LORD SIMCOE ET LES ENVOYÉS FRANÇAIS
Sommaire : — Sentiment de commisération s'étend jusque
dans le Haut-Canada Correspondance de M. Desjardins
avec le gouverneur Simcoe Celui-ci l'invite à se rendre
à Niagara. — MM. Desjardins et la Corne acceptent l'invitation. — Voyage des deux envoyés Séjour à Niagara.
— Lady Simcoe et lord Simcoe. — Portrait de ces derniers dépeint par le duc de La Eochefoucauld-Liancourt,
touriste français Retour des envoyés. — Mémoire de M.
Desjardins à lord Simcoe. — Betour de lord Dorchester. — Son entrevue avec M. Desjardins.
Comme nous venons de le constater, tout fut mis en branle pour assurer un bon accueil à ces émigrants. Il existait dans l'air, à Québec aussi bien qu'à Londres, un courant de commisération susceptible d'engendrer des miracles de charité. Ce qui étonne encore davantage, c'est que dans le Haut- Canada nn sentiment aussi sympathique semblait s'être développé, surtout dans les hautes sphères de la société. Là aussi la pitié en face du malheur ne devait pas être méconnue. Mais il y avait, en outre, une raison grave qui militait en faveur d'un projet d'immigration, celle-ci fût-elle même de provenance française. Le Haut-Canada était encore peu peuplé, et ses terres si fertiles n'attendaient plus que des bras pour les ouvrir à la culture. Le gouverneur
Simcoe, (1) homme entreprenant, aux vues larges et éclairées, se trouvait en excellente position pour travailler au progrès matériel de sa province. Il n'avait qu'à le vouloir sérieusement pour que le succès sourît à ses efforts. Depuis deux ans déjà qu'il ruminait en sa tête cette question de cdlonisationj il n'avait pas encore trouvé de solution satisfaisante, et quand, au mois de mai 1793, il reçut de l'abbé Desjardins une lettre (2) qui lui exposait le but de sa mission au Canada, il était ouvert à toute négociation propre à réaliser son dessein. L'abbé priait Sou Excellence de vouloir bien lui indiquer un endroit où ses compatriotes, ecclésiastiques et laïcs, pourraient se fixer, si toutefois Elle agréait son plan de colonisation. La réponse de lord Simcoe ne fut pas lente à venir ; elle est marquée au coin de la plus grande bienveillance, comme aussi de la prudence la plus diplomatique. " Il est bon que
(1) John Graves Simcoe naquit à Cotterstock, Northamptonshire, en 1752. Il était le lils du capitaine John Simcoe, comdant du navire royal FembroJce ; il fut tué au siège de Québec en 1759. Eptra à dix-neuf ans dans la carrière militaire, et arriva en Amérique le jour même de la bataille de Bunker's Hill. Après avoir servi durant la guerre de la Eévolution, il retourna en Angleterre et se fit élire député aux Communes en 1790. L'année suivante il était nommé lieutenant-gouverneur du Haut-Canada. Il fixa le siège du gouvernement à Newark, puis à York, et divisa sa province en 19 comtés. En 1796 il fut envoyé comme gouverneur à Saint-Domingue. En 1798 il reçut le titre de lieutenant général. En 1806 il partit pour le Portugal avec le comte de Kosslyn afin de rejoindre le comte de Saint-Vincent. Il mourut en voyage, la même année.
(2) Voir pièce T.
vous sachiez, disait en substance le noble lord, que la province du Haut-Canada est surtout habitée par des personnes qui ont été chassées des Etats-Unis pour ce même attachement à leur roi qui caractérise dans le moment actuel la conduite des Loyaux français éprouvés par les horreurs de l'exil. Ce sera, pour ces Français qui viendront coloniser le Haut- Canada, un allégement à leurs souffrances, que de vivre à côté d'un peuple qui sympathisera avec eux dans leurs malheurs communs, et de constater en même temps, qu'avec un peu de travail et de courage, il est possible dans un pays fertile d'arriver à atteindre le confort et à se procurer les nécessités de la vie .... Permettez-moi d'ajouter, qu'en autant que mon exemple et ma position pourront être de quelque utilité à ces Messieurs, ecclésiastiques et autres, je suis prêt à les accueillir avec sympathie et avec un profond respect pour leurs souffrances, et je dirai même qu'ils ont conquis ma reconnaissance pour s'être opposé aux principes qui ont menacé de détruire tout ce qui est sacré et sage dans les institutions humaines, et pour avoir résisté aux hommes méprisables qui prônent ces principes. Je serai personnellement heureux de contribuer au bonheur de tout Français loyal qui désirera se placer sous la tutelle du gouvernement dont la direction m'a été confiée par Sa Majesté. J'entre de grand cœur dans les desseins des ministres de la Q-rande-Bretagne, etc., etc." (1) Le shérif McDonnell écrivait, quelques jours après
(1) Voir pièce U.
à M. Desjardins, que Son Excellence le lieutenantgouverneur serait trës heureux de s'entretenir avec lui, et il lui proposait en conséquence d'entreprendre le voyage de Québec à I^iagara (1). Ce déair équivalant un ordre, l'abbé n'hésita pas une minute, et après en avoir conféré avec Sir Alured Clarke, il répondit, le 28 juillet, au noble lord, lui annonçant son départ à brève échéance pour le Haut-Canada. En effet, le 3 août, M. Desjardins et le chevalier de la Corne se mettaient en route pour la capitale de la province-sœur. C'était à cette époque la petite ville de ÎT ewark, où siégeait le parlement ; là aussi se trouvait la résidence du gouverneur et de son entourage officiel. IsaacWeld, qui visita le Canada au cours des années 1795, 1796 et 1797, en parle ainsi : " La ville de !N"iagara (S'ewark) contient environ 70 maisons, un tribunal, une prison, et un édifice où les assemblées législatives tiennent leurs séances. La plupart des maisons sont en bois ; celles qui sont immédiatement sur les bords du lac, ont une pauvre apparence, mais la partie la plus élevée de la ville habitée, principalement par les officiers du gouvernement, est très bien bâtie." (2)
Les deux Français furent reçus à bras ouverts. Lady Simcoe se montra fort aimable, et son hospitalité fut des plus bienveillantes. C'était une femme d'environ trente-six ans, un peu timide peut-être, mais bonne, obligeