CHAPITRE VIII
La vie aux eaux.
Notre excellentami, Félix Mornand, a publié avec un légitime succès le détail des plaisirs et des distractions que le séjour aux caux offre aux malades et plus encore aux désœuvrés. Nous n’avons ni assez d'esprit ni assez d'humour pour faire, même en abrégé, une copie de la Vie des eaux, en-admettant toutefois qu'un semblable travail eût une place marquée dans nn ouvrage du genre de celui-ci ; plus modeste dans nos prétentions ct nous renfermant dans les limites qui nous sont imposées, nous devons consacrer un chapitre à la vie aux eaux, c’est-à-dire aux choses que doivent observer les malades pendant leur séjour aux stations thermales. |
Un médecin qui prescrit un traitement par les eaux minéles doit, en indiquant la source, munir son malade d’une consultation écrite. Cette consultation contiendra, après la désignation de laffection, l'historique des principaux phénomènes qui se sont montrés et les moyens thérapeutiques qui leur ont été opposés; elle indiquera le tempérament, les habitudes, le genre de vivre du malade ; en un mot, elle renfermera toutes les particularités capables d'éclairer le médecin des eaux, qui pourra ainsi, en pleine connaissance de cause, diriger la médication thermale sans tâtonnement et sans danger.
Dès son arrivée à l’établissement, le malade aura pour premier soin de se rendre auprès du médecin dont il aura fait
choix et de se conformer exactement aux prescriptions que lui
dictera son expérience guidée par la consultation dont nous parlions plus haut.
Il était d'usage anciennement de soumettre les malades, avant de commencer le traitement par les eaux minérales, à un régime préparatoire, qui, dans certaines circonstances, allait jusqu'à une médecine active. Les précautions étaient souvent trop rigoureuses, et l’on a reconnu aujourd'hui qu'à moins d’indications bien précises on pouvait sans périls et sans dommages passer, en dehors de toute transition, des moyens thérapeutitiques ordinaires au traitement par les eaux minérales. D’ailleurs, en cas d’aggravation du mal, qu’elle soit due à l’inefficacité des eaux ou à leur action trop excitante, il faudra recourir au medecin, qui, en modifiant a quantité et le mode d’administration du liquide, et même en recourant aux ressources que lui fournit la pharmacie, saura ramener les choses dans la voie la plus propre au but qu’il s’agit d'atteindre.
Aussi faisons-noûs une règle aux malades de visiter souvent leur médecin, de lavertir de tous les phénomènes qu'ils éprouvent et de puiser dans son expérience les conseils sans lesquels ils ne sauraient toucher au port. Qu'ils se gardent de régler eux-mêmes le nombre de verres qu’il faut boire ou le nombre de bains et de douches qu’il faut prendre. Outre qu’on pécherait par ignorance, on est toujours mauvais juge en sa propre cause ; guidés par un raisonnement pitoyable, les malades outrepassent volontiers les prescriptions du médeein et s’imaginent que, si trois verres d’eau minérale pris tous les matins, par exemple, guérissent en 45 jours, une dose double saura amener les mêmes résultats en un espace de temps deux fois plus court. Malheureusement la nature s’accommode mal de ces règles de proportion, et, pour vouloir aller trop vite, on s'expose à rétrograder, ou tout au moins à s'arrêter.
Nous le répétons donc et nous ne saurions trop le répéter, sur ce point, comme sur tous ceux qui ressortent de Phygiène et de la thérapeutique, le médecin doit être consulté et scurpuleusement obéi, car le mode d'emploi des eaux minérales a de tout temps joué un si grand rôle, que nos pères l’ont consacré
par cet adage que nous avons pris pour épigraphe. Les bons médecins font les bonnes eaux.
L’hygiène de la vie aux eaux est une partie importante et qui n'admet aucune négligence ; elle se compose de prescriptions diverses, dont les unes s’adressent au physique et les autres au moral du malade.
Parmi les premières, l’exéreice et le régime alimentaire oc- ‘cupent la première place:
L'exercice, dont nous avons déjà parlé dans un autre chapitre !, facilite la digestion soit de l’eau minérale, soit des ali- "ments, et de cette façon épargne à l'estomac un excès de fatigue qui pourrait ne pas être sans danger au milieu de l’éxcitation générale que produit l'absorption des eaux minérales, Chez les enfants et chez les jeunes personnes mal réglées, chlorotiques, on retirera de grands avantages des exercices gymnastiques. Autant que possiblé, ces exercices auront lieu en plein air et devront être répétés le soir et le matin; les personnes anémiques, Scrofuleuses, se trouveront bien d’un travail
plus rude et, si elles le peuvent faire, elles se livreront à quelques occupations de jardinage.
Le régime alimentaire, eu égard à l’action généralement excitante des eaux, die être doux et composé d'aliments légers et de facile déebtion : ; les mets épicés devront être proscrits, et les viandes noires, surtout le gibier faisandé, ne devront “que rarement paraître sur la table. Les légumes farineux empàtent les voies digestives et concourent mal à la réparation des forces ; il vaut mieux s’en abstenir et les remplacer par des légumes frais et herbacés. Les liqueurs fermentées, par l’action excitante qu'elles exercent sur la circulation, sont évidemment nuisibles et il faut les proscrire; cé n’est point à dire que le vin doive être exclu des repas et qu’il faille se mettre à un régime éxclusivement aqueux ou lacté. Loin de là ,le vin coupé avec de l'eau est une boisson rafraîchissante qui, grâce au tannin qu'il contient, facilite et seconde la digestion. Bien plus, pour Îles en-
1 Voir la page 32 et suiv.
fants et pour les jeuncs personnes atteintès d’anémie oude pâles couleurs, le vin est un puissant tonique dont il serait inhabile de se priver. Il n’en saurait être ainsi du thé et surtout du café. L'action première de l’infusion de ces deux plantes s'exerce sur le système nerveux, qu’il faut bien se garder de surexiter pendant tout le traitement par les eaux minérales. Aussi, à moins que l'habitude n’en soit tellement profonde qu’il y aurait danger à la déraciner tout d’un coup, faisons-nous une règle absolue de l’abstention complète du thé et du café.
Nous ne pouvons, on le comyrend, descendre dans de plus | longs détails sur le régime alimentaire. À moins de passer en revue tous les mets qui viennent sur nos tables, nous devons nous arrêter à ces considérations générales qui, d’ailleurs, nous paraissent avoir suffisamment tracé la voie que doivent suivre les malades.
Des prescriptions de l’hygène qui se proposent comme but la quiétude morale des malades, les unes dépendent des malades eux-mêmes, les autres appartiennent au genre de vie que l’on mène aux caux.
Nous nous sommes assez longuement étendu ailleurs ! sur les dispositions d'esprit qu’il fallait apporter aux eaux, pour qu’il soit inutile de nous y arrêter encore à cette place. Assez souvent, nous le savons, la tristesse et le découragement échappent à la volonté du malade, et sa raison est impuissante à dissiper ses noires préoccupations. Enfant de la maladie, quelquefois même constituant à elle seule toute la maladie, lhypocondrie ne doit attendre son amendement et sa guérison que du traitement thermal secondé par lhygiène morale la mieux entendue.
Ce sont les ressources de cette hygiène dont il nous reste maintenant à parler.
Les rigoristes et les personnes ignorant Ie pouvoir d’une heureuse disposition mentale sur les souffrances du corps, cri- . tiquent et proscrivent les plaisirs de la vie des eaux. Pour eux, les établissements thermaux doivent tirer toute leur importance
4 Voir les pages 34% et 35.
des principes qui minéralisent leurs sources et ne rien emprunter aux circonstances accessoires.
D’autres, sceptiques ou légers, faisant à ces circonstances accessoires la part du lion, veulent que le plaisir soit le but et les eaux le prétexte. A leurs veux, les vertus thérapeutiques des sources sont une adroïte invention de quelque savant en goguette, destinée à faire accepter par les gens sérieux l’action bienfaisante des distractions et des plaisirs.
La vérité n'appartient à aucune de ces deux opinions extrémes; elle participe de l’une et de l’autre, et sait faire aux prin-. cipes minéralisateurs et aux circonstances accessoires, la part légitime qui lui revient mutuellement.
Les distractions et le plaisir méritent donc une place dans le tableau de la vie des eaux. Mais qu'on ne s’y trompé pas, ces plaisirs ne doivent pas constituer une seconde édition de l’existence agitée de nos villes ; les veilles et les passions tumultueuses en sont rigoureusement proscrites et l’on n’y peut admettre que ces douces jouissances qui reposent l'esprit, char- -ment l'imagination et contentent le cœur.
. Pendant le jour, les promenades en commun, soit à pied, soit à cheval, soit en voiture, sont d’utiles délassements qui profitent au corps par l'exercice, et à l'esprit par la conversation. Quelquefois sans but, mais parfois se proposant l’exploration d'un site ou d’un monument renommé des environs, ces promenades, transformées en parties de campagne, établissent une certaine intimité entre les buveurs, et sont souvent le point de départ d’amitiés et d’affections qui se continuent plus tard dans le monde. Ces parties, auxquelles la gaieté préside d’ordinaire, et qui presque toujours sont égayées par quelque aventure, n doivent jamais amener la fatigue chez les malades.
Les jeux de hasard, qui font la fortune de quelques thermes d'Allemagne, sont heüreusement proscrits chez nous, et doivent être impitoyablement bannis de toute station véritablement médicale. Les émotions qu'ils procurent choquent, en tout temps, les lois de l’hygiène, et, en cette circonstance, s’accom-
modent mal avec’ des organisations déjà affaiblies par de longues souffrances.
Les jeux de commerce doivent être seuls tolérés; ce sont d’agréables passe-temps, de douces distractions.
Les soirées musicales ou dansantes sont de bons et ‘utiles délâssements, dont l’abus seul est condamnable. La musique plonge l’âme dans une sérénité bienfaisante, et la danse est pour le corps un exercice salutaire. Mais les concerts et les bals ne doivent pas se prolonger dans la nuit; on se lève de bonne heure aux stations thermales, et il ne faut pas que le plaisir usurpe le temps du sommeil.
Ainsi remplis par les soins du traitement, par la promenade, par la causerie et par des plaisirs, dépouillés de toute agitation morale, mais aussi de tout regret, les jours passent vite aux eaux, et l’on est parfois attristé de toucher au terme de la médication, alors qu’il faut dire adieu aux amis de l'on s'était faits, aux habitudes que l’on s'était créées.
Mais ce terme, qui le doit fixer, ou pour mieux dire, quelle est la durée d’un traitement par les eaux minérales ? On ,ne peut sur ce point tracer des règles à priori; cependant, en général, la durée moyenne de cetraitement varie entre vingt et trente jours et, en langage d’hydrologie, est appelée saison. Assez communément on ne fait qu'une saison par année; mais cette règle souffre des exceptions, et l’on peut faire une saison et demie et deux saisons dans la même année. Le médecin est ici seul ‘juge de lopportunité de cette prolongation de traitement comme aussi des conditions qui doivent présider à ce dédoublement. En général un temps de repos ‘plus où moins long est nécessaire avant d'entreprendre une seconde saison ; il y aurait ‘dans certain cas un véritable danger à maintenir l'excitation que produisent toujours les eaux minérales, et il faut l'œil exercé du médecin pour mesurer exactement le degré de cette excitation. |
L’intervalle qui sépare deux saisons peut varier de quelques ‘ jours à un ou deux mois: la constitution du malade, l’état des fonctions vitales, les changements subis par l'affection soumise
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au traitement des eaux, et la météorologie si différente des mois caniculaires et des mois tempérés, sont les guides ordi-
naires qui fixent la décision du médecin. Le problème est évidemment trop compliqué pour que les malades tentent de le résoudre eux-mêmes ; il ne faut rien moins qu’une longue expérience et le tact médicil le plus exquis.
…. Trop souvent, surtout dans les affections diathésiques qui font, pour ainsi dire, corps avec la-constitution du malade, une et deux saisons dans la même année sont impuissantes à sabre ciner le mal; une nouvelle campagne est nécessaire l’année suivante, et, pour l’entreprendre, on veut que quelque amélioration se soit produite. Sans doute une modification heureusé de la maladie donne du courage au malheureux qui souffre, et le mieux obtenu fait prévoir ou tout au moins espérer le rétablissement complet de la santé.
Mais, qu'on ne s’y trompe pas, un premier résultat négatif n’est pas un indice certain de l’inefficacité ‘eseaux. Souvent une amélioration ne se fait senür qu'à la seconde année, et la
disparition totale du mal ne s'obtient qu'après même plusieurs campagnes successives, Bien plus, certains malades n'arrivent jamais à une guérison entière et il leur faut, pour que l’existence leur soit possible, venir chaque année demander aux eaux la confirmation du notable allégement apporté à leurs souffrances.
Il importe donc de ne pas s’abandonner trop vite au découragement, et de savoir persister en une entreprise dont les résultats sont quelquefois longtemps à se faire attendre.
-Mais quelle que soit Ja nature de ces résultats, il n’est pas
sans importance d’user de quelques précautions avant de rentrer sous les lois de la thérapeutique ordinaire. En buvant son dernier verre d’eau minérale, on n’en a pas fini avec la médication thermale, et il reste à éteindre progressivement l'excitation qui en a été la conséquence,
Pour que cette dernière exigence soit remplie d’une mañière convenable, il faut que le médecin des eaux relate, dans une Consultation écrite et destinée au médecin ordinaire du malade,
les phases par lesquelles a passé l’affection, les phénomènes qui se sont produits, en un mot, l'historique complet de la maladie pendant le temps qu’elle a été confiée à ses soins.
Sur ces indications, le médecin ordinaire base sa conduite . tautôt, si l’excitation produite est trop forte et menace de se prolonger, soit d’une manière générale, soit en se localisant, 11 recourra à la saignée ou à une application de sangsues ; tantôt, s’il est à craindre que l’économie ne puisse sans danger être subitement privée de l’excitation artificielle produite par les eaux, il maintiendra quelque temps le malade à usage de ces eaux transportées et arrivera progressivement à leur cessation complète. ke
Le régime et le retour à la thérapeutique ordinaire seront soumis aux mêmes considérations et subiront lempire d’une foule de circonstances, dont l’énumération ne saurait trouver place ici, mais qu'un médecin instruit et expérimenté met à profit au grand avantage de son malade.