diminuait, ils devaient être souvent en chômage. Plus lard, les thermes furent alimentés par des dérivations des aqueducs ; l'eau Autoniana élait une branche détachée de Marcia, pour alimenter les theimes de Caracalla; de même Severiana se détachait de Claudia et élait dérivée vers les thermes de Septime Sévère, elc.
Pline nous apprend qu'Agrippa, pendant son édilité, fonda 170 établissements graluits de bains chauds, qu'il eut beaucoup d'imitateurs, et que de son temps ces établissements étaient véritablement innombrables \
Les bains chauds devinrent alors un besoin pour les Romains, et on leur accorda de grands i)riviléges. Les concessions d'eau faites à leurs fondateurs, n'étaient pas viagères comme les autres; « quant' aux bains publics, de tout temps ils ont joui du privilège de conserver perpétuellement les eaux qui leur étaient accordées".» Suivant Yitruve, l'alimentation des bains était assurée par un compartiment spécial dans les châteaux d'eau '\
Les bains principaux désignés par Sexlus Aurélius Victor sous le nom d'impériaux, étaient au nombre de douze \ C'est surtout à ces édilices qu'on a donné le nom de thermes. Les plus considé-
' Nunc P\omœ ad infinilum aiuxerenumcrum. (Pline.)
- Fronh.n, ch.ip. cvii.
'' Ci-dessus, page 74.
* Voici, d'après Baccius, les noms des douze thermes impériaux :
1° thermes d'Agrippa 9' région.
2° — de Néron, plus tard, Ihcrnics d'Alexandre Sévère. . 9' —
5' — de Titus .V
4° — de Trajan . . »
5" — de Commode »
G" — de Septime Sévère 14° —
7° — de Caracalla ou des Anlonins 12" —
8° — . de Philippe 5* —
9° — d'Aiirélicn »
10° — de Diocléticn 0" —
11° — de Saiiile-llclène mère de Conslantin 5° —
12° — de Conslanlin G" —
rables étaient les thermes de Dieclétien ; mais ceux dont les ruines ont conservé l'aspect le plus imposant sont ceux de Caracalla. Nous n'avons, dans notre Europe moderne, rien de comparable à ces somptueux édifices. Laissons parler un de nos plus savants architectes.
« Les bains avaient pris chez les Romains beaucoup plus d'importance qu'ils n'en ont aujourd'hui. Ils étaient plus usuels et par conséquent plus savamment combinés; dans les édifices qui leur étaient consacrés, on trouvait des bains froids, des bains tièdes, des bains chauds, des salles maintenues à une température moyenne, des étuves fortement chauffées et des pièces où Ton se couvrait d'huiles et de parfums, soit avant, soit après le bain. 11 y avait aussi des endroits pour les exercices du corps, et d'autres pour ceux de l'esprit ; c'étaient des portiques, des exèdres, des bibliothèques, «des galeries, des cliques, des xystes, des promenades agréablement plantées. Les bains se prenaient ou dans des baignoires, ou dans des [bassins assez grands pour qu'on pût y nager, et des sièges de marbre étaient disposés dans l'étiive.
« Les familles 0])ulentes avaient des thermes dans leurs palais. D'autres thermes plus \asles, formant des édifices spéciaux, étaient ouverts au public, moyennant une légère rétribution d'abord, ])uis ensuite gratuitement, à partir des Antonins. Ces derniers établissements ont fini par prendre un développement prodigieux, dont aucune construction moderne ne saurait donner une idée; tout y était colossal et traité avec le plus grand luxe ; de belles mosaïques ou des compartiments de marbres colorés couvraient le sol ; les murs étaient en partie revêtus de grandes dalles de marbre, et en partie ornes de peintures ; les immenses voûtes étaient peintes ou dorées; les colonnes, les baignoires, les bassins étaient formés de marbres précieux, de granité, de porphyre ou de basalte ; les plus belles statues décoraient les salles, les portiques et les promenades. De tous les monimients de la vie civile des Romains, les thermes étaient ceux pour lesquels
AQUEDUCS ROMAINS. — EMIM.OI DK I. EAU. 12i
OU sacriliail le plus, et c'étaient aussi les plus fréquentés. 11 n'y faut pas voir seulement les bains, mais aussi des lieux de réunion, quelque chose d'analogue aux gymnases des Grecs ; les philosophes et les hommes de plaisir, les leltrés et les ignorants, le Sénat et le peuple, toutes les classes de la société y trouvaient îc occuper leur loisir et à satisfaire leurs goûts. Ces édifices élaicnt tellement entrés dans les mœurs, qu'ils élaient presque devenus de première nécessité '. «
Je com}>léterai cet exposé général par une description sommaire des thermes de Caracalla, d'après la savante restauration de M. Blouet-,
Le corps principal de l'édifice formait un immense rectangle d'environ 540 mètres de longueur sur 550 mètres de largeur, qui couvrait par conséquent une surface de 11 hectares environ. Les réservoirs étaient établis sur une des façades principales, et deux vasies hémicycles formaient également saillie sur les façades lalérales.
L'édifice se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage élevé au-dessus. Snr la façade principale et en retour sur les côtés, régnait un vaste portique qui se reproduisait à Fétage supérieur.
Des salles de bains séparées, comprenant chacune un bassin et une anti-salle pour se déshabiller, élaient contiguës à ces porti(pies. Elles formaient, avec les réservoirs et les hémicycles, Fenceinle du monument et pour ainsi dire sa clôture.
Dans Finlérieur élait une vaste cour où Fon remarcpiait, d'abord du côté de la façade principale et latéraleiTient, de larges promenades plantées (jjlatanea), ornées de bornes, de fontaines, de statues et de vases.
Sur la façade opposée, vers le réservoir, régnait un xyste, vaste espace découvert où Fon s'exerçait à la lutte, à la course, aux jeux (lu disque, des palets et des javelots.
* Léonce Reynaïul, Traité d' archilcdure , 2° parlic, p. -447.
- Voir lo [)la:i tic l'édilice et sa description complète dans le Tmilé d'arditecture d<- JI. Léonce Ueynaud.
Dans les hémicycles latéraux étaient établis les palestres, jeux gymnastiques, les salles de réunion, les académies et les promenoirs couverts et découverts.
Un édiOce central de forme rectangulaire, ayant 212 mèlres de longueur sur 110 de largeiu' (2'', 53), avec une grande rotonde en saillie, renfermait les principaux établissements thermaux. On y trouvait :
1° UApodi)sterhim, salle dans laquelle on se déshabillait, à laquelle se ralt;icliaient plusieurs pièces accessoires, telles que le vestiaire; leConisterium, lenferinantle sable destiné aux lutteurs, ÏElœothesium, ou l'on s'oignait d'huile pour le bain et les exercices gymnas tiques ;
2" Le Frigidarium, vaste piscine de 1250 mètres environ de superficie, où l'on prenait les bains froids ;
3" La Cella tepidcuia ou SpJiœristorium,si\\\e maintenue à une douce température, où l'on trouvait plusieurs bassins d'eau liède, et dans lafjuelle on se livrait à divers exercices ;
■i° Un second Tepidarium ;
5° Le Caldarinm^ bain chaud situé dans la rotonde du côté du midi, de manière à recevoir le soleil pendant toute la journée. Au centre était une grande piscine d'eau chaude, et, dans les embi'asures des fenêtres, des bassins plus petits ;
Q° Le Sudatorium ou Laconicum, étuve précédée d'un petit tepidarium ;
1" Le Tepidarium et la Cella fngidaria, dans lesquels on passait en sortant du bain chaud.
Les trois chaudières qui, placées sur Vliypocaustum, donnaient, suivant Yilruve, l'eau chaude, l'eau tiède et l'eau froide, ne figurent pas sur le plan de M. Blouet. Elles étaient sans doute placées en un point élevé, d'où les eaux pouvaient affluer aux diverses piscines.
