ANDRÉ-CHARLES BOULLE
Grand bureau en marqueterie de cuivre et d’écaille, avec ornements d’argent, exécuté vers 172Ç pour l'Électeur Maximilien III de Bavière.
(coll. du duc de Buccleugh).
estampes, des objets d’art, empruntant à toutes mains pour satisfaire ses convoitises d’amateur. Ni son mariage contracté en 1677, ni la naissance de sept enfants ne purent l’assagir, pas plus que les remontrances de ses amis ou les menaces de Louvois qui parlait de le mettre à Forl’Lvêque1. Chez les commerçants du voisinage, il laissait accumuler des dettes criardes. En
iSéq et 1685, ses ouvriers durent le poursuivre afin d’obtenir l’arriéré de leurs salaires. Il eut aussi un procès avec l’aîné des Crozat, qui ne parvenait point à se faire livrer des meubles payés d’avance. D’autres créanciers, ayant obtenu contre lui des contraintes par corps, suppliaient le monarque de lever la sauvegarde dont leur débiteur jouissait au Louvre, — si bien que la patience de Louis XIV finit par se lasser. Mansart écrivait à Pontchartrain en 1704: « Le Roy a bien voulu accorder cette fois encore à Boulle un arrest de surséance pour six mois, à condition que ce sera la dernière grâce que Sa Majesté luy fera là-dessus 2 », La fin du maître fut assombrie par une catastrophe qui consomma sa ruine. Dans la nuit du 19 août 1720, un incendie embrasa ses ateliers, dévorant ses bois d’œuvre, ses modèles, une quantité de ses ouvrages et la majeure partie de ses collections. L’artiste évalua ses pertes à plus de 350.000 livres. Malgré son grand âge, il eut l’énergie de restaurer son établissement, qu’il continua de diriger avec une étonnante verdeur jusqu’en sa quatre-vingt-dixième année.
Durant sa longue période d’activité, Boulle varia peu sa manière. C’est à peine si l’on remarque dans ses premières productions des tendances plus classiques, un caractère plus architectural, tandis que les dernières se distinguent en général par plus de légèreté et de grâce. Celles-ci n’en restent pas moins une pure expression de l’art en honneur sous Louis XIV. Disciple de Lebrun, Boulle demeura toujours fidèle aux enseignements de ce maître qui avait développé chez lui le sens du grandiose, l’amour des larges et savantes ordonnances. On reconnaît aussi dans ses ouvrages l’influence de Berain, qui lui fournit des esquisses comme dessinateur de la Chambre. Sur le tard, il travailla parfois d’après les compositions de Robert de Cotte. Mais il fut luimême l’architecte du plus grand nombre de ses meubles. Les musées du Louvre et des Arts décoratifs ont recueilli quelques-unes des études à la plume et à la sanguine où il fixait ses inspirations en traits alertes et nerveux. Il a laissé une suite de planches, publiée de son vivant chez le libraire Mariette, sous le titre : Nouveaux Desseins de Meubles et ouvrages de Bronze et de Marqueiterie inventés et gravés par André-Charles Boide. Dans ces précieux documents s’affirment la sûreté de son goût, sa sereine fantaisie, sa pensée vive, claire et pondérée. Le style si français du maître marquait une double réaction contre la lourdeur morose des meubles flamands et l’exubérante somptuosité des cabinets italiens qui servaient jusqu’alors de modèles à nos artisans. Par des créations de la plus harmonieuse élégance, Boulle ne se borna pas à renouveler chez nous l’esthétique du mobilier ; il fonda véritablement la doctrine et les traditions qui ont fait de notre école d’ébénisterie la première du monde.
Par contre, il n’inventa point, comme on pourrait le croire, le genre de marqueterie auquel est attaché son nom. Depuis la fin du xvie siècle, les Italiens incrustaient dans leurs meubles des pièces de rapport en cuivre, en étain, en ivoire, en nacre et en écaille, poiy: former de légers
I. M. Rousset. Hist. de Louvois, t. III, p. 381. 2. Correspondance adrn. de LouisXIV, t. II, p. 843.
Les Ébénistes du XVIII° siècle. <
et capricieux ornements dont ils avaient emprunté l'idée aux artisans mauresques et aux décorateurs antiques. Marie de Médicis, puis Mazarin firent connaître ces sortes de travaux en France où on les imitait avant Boulle. Celui-ci n’innova rien à la technique de ses devanciers. Son mérite fut de la porter à la perfection et d’en tirer de merveilleuses ressources. Au reste, il ne se confinait pas dans un seul procédé de son art : 11 employa parfois les bois de couleur pour représenter au naturel des fleurs, des oiseaux, des papillons, et certains de ses meubles n’offrent que des panneaux unis, faisant mieux ressortir la richesse des bronzes.
Les ouvrages de Boulle doivent beaucoup de leur splendeur à ces moulures vigoureuses, ces masques charmants, ces nobles bas-reliefs intimement associés à l’ébénisterie. Nous savons que l’artiste les modelait souvent lui-même, les faisait couler et achever sous ses yeux. Pour les composer, il s’inspirait surtout des chefs-d’œuvre de l’Antiquité dont il avait réuni une importante série de moulages. Il emprunta cependant quelques sujets à des sculpteurs contemporains, et en particulier à Girardon.
