CHAPITRE Ili
Nous allons exposer dans ce chapitre et d’une manière générale, les modifications produites sur l'organisme par chacune des classes et subdivisions que nous avons admises dans notre nomenclature, nous réservant, après l’étude des principales sources minérales de la France, qui seules doivent figurer dans ce volume, de formuler les indications spéciales à toutes les maladies curables par la médication qui nous occupe.
PREMIÈRE CLASSE. — Eaux sulfurées.
On croyait anciennement que le soufre contenu dans les eaux de cette classe s’y trouvait toujours sous forme d’acide sulfhydrique soit à l’état libre, soit en dissolution; mais les recherches des chimistes modernes ont démontré que les eaux sulfureuses doivent leurs propriétés à des sulfurés alcalins ou terreux, et que dans la plupart d’entre elles, l'acide sulfhydrique libre manquait complétement ou s’y rencontrait en très-faible quantité.
Cependant, il ne faut pas négliger la présence de cet acide, qui paraît dû à des causes purement accidentelles, c’est-à-dire à la. décomposition des sulfates par des substances de nature organique, car les eaux qui le tiennent en dissolution produisent des effets plus prompts, plus pénétrants, mais moins durables.
Les combinaisons qu’affectent ordinairement les sulfures des, eaux sulfurées, sont alcalines ou terreuses; dans le premier
cas, le principe sulfureux est le sulfure de sodium; dans le second, c’est le sulfure de calcium.
Nous obtenons donc pour les eaux sulfurées deux subdivisions qui sont : 1° les eaux sulfurées sodiques; 20.les eaux sulfurées calciques. di
Mais avant de passer à l'étude spéciale de chacune de ces divisions, nous devons faire connaître une matière azotée el une substance de nature organique qui se rencontrent dans les eaux sulfureuses des Pyrénées.
La matière azotée est la barégine ou glairine;
La substance organique est la sulfuraire.
Considérée comme de nature pseudo-organique par nt
qui l’appelait glairine, tandis que Longchamps la nommait barégine, la matière azotée est, suivant M. Fontan, une substance anorganique, amorphe, gélatiniforme, tenue en dissolution dans Peau minérale, et qui se décompose sous l'aspect d’une gelée. Incolore, bien que quelquefois elle soit rose ou rouge, inodore, d’une saveur fade, d'une consistance mucilagineuse, prenant l'aspect de la corne par la dessication, mais redevenant mucilagineuse par l’action de l’eau, la glairine est insoluble dans l’alcool et l’éther, pen soluble dans l’eau froide, plus s0luble dans l’eau chaude et facilement soluble dans 2 eaux salines, mais surtout dans les eaux alcalines.
M. Fontan, et en ceci il est en désaccord avec Anglada et M. Filhol, assure que la barégine est toujours dans les eaux en proportion de la quantité de principe sulfureux des sources.
. Quoi qu'il en soit,les sources des Pyrénées amènent à Ja surface des masses énormes de cette matière qui se dépose dans les bassins et tuyaux de conduite sous forme d’amas gélatineux qui se putréfient rapidement au contact de Pair, en donnant naissance à des algues d'espèces particulières, auxquelles M. Fontan consacre le nom de sulfuraire.
Aussi le même auteur assigne-t-il les quatre conditions suiyantes à la-production de ce végétal : 1° Une température imférieure à 50%: 29 Ja présence d’un principe sulfureux; 3° celle d’une
substance azotée en dissolution dans l’eau; 4° le contact de l'air.
Tant que la sulfuraire reste soustraite à l’action directe de la lumière solaire, elle conserve sa belle couleur blanche nacrée; mais elle se colore en brun, en rouge ou en vert foncé, si ses filaments sont exposés à la lumière directe du soleil.
Nous avons dit ailleurs, pour ne pas nous v arrêter davantage ici, que MM. O. Henry avaient trouvé de l’iode dans cette conferve, légitimant ainsi l’emploi topique que les paysans font de la sulfuraire à l’établissement d'Evaux, dans la Creuse.
Action physiologique et médicale des eaux sulfurées. — Que les eaux sulfurées tiennent en dissolution des sulfures alcalins ou laissent dégager de l’hydrogène sulfuré, c’est toujours par le soufre qu’elles agissent, bien que cette action soit augmentée, diminuée et même altérée par des substances qui se trouvent dans certaines eaux sulfureuses.
L'action du soufre sur l’économie animale est tout à fait locale et générale : locale, elle stimule les tissus sur lesquels l'agent est appliqué; générale, elle excite la cireulation et augmente la vitalité de l’organisme. | Introduites dans l'estomac, les eaux sulfurées éveillent l’excitabilité de l'agent digestif, et si les eaux sont trop actives, elles occasionnent de la pesanteur et une tension pénible dans la région épigastrique. Leur usage, trop prolongé ou trop en désaccord avec le tempérament et l’état de faiblesse du malade, pourrait amener une véritable inflammation et causer des accidents graves. Aussi les personnes pléthoriques et disposées aux congestions viscérales, ne sauraient apporter trop de soins à bien surveiller l’action des eaux sulfurées. Cependant il ne faudrait pas exagérer ces contre-indications de la médication sulfureuse, car, ainsi que le dit Barbier, dans les maladies où les voies digestives sont affectées, l'usage de ces eaux réussit, pen= dant que les médicaments excitants ne seraient pas supportés par la surface gastro-intestinale, parce que la grande abondance du véhicule dans lequel existent les principes médicinaux des eaux minérales en est le correctif, empêche ces principes d’affecter les tissus gastriques et intestinaux, favorise en même temps leur
absorption et assure, en un mot, l'exercice de leur opération thérapeutique.
- L'action des eaux sulfurées sur la peau est également excitante; grâce à elle, les fonctions cutanées se réveillent et se régularisent : la stimulation produite par le contact du soufre augmente la sécrétion cutanée, et avec elle la peau acquiert du ton, de la fermeté, de la douceur et de la fraicheur.
Introduit dans l’économie, soit par la muqueuse gastrique, soit par la surface tégumentaire, le soufre pénètre dans le torrent de la circulation et va porter partout le principe d’excitation dont il est animé.
De telle sorte, qu’en combinant ensemble l’action excitante générale et l’action stimulante locale du soufre sur le tube gastro-intestinal, on comprend la manière dont les eaux sulfurées agissent sur les organes abdominaux, et comment, grâce à la dérivation produite sur la muqueuse digestive et la surexcitation des organes excréteurs, elles peuvent combattre les constipations opiniâtres, les engorgements atoniques dans les viscères du bas-ventre, les embarras dans la circulation veineuse du foie, de la rate, du système de la veine-porte, des vaisseaux hémorroïdaux, etc., etc.
D'autre part, l’excitation produite sur la surface cutanée doit donner à la médication sulfureuse, en dehors de l’action spécifique dont nous allons parler, une influence heureuse sur toutes ces dermatoses chroniques qu’entretiennent et perpétuent l’atonie et la sécheresse de la peau. C’est en effet dans ces circonstances que la médication sulfureuse compte ses plus beaux succès, Il en est de même pour les maladies parasitaires. Mais 1ci, le soufre agit par ses propriétés spécifiques et tue les
animalcules ou les criptogames qui croissent ou végètent sur le Corps de l’homme. | … Comme on le voit, en dehors de quelques dermatoses aiguës qu'il serait dangereux de soumettre à la médication sulfureuse, les eaux minérales-sulfurées sont applicables à toutes les affections cutanées, soit comme stimulantes, soit comme spécifiques. de plaies atoniques, les vieux ulcères sont de véritables mala-
dies de la peau, qui reviennent encore de droit à la médication sulfureuse.
En résumé ct pour abréger des explications thérapeutiques qui varient avec chaque système de médecine, nous allons énoncer les maladies qui sont le plus communément guéries par les eaux minérales sulfurées, et celles qu’il serait dangereux de soumettre à cette médication.
Maladies traitées par les eaux sulfurées : Dermatoses et maladies parasitaires de la peau, plaies par armes à feu, ulcères, cicatrices douloureuses, névralgies, affections chroniques du tube digestif, engorgements abdominaux, affections catar= rhales, leucorrhée, aménorrhée, tumeurs œdémaieuses, tumeurs blanches, douleurs rhumatismales et certaines paralysies essentielles.
Maladies aggravées par les eaux sulfurées : Phthisie, anévrisme du cœur et des gros vaisseaux, hémorragies actives, grossesse, cancer, scorbut, les dispositions aux. congestions | sanguines, aux affections spasmodiques et aux inflammations.
Nous devons maintenant aborder plus spécialement l'étude de nos subdivisions.
EAUX SULFURÉES SODIQUES. — Nous avons ici les plus nombreuses et les plus importantes des eaux sulfurées; presque toutes les sources des Pyrénées leur reviennent, et leur histoire a été bien faite par MM. Fontan, Filhol et Astrié.
Toutes les eaux sulfurées sodiques sont, en général, thermales, et quelques-unes, comme à Ax et à Luchon, ont une température de 60° à 70°.
L'odeur qu’elles exhalent varie singulièrement selon leur état de décomposition. Presque inodores à leur issue, où elles ne dégagent que de lazote, elles répandent bientôt une forte odeur sulfureuse, parce que le sulfure qu’elles contiennent est . promptement et facilement décomposé par l'air. Aussi n'est-ce point d’après ce caractère qu’il faudrait mesurer la richesse sulfureuse de ces eaux, car, nous le répétons, l'odeur exhaléé : n'est point en proportion de cette richesse, mais bien de l’état de décomposition du sulfure.
Cette décomposition facile et rapide du sulfure de sodium au
contact de l’air est une circonstance heureuse, car sans elle on concevrait à peine l’action thérapeutique de ces eaux, tant est faible la quantité de sulfure qu’elles contiennent. … Malheureusement, cette décomposition ne se fait pas toujours d'une manière égale et uniforme; outre l’oxygène de l'air, la silice et l’acide carbonique concourent souvent à la production du phénomène, et alors la quantité d'hydrogène sulfuré qui se dégage varie jusqu’au point de disparaître complétement.
La connaissance de ces variations, dans la décomposition des eaux sulfurées sodiques, est d’une haute importance pour les applications médicales ; ainsi, au point d’émergence, s’il était possible de se plonger dans l’eau sans hui faire subir lé contact de l'air, on ne prendrait un bain que dans üne solution de sulfure de sodium; mais si l’eau subit le contact de l'air, on absorbe par la- peau et par la surface pulmonaire le principe actif des eaux sulfurées, &’est-à-dire de l'acide hydrosulfurique, et Pon comprend que l’action thérapeutique doive être alors à son maximum d'intensité. Mais si l’eau éprouve d’autres altérations, les sources de l'hydrogène sulfuré s’affaiblissent, et il se produit alors tantôt du polysulfure, dont la présence est décélée par une teinte légèrement jaunâtre, comme dans les piscines de Baréges, tantôt du soufre divisé qui amène, grâce à un excès d'acide silicique, un phénomène assez célèbre à Ax et à Luchon ; nous voulons parler du blanchissement.
Toutes ces circonstances doivent être connues des praticiens, Car -on s’exposerait, si l’on n’en tenait compté, à des revers produits tantôt par un excès, et tantôt par une insuffisance de .Paction thérapeutique.
Voici, dans l’ordre alphabétique, les stations françaises d'eaux fes sodiques : Amélie ou Arles, Ax, Bagnoles, Baréges, Cauterets, Eaux-Bonnes, Eaux-Chaudes, Escaldaäs; Guagno, Guitera, Luchon, Molitg, Olette, Pictrapola, Preste (la), Saint- Honoré, Saint-Sauveur, Vernet (le ).
EAUX SULFURÉES CALCIQUES. — Ces eaux sont celles que
M. Fontan appelle sulfureuses accidentelles, parce qu'elles ren-
ferment primitivement des sulfates de chaux qui se décomposent en passant dans des terrains chargés de matières organiques, ét
que ce n’est que secondairement qu’elles accusent le sulfure de
calcium. Par suite de cette transformation, ces eaux contiennent toujours de l'hydrogène sulfuré libre, ce qui les distingue, au
point de vue chimique, des sulfurées sodiques ; distinetion sans
importance sous le rapport thérapeutique, puisque les sulfurées
sodiques, ne pouvant être utilisées en dehors du contact de
l'air, laissent également dégager l’acide sulfhydrique quand les
malades en font usage.
La différence entre les deux branches des eaux sulfurées réside donc dans leur base.
Les conséquences de tes différences d’origine et de composition sont :
Que les eaux sulfurées caleiques contiennent plus de substances minéralisées, et surtout de chlorure de sodium, que les sulfurées sodiques.
Que les premières sont généralement froides) tandis que presque toutes les secondes sont thermales. ;
Que les sulfurées calciques renferment toujours de l'acide carbonique, et que cé n’est qu'exceptionnellement qu’elles offrent des traces de matières organiques.
Nous venons de dire que les eaux sulfurées calciques cit tiennent de nombreux principes minéralisateurs, et surtout du chlorure de sodium ; cette remarque est essentielle à noter à tous les points de vue, car il est un certain nombre de sources qui, selon les uns, appartiennent aux salines ou chlorurées, tandis que, pour les autres, elles restent sulfureuses. Aïnsi Uriage, pour ne pas sortir ici des limites de la France, est mis au nombre des eaux -sulfureuses par les auteurs de l'Annuaire, alors qu'on y rencontre plus de 7 grammes de chlorure de sodium, et à peine 0,015,046 de soufre; et cependant; sous le rapport de la thérapeutique, les auteurs de l'Annuaire ont raison, et nous suivons leur exemple.
Néariioins les propriétés médicamenteuses des eaux sulfurées, se rapportant spécialement à la présence du soufre, s’affais
blissent au fur et à mesure que diminuent les quantités de cet agent, et disparaissent même complétement quand le principe sulfureux est entièrement primé par d’autres substances minérales.