Il y avait en outre des salles d'exercice non couvertes, des bassins d'eau froide, des cours avec porliques, des exèdres oU
salons de coilvcrsalion, de vastes bibliollicques, un epJiebœum, salle dcslinée aux leçons de gymnaslique, etc.
Les autres thermes impériaux étaient, paraît-il, construits sur le même plan ; leurs dimensions seules variaient et étaient en général plus pet i (es.
Cette description fait comprendre toute l'imporlance des thermes dans la vie des Romains. Avant le lever du soleil, dit Pline, les jeunes gens âgés de moins de vingt ans, sous les ordres d'un sévère pédagogue, s'y exerçaient dans les palestres.
Ibi cursii, lucknido, hasta, disco, pugilatu, pila, Saliendo, se cxercebant, niagisquam scorto aut saviis.
Les philosophes trouvaient, dans les exèdres, des auditeurs attentifs et intelligents.
Les lutteurs et athlètes attiraient la foule autour duxyste; les vieillards, suivant la saison, prenaient avant ou après le bain, un salutaire exercice dans les promenoirs, couverts et découverts. Les bibliothèques étaient toujours à la disposition de l'homme d'étude. Les bains froids, tièdes ou chauds, délassaient de toutes les fatigues, surtout lorsqu'on sortait des palestres ou des xystes.
On trouvait donc, dans ces merveilleux édifices, toutes les jouissances, toutes les facilités de la vie qu'un honnête homme peut désirer.
Mais peu à peu les abus les plus honteux s'y introduisirent. Dans l'origine, les deux sexes y étaient complètement séparés. Yitruve dit que les bains des bommes doivent toujours être distincts de ceux des femmes. Mais bientôt, cette règle qui nous paraît si naturelle, fut partout violée. Les écrivains grecs, dit Baccius, accusent les Iiomains d'avoir les premiers pris des bains avec leurs femmes nues, et bientôt d'autres en usèrent moins honnêtement encore*. Des thermes se fondèrent, où les deux sexes étaient admis pêle-mêle.
* Grœci quoqttc scriptores Romanis id ritiiim imputant, qui u-rores sectim nndas, in balneas introducerent ; unde minus honesic alios hanc liccntiam sumpsisse. (Baccius.)
124 INTRODUCTIOiN.
« Ceux qui les fréquentaient pouvaienl s'y livrer à loiile sorte de voluptés et aux plus honteuses débauches, ce que Pontanus a assez agréablement dépeint dans les vers suivants :
« Qiiid flicnnœ, iiisi leur, molle, mite?
Hic fas csfjtivcni, hic licef puellœ,
Certatim feneros ittire lusus ;
llic et basia, morsiiniculasquc
Siibrcplini dare, mutiios foverc
Ampicxus licef, et jocari
liane legein sibi balneœ ediclere, etc. »
Je ne crois pas devoir traduire ces vers; dans leur naïve crudité, ils pei"gn eut plus éloquemment raffaissemenl nioral du peuple, que la description la plus minutieuse des usages des theimes. Cela me dispense de faire, comme certains auteurs, le catalogue des différents genres de courtisanes et d'êtres plus dégradés encore qui y pullulaient.
« On en vint au point que les femmes s'enivrèrent aux bains publics; que celles qui étaient le plus rigoureusement enfermées chrz elles, qui passaient pour réservées, se montraient nues dans les thermes, se lavaient en présence de leurs esclave? et se faisaient frictionner par eux. »
Au lieu d'user des bains avec modération, comme d'un utile délassement, ou pour les besoins de la propreté, on les prit sans aucune mesure. Certains habitants de Rome se baignaient jusqu'à sept fois par jour, au grand détriment de leur santé.
Ccelius Cyprianus, D. Hieronymus et d'autres écrivains chrétiens attaquèrent violemment ces mœurs des thermes dès le règne de Sévère et des Anlonins.
