Grande commode au chiflre de Marie-Antoinette
(Musée du Louvre).
Pendant les années suivantes, Beneman fut employé à des travaux considérables sous la direction du sculpteur Jean Hauré, qui avait assumé une sorte d’entreprise générale du mobilier de la Couronne. Outre une multitude de meubles ordinaires, ses fournitures comprenaient des pièces très riches, exécutées avec le concours des modeleurs Boizot, Martin et Michaud, des ciseleurs Thomire, Bardin, Forestier, des doreurs Galle et Feuchère b Les premiers morceaux de ce genre qui sortirent de ses mains furent un secrétaire et une commode en mosaïque de bois de couleur, destinés aux appartements de Louis XVI à Compiègne \ Bientôt après, il termina, en collaboration avec le marqueteur Kemp, un magnifique bureau qui devait accompagner, dans le cabinet du Roi à Versailles, le secrétaire à cylindre fait pour Louis XV par Œben et Riesener 3 4 *. Beneman livra ensuite au comte de Provence une commode ornée du chiffre de ce prince; il fit pour le Dauphin une table en bois jaune de la Guadeloupe avec des cuivres de Ravrio, et venait de commencer de somptueux ouvrages pour l’ameublement de la Reine à Saint-Cloud, lorsque, échappant à la tutelle d’Hauré, il quitta le faubourg Saint-Antoine pour s’établir dans la petite rue du Forez, derrière le Temple.
Le musée du Louvre a recueilli quelques-unes de ses oeuvres capitales exécutées entre 1787 et 1790. Ce sont d’imposantes commodes, d’une architecture massive et grandiose, en bois de rose ou d’acajou, couvertes d’une profusion de cuivres précieux. Deux d’entre elles, flanquées d’étagères, portent le chiffre de Marie-Antoinette formé par une large guirlande de fleurs qu’accompagnent des tiges de lis et une couronne de roses. Sur une troisième se détachent les attributs de l’amour. Deux autres, ornées de médaillons en porcelaine de Sèvres et de fines
arabesques, se caractérisent par la disposition originale de leurs façades, où des baguettes de
bronze découpent un grand panneau cintré entre une paire d’écoinçons. Elles proviennent de la chambre de la Reine à Fontainebleau. Ce palais conserve encore une commode majestueuse, décorée suivant le même principe dans un goût plus mâle. Beneman en fit l’ébénisterie avec son confrère Stôckel, d’après un dessin de Lalonde +. L’arc de métal qui traverse la façade surmonte un trophée d’armes et d’étendards ; des faisceaux de licteurs dressés aux angles, des pieds à larges griffés et une frise en feuilles de chêne achèvent de donner à ce meuble une très noble allure. Les comptes royaux font mention de deux commodes
semblables, mais en laque de Chine, faites pour la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud.
Leurs ornements guerriers furent mis en œuvre par Thomire et Forestier, d’après les cires du sculpteur Jérôme-François Martin s.
Beneman travailla pour la famille royale jusqu’à la chute de la monarchie6. Pendant la Terreur, on lui demanda de modestes ouvrages pour l’ancienne chapelle de la Conciergerie qui servait de prison aux députés girondins 7 ; il fut occupé aussi à faire disparaître les blasons,
1. Arch. nat., O1. 3539 et suiv. ; O1. 3543; Ou 3638 à comptes du Garde-meuble pour avoir fourni des dessins Bene-
3656. — Bibl. nat. mss.fr. 7817. man (Arch. nat. O1. 364 6).
2. Arch. nat. O1. 3638 ( 1 » sent. 1786). 5. Arch. nat, O1. 3646.
3. Ibid. O'. 3639 (2e sern. 1786). 6. Ibid. Ou 3656. L’un de ses derniers ouvrages pour la Cour
4. Cf. Œuvres diverses de Lalonde, 2e partie : Premier cahier fut une commode de 1.300 liv. pour la chambre de Madame Éli-
dé Meubles et Ebénisteries , pl. 6 ; et Deuxième cahier, pl. 2. — sabeth aux Tuileries.
Lalonde et son confrère Bureau sont d’ailleurs cités dans les 7. Ibid. O2. 483.
Les Ébénistes du XV IIP siècle.
couronnes et autres emblèmes féodaux sur des meubles confisqués aux émigrés1. Son atelier recouvra de l’activité sous le Directoire. Il entretint alors des relations suivies avec le marchand Collignon, boulevard Poissonnière. Lan VI, ce négociant lui commanda, pour la somme de 1.400 livres, un secrétaire, une commode et un chiffonnier en acajou chenillé, garnis de vases, lyres, sphinx et mascarons de cuivre finement ciselé et doré au mat 2 3. A la même époque, l’ébéniste eut un procès devant le tribunal de commerce avec le bronzier Thomire, qui lui devait quelques centaines de livres depuis 1790. Uue brouille était survenue entre les deux anciens collaborateurs, car Thomire proposait vainement de se libérer par son travail; il ne put qu’obtenir un délai pour acquitter sa dette 5.
Le château de Fontainebleau conserve deux œuvres précieuses que Beneman a dû produire vers le début du Consulat. Ces pièces, — une commode accompagnée d’un secrétaire, — présentent une décoration originale, où l’on trouve encore d’agréables réminiscences du style Louis XVI. L’architecte Percier en donna les dessins. Ses croquis sont conservés a la Bibliothèque des Arts décoratifs4; ils font partie d’un recueil de modèles ayant appartenu au marchand Biennais, qui soumissionna sans doute l’exécution de ces beaux meubles commandés par Bonaparte et chargea Beneman de les construire. La carrière du maître semble s’être terminée peu après. Sous le nom de « Bellemain, rue Forest, n° 6 », on le trouve mentionné pour la dernière fois dans Y Almanach du Commerce de l’an XII.
Les pièces marquées de son estampille G. BENEMAN sont assez nombreuses, mais beaucoup moins qu’on ne pourrait s’y attendre, étant données l’activité de cet ébéniste et l’abondance de ses fournitures pour la Cour à la veille de la Révolution. Nous devons donc croire qu’il négligea souvent de signer ses travaux. Pourtant ce maître est l’un des mieux représentés dans notre Mobilier national. Le musée du Louvre montre de lui sept ouvrages du premier ordre; d’autres se trouvent dispersés dans les palais et les administrations de l’État. Des productions typiques de Beneman ont figuré aux ventes Hamilton, Wedderborn, Gutierrez de Estrada, L. Bouwens van den Boijen s. J’en ai rencontré plusieurs dans le commerce, entre autres un secrétaire en acajou, décoré d’une large frise à feuilles de pampre, et une barbière, ou table à raser, en citronnier incrusté d’ébène. Ces meubles, façonnés avec beaucoup de soin, ont presque tous des formes peu gracieuses. Leur auteur apparaît comme un très habile ouvrier plutôt qu’un brillant artiste; il se révèle surtout plus allemand que français. On peut dire qu’il ne parvint jamais à s’assimiler le génie de notre race. A peine parlait-il notre langue. Quelques mots écrits de sa main, six mois après son admission à la maîtrise, trahissent son rude accent germanique : « Resue de la soin de dense saut cenkantet cens livres et dies sous pour Ujourné d'un uvriyé. A paris, ce po juin iyçi. Benneman » 6.
1. L. Tuetey. Procès-Verbaux de la Commission des Monuments ( Archives de l’Art français, 3e série, 1902), t. I, p. liv ; t. II, p. 87 et 213.