I y a donc là, pour la thérapeutique, des gradations qu’il est important de connaître et d'observer.
Principales sources d'eaux sulfurées calciques: Allevard, Auzon, Cambo, Castera-Verduzan, Cauvalat-les-le-Vigan, Digne, Enghien, Euzet, Gréoulx, Guillon, Montmirail, Pierrefonds,
.Puzzichello, Uriage.
DEUXIÈME CLASSE. — Eaux chlorurées.
Les eaux chlorurées sont aussi nommées eaux salines ; il conviendrait mieux de les appeler eaux salées.
- Elles constituent la famille la plus naturelle des eaux minérales, parce que dans toutes il y a prédominance de chlorure ; le chlorure de sodium est celui quise rencontre le plus fréquemment et en plus grande abondance ; viennent ensuite le chlorure de magnésium et le chlorure de calcium.
Mais, à côté des chlorures, d’autres principes minéralisateurs se trouvent en quantité, car, il faut bien l’avouer, les eaux de cette classe sont, de toutes les eaux minérales, celles qui sont le plus minéralisées. On y rencontre des sulfates et des carbonates à bases diverses, du soufre, du fer, du brome, de l’iode et de l’acide carbonique. Quelques-uns de ces principes dominent tellement, sans jamais cependant dépasser le chiffre du. chlorure, que quelques sources, évidemment salines, sont, avec quelque apparence de raison, mises dans une autre classe. Ainsi Uriage emprunte au soufre une si large part de ses propriétés thérapeutiques, que nous avons cru, contrairement à Vopinion de quelques auteurs, de M. Durand-Fardel entre autres, devoir distraire cette source des eaux chlorurées pour la faire entrer dans la classe des sulfurées sodiques.
Ainsi nous ferons pour certaines eaux chlorurées ferrngineuses; ainsi nous ferions pour les sources contenant du brome, de l’iode
ou de l’arsenie, si l’étude plus avancée de ces agents dans les eaux minérales nous permettait de les faire figurer dans notre clas: sification. Nous ne pouvons jusqu'à présent que mentionner leur présence dans les sources où l’analyse chimique les a signalés, ce que nous faisons dans la partie suivante de-ce volume consacrée à l’étude particulière des stations thermales.
Les eaux chlorurées contiennent, pour la plupart, de lacide carbonique ; sa quantité est extrêmement variable; mais sa présence est-des plus heureuses, car sans Iui la médication chlorurée interne serait presque impossible, tant l'estomac supporte difficilement les chlorures.
Parmi les eaux salines, ceiles-ci sont froides, celles-là sont tièdes, d’autres enfin sont chaudes.
Ces différences de température, combinées avec là présence ou l’absence de l’acide carbonique et rapprochées des variétés de principes minéralisateurs qui accompagnent les chlorures, doivent servir de guide pour le choix à faire dans les eaux salines, car il est évident que, sans parler de la thermalité et de l'acide carbonique, sur l’action desquels nous nous sommes déjà plusieurs fois expliqué, la présence du fer, du soufre, de l’arsenie on de liode doit conduire à des indications toutes spéciales.
En dehors de ces propriétés particulières que les eaux. chlorurées empruntent aux substances qui accompagnent les chlorures et dont l'étude ne peut trouver place dans ces considérations générales, les caux salines sont toutes plus ou moins purgatives, stimulantes et toniques. Dans un travail consacré à la médication par l’eau de mer ct par les résidus qu'abandonne cette eau pendant son évaporation, et qui se trouve dans un. volume complémentaire de celui-ci, nous donnons, sur cette branche de l’hydrologie ct par conséquent sur l’action de toutes les eaux chlorurées, des détails assez étendus qui nous dispensent ici de plus longs développements. La placenous esttrop parcimonieusement mesurée pour que nous n’évitions pasles doubles : emplois, et nous prions nos lecteurs que cette partie intéresse de consulter les généralités qui se trouvent en tête du volume
consacré aux eaux minérales de l'étranger. Nous dirons seulement ici que la thermalité donne aux eaux chlorurées sodiques une action plus spéciale surlesengorgementsindolents, l’œdème, J'infiltration, les douleurs articulaires, les paralysies et certaines affections de la peau.
+ Principales sources d'eaux chlorurées sodiques : Balaruc, Bourbon-Lancy, Bourbon-lArchambault, Bourbonne-les-Bains, Bourboule (la), Hamman-Mélouan, Hamman-Mescoutin, Lamotteles-Bains, Luxeuil, Néris, Niedtrbronn, Pouillon, Préchac, Saint- Nectaire, Salins, Saubuse, Sotteville-lez-Roucn, Soutlz-les- . Bains, Tercis, la mer et les eaux-mères des salines.