Lorsque le christianisme devint dominant, les thermes furent donc enveloppés dans la môme proscription que les théâtres, et ces beaux édifices disparurent peu à peu. Quelques églises de Rome occupent leurs. ruines : telle est l'église de Sainte-Marie
(les Anges, au milioii des débris des thermes de Dioclétien; on y lit ce distique :
Quiv fucruni thcrmœ, nunc templum est virginis ; auclor Est Plus ipsc pater; ceditc ddichcK
I^^Lc iVintliéoii est un rc-^le des Ihei'mes d' Agrippa. (Baccius.)
On peut se demander si les thermes contribuèrent au relâchement des mœurs et à la dissuhilion de la puissance romaine, ou si les désordres signalés ci-dessus furent une conséquence de la corruption et de ramollissement d'une nation si rude et si forte à son origine ; c'est, suivant moi, celte dernière hypothèse qui doit être admise.
Les mœurs romaines étaient ariivées à ce degré de relâchement, dès les premiers empereurs, et, ce qui le prouve, c'est l'indulgence avec laquelle étaient traités les auteurs qui décrivaient familièrement leurs propres turpitudes.
Aujourd'hui personne n'écrirait ce qu'écrivait Horace, sans se couvrir de honte, et sans causer un véritable scandale ; ce n'était pas seulement dans les mots que les Latins bravaient l'honnêteté. Comme l'opinion publique est loute-puissante chez les peuples modernes, elle a fait disparaître le sentiment même de ces scandaleuses' débauches.
Les thermes, s'ils étaient rétablis, n'enlraîneraient donc pas plus d'abus que nos écoles tle natation. Avec la moindre surveillance (j'allais écrire sans surveillance), les choses s'y maintiendraient dans les limites des convenances les plus scrupuleuses.
Tout en reconnaissant combien était Juste et même nécessaire l'arrêt prononcé par l'Église, dans les premiers temps de sa puissance, je ne puis m'cmpêcher de regretter uu peu Fanéantissementde ces beaux et utiles édilices.
' Ce qui fut les llicrmcs est aiijouril'luii un ti'Uiple do la Vicrye, dont l'aulciir e>l le ['apc Pie lui-même. Arrière, voluptés !
S'il avait été possil)le d'habiliier les barbares envahisseurs aux douceurs des bains chauds et de la propreté, les aqueducs auraient été conservés ou restaurés par eux, et nos ancêtres n'auraient pas vécu jusqu'à ces derniers temps dans la plus honteuse saleté ^
Les bains publics et gratuits fondés par les particuliers, dont le nombre, suivant Pline, était infini, ne renfermaient probablement aucun de ces accessoires qui faisaient des thermes des monuments si complets.
Les ruines des thermes donnent une' idée assez nette de ce genre de construction. Les marbres et les matériaux précieux étaient de simples placages, qui ont été enlevés ou détruits par les barbares, ou par les architectes de la ville moderne. 11 n'est resté que les massifs de petits matériaux qui constituaient la plus grande partie de la maçonnerie.
« Ces immenses constructions avaient reçu la plus grande solidité et présentaient un caractère tout à fait monumental, et Ton assure cependant qu'il n'av;iit pas fallu quatre années pour les élever dans toute leur étendue '. Le mode d'exécution fait comprendre la possibilité d'une pareille promptitude. Les murs étaient simplement construits en maçonnerie de blocage, revêtus en briques triangulaires et reliés par des assises de grandes briques qui régnaient dans toute leur épaisseur et étaient espacées de l"", 55 environ; les voûtes étaient formées d'une sorte de béton de pierre ponce, que supportaient de grandes briques de revêtement posées h plat ; des dalles de marbre ou des enduits en stuc, que décoraient des peintures, s'appliquaient sur les parements.... les colonnes, les marbres, les œuvres d'art, se
' En 1870, à Paris, on ne compte encore que 187 établissements de bains publics « sales el léncbrcux » comme les premiers thermes des Romains. Le nombre de bains délivrés annuellement par ces établissements aux 2 OoO 000 de Parisiens ne dépasse pas 4 200 000. Nous n'en sommes pas encore a l'usage abusif des bains dos beaux temps do Rome. Il est vrai qu'il y a des salles de bains dans bi'aucoup d'apiiartements modernes. Mais la classe aisée^ c'est-à-dire e petit nombre, fait seule usngedeces bains.
Ce pass;ige s'applique aux thermes de Caracalla.
préparaient pendanl qu'on exécnlail les maçonneries, cl il ne fallait pas beaucoup de temps pour les mettre en place.
« Les thermes de Caracalla contenaient seize cents sièges de marbre pour les baigneurs, au dire d'Olympiada... * »
Emploi de Veau pour les usages domestiques. — Suivons l'eau, maintenant, depuis le château d'eau privé jusqu'au domaine qu'elle alimentait.
La conduite privée, en plomb ou en poterie, à partir de l'extrémité du calice du château d'eau, passait sous le sol de la voie publique voisine, qu'elle suivait de manière à arriver par le plus court chemin possible, à la maison de l'usager; elle pénétrait jusqu'à la cour intérieure, qui portait le nom de Cavsedium et faisait partie du vestibule caractéristique de la maison romaine, de V Atrium. L'eau s'épanchait nuit et jour, par une fontaine, dans VImpluvium, sorte de bassin qui occupait le centre de la cour.
Cette disposition se remarque dans toutes les maisons riches de Pompéies. Les maisons habitées par le peuple en sont dépourvues \ et il en était cerlainemenl de même à Rome. L'artisan couchait dans la boutique où il exerçait sa profession, et })uisait l'eau nécessaire à ses besoins h la fontaine publique, qui coulait jour et nuit. L'entretien de ces fontaines était spécialement recommandé au curateur des eaux'\
Le mode de distribution ne permettait pas d'élever l'eau à de grandes hauteurs dans l'habitation ; en cherchant à la foire monter au-dessus du rez-de-chaussée, par exemple, presque toujours le niveau du château d'eau aurait été dépassé, ou bien la charge, devenue insuffisante, n'aurait pas donné le volume d'eau concédé. Dans l'intérêt bien entendu de l'usager, il convenait de maintenir récoulement le plus près possible du sol.
* Léonce Roynaud, Traité d architecture, '2" partie, p. i'.)\.
* Rcnseigneiiient donne par M. do Liica. ^ Voir ci-dessus, page IIG.
128 introductiû:n.
Les empereurs Gratien, Valentiiiien et Théodose encouragèrent rétablissement des bains privés par des concessions d'eau plus larges \ Il y avait des bains dans la plupart des grandes maisons et même dans les maisons de grandeur médiocre. Ces bains ornaient souvent les jardins, où l'on trouvait en outre des édifices imités des grottes naturelles, au fond desquels s'épanchait l'eau d'une fontaine et qui portaient le nom de nympliée. Suivant Baccius, le nombre des bains privés aurait été de 860. Mais il est probable que cet auteur fait confusion, et qu'il a désigné sous le nom de bains privés, réservés à l'usage exclusif du propriétaire, les établissements construits, suivant Pline, pour les besoins du peu])lc, qui en usait gratuitement. Il est certain que les bains véritablement privés étaient beaucoup plus nombreux à Rome, puisque, à Pompéies, on en trouve dans la plupart des maisons riclies.
L'eau alimentait d'ailleurs tous les établissements d'industrie privée ([ui en foui habituellement usage. 11 y a, à Pompéies, des traces de distribution d'eau dans une boutiijue de blanchisseuse, dans une boulangerie, où les tuyaux débouchent dans les vases destinés à laver le blé '.
' PiOMiliLET, p. 134 fl lùO.
^ Renseignements donnes par M. de Luca.
GIIAPITUE IX