Dans les collections publiques et privées, une multitude de meubles passent avec plus ou moins de vraisemblance pour des productions du célèbre ébéniste, mais on en connaît peu qui puissent lui être attribués avec une pleine certitude. Il n’a signé en effet aucune de ses œuvres et nulle particularité saillante ne les différencie de toutes les imitations dues à ses émules ou à ses élèves. Sa facture personnelle est d’autant moins reconnaissable qu’un très petit nombre de ses travaux nous sont parvenus intacts. Les matières utilisées dans ses marqueteries, — les métaux, l’écaille et la corne, — forment un assemblage fragile, parce qu’elles adhèrent mal au bois et se dilatent inégalement sous l’influence de l’humidité ou de la chaleur. Par surcroît, les meubles de Boulle ont joui sous Louis-Philippe d’une vogue qui leur a été néfaste : beaucoup de ceux qui avaient survécu aux injures du temps et au vandalisme de la Révolution furent cruellement remaniés à cette époque.
Le musée du Louvre montre quatre œuvres indiscutées du maître : une paire de commodes en consoles qui ont fait partie de l’ameublement de Saint-Cloud et deux grandes armoires venant des Tuileries ‘.L’une des armoires offre sur ses vantaux de ravissantes incrustations en bois de rapport cà décor de vases et de fleurs représentées au naturel. Dans la Bibliothèque mazarine, sont conservées les fameuses commodes qui ornaient primitivement la chambre de Louis XIV à Versailles. Ces pièces, si originales avec leurs corps en berceau et leurs supports galbés que terminent des bustes de sphinges, reproduisent, à quelques détails près, l’un des modèles gravés par Boulle pour son cahier de planches. Le South-Kensington Muséum a recueilli une majestueuse armoire au monogramme du roi, où l’artiste fait valoir son talent spécial comme « inventeur de chiffres » 1 2. La collection Wallace renferme plusieurs de ses productions authentiques, entre autres un petit bureau dont la forme rappelle celle des commodes du Louvre. A la vente San-Donato parurent deux superbes coffrets de mariage exécutés pour le Grand-Dauphin en 1680. Notre planche VII reproduit une pièce extraordinaire datant de la vieillesse de
1. Carie Dreyfus, Musée du Louvre, Mobilier du XV I Ie et du 2. Catalogue cf the Jones Bequest in the South Kensington Muséum,
XVIII e siècle. Paris [1922], n°s 4 à 7 et pl. 11 à iv. London, 1882, p. 43, n° 405.
l’ébéniste et qui se trouve en Angleterre chez le duc de Buccleuch. C’est une sorte de bureau à pieds cambrés, soutenant des gradins à tiroirs et une pendule couronnée de figures allégoriques. Toutes les fontes de meuble sont en argent massif. Elles portent les armes et initiales de Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière, qui visita l’atelier de Boulle en 1723 et dut sans doute lui commander alors ce somptueux ouvrage.
BOULLE (Les fils de)1. — Des sept enfants d’André-Charles, quatre fils lui survécurent qui continuèrent ses traditions, portant tous le titre d’ébénistes du Roi. Nous sommes mal renseignés sur leurs travaux. Un mot de leur contemporain, le libraire Mariette, qui les appelle dédaigneusement» les singes de leurpère », laisse entendre qu’ils s’appliquaient le plus souvent à recopier les modèles du fameux artiste dont ils avaient été les élèves et les collaborateurs. Toutefois d’autres documents font connaître qu’ils produisaient aussi des meubles dans le goût de la Chine, «ornés de pagodes et animaux en pierre de lard colorée2 ». Le cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale possède une pièce de ce genre qui aurait été faite sous leur conduite. C’est une grande armoire de laque amarante, parsemée de petits bas-reliefs en stéatite, autour desquels règne une bordure terminale en écaille rouge incrustée de cuivre. La tradition leur attribue également un beau cartonnier plaqué d’écaille noire, qui se trouve, depuis le temps de Frédéric II, au château de Sans-Souci. Mais aucune œuvre des fils de Boulle n’a encore été identifiée d’une façon certaine. On ne peut donc préciser dans quelle mesure ceux-ci avaient hérité des talents de leur père; nous savons seulement, par les détails biographiques recueillis à leur sujet, qu’ils ne suivirent que trop ses exemples de désordre.
L’aîné, Jean-Philippe, qui naquit vers 1680, mourut le 14 mai 1744. Il avait obtenu, par brevet du 29 mars 1725, la survivance du logement dans les galeries du Louvre, en qualité d’ « ébéniste, marqueteur, ciseleur et doreur de Sa Majesté ». La protection du monarque ne l’empêcha point d’être appréhendé, quelques semaines plus tard, pour dettes s’élevant à la somme de 12.000 livres, et incarcéré à Fontainebleau jusqu’au mariage de Louis XV qui lui valut sa grâce. Les Comptes des Bâtiments mentionnent un important bureau qu’il exécuta en 1734 pour le service du Roi 3. On connaît de lui plusieurs estampes représentant des ornements de marqueterie; ces planches sont signées I. P. BOULLE 4.
Pierre-Benoît, né vers 1682, cessa de travailler avec son père entre 1720 et 1725 et s’établit au faubourg Saint-Antoine, où il vécut dans une situation très modeste. Seul de sa famille, il se maria, mais sur le tard, et avec une femme d’humble extraction ne sachant « écrire ni signer ». Il habitait au cinquième étage d’une maison de la grande rue du faubourg, lorsqu’il expira le 20 mai 1741.
Comme le précédent, André-Charles quitta les galeries du Louvre avant la mort de son ! père et se fixa rue de Sèvres. On l’appelait pour cette raison Boidle de Sève, afin de le distinguer du grand Boulle dont il portait les noms de baptême et dont il fut, selon toute apparence, le plus habile continuateur. Il avait vu le jour le 11 décembre 1685. Ses talents de sculpteur lui
1. V. les sources indiquées à l’art, précédent (p. 31, note 19) Meubles au XV II Ie siècle ( Revue des Arts décoratifs, 1884, p. 316).
et en particulier : H. Havard. Les Boulle. Paris, s. d. 3. Arch. nat. O. 2234, fol. 214.
2. Catalogue de la coll. Gaignat, 1768, cité par P. Mantz, Les 4. Defer. Cat. des Ventes de Tableaux d d' Estampes. Paris, 1865.
permirent, à vingt-quatre ans, d’être classé second au concours pour le prix de Rome. De son passage à l’Académie, il conserva des relations avec un certain nombre d’artistes, tels que le peintre Charles Parrocel et le sculpteur anversois Michel van der Voordt. Mais ces fréquentations ne servirent guère qu’à l'entraîner dans des habitudes de jeu, de paresse et de débauche. Complètement ruiné, réduit dans ses derniers jours à vivre de la charité d’une fidèle servante qu’il avait négligé de rémunérer depuis seize ans, il mourut le 28 juillet 1745, laissant une légion de créanciers. Plusieurs d’entre eux étaient d’anciens collaborateurs qui n’avaient pu obtenir le règlement de leurs comptes : le compagnon-ébéniste Laurent Huffelé ; les fondeurs Forestier, Confesseur, Boudet, Gosson ; les doreurs Autin et Clocquemain.
Le dernier des quatre, Charles-Joseph, dit Boulle le jeune, demeura toute sa vie aux galeries du Louvre, où il était venu au monde le 29 août 1688. Après avoir été l’associé de son père, puis de son frère aîné, il restait en 1745 le seul titulaire de l’ancien ateiier paternel. Il loua peu après à l’ébéniste J.-F. Œben une partie du logement qu’il tenait de la bienveillance royale. Car il se débattait, lui aussi, dans de cruels embarras pécuniaires, à ce point qu’un jour il fut en butte aux injures et même aux violences d’un créancier pour une modique somme de 18 livres. Le 19 juin 1754, il termina son existence presque dans la misère.
Pas plus que ses frères, il ne laissa de descendants. Les héritiers appelés à recueillir sa maigre succession étaient trois cousins germains, dont l’un, Pierre Thielmant Boulle, exerçait obscurément l’état d’ébéniste. Agé alors d’une cinquantaine d’années, il demeurait rue de la Marche, dans le voisinage de l’église Saint-Nicolas-des-Champs.
BOULOGNE, menuisier-ébéniste à Paris, travaillait comme artisan libre dans l’enclos privilégié du Temple en 1759. A cette date, il eut un litige avec l’un de ses clients qui, sous prétexte de malfaçon, lui avait refusé quatre commodes en chêne sculpté et verni. Les experts désignés parles juges-conseils reconnurent ces meubles irréprochables et les estimèrent 120 livres pièce, prix fort élevé à l’époque pour de pareils ouvrages L
BOURGEOIS (Antoine), menuisier royal à Versailles, était l’un des principaux entrepreneurs attachés au service de la Couronne entre 1736 et 1762 2 3. En corrélation avec ses ouvrages de boiseries, il exécuta, pour les grands appartements de Versailles, des consoles et des bordures de tableaux qui furent sculptées par Louis Maurisan et dorées par Pollevert5.
BOURRON (Pierre-Paul), fils d'un tourneur originaire de Pont-en-Royans dans le Dauphiné, naquit le 28 janvier 1718 à Grenoble, où il exerça brillamment l'état d’ébéniste-tourneur au moins jusqu’en 1793 4. Cet artisan s’adonnait surtout à des ouvrages de tabletterie ; il créa de jolies tabatières en buis, connues sous le nom de bourronnes, qu’il ornait de sculptures fantasques et charmantes. Par délibération du 29 juillet 1 784,1e Conseil de la ville de Grenoble l’exempta de toute contribution, « attendu, — disait le préambule —, que ce tourneur-ébéniste a porté
1. Arch. de la Seine. Consulat. Rapports, cart. 4 (24 sept.- 8 oct. 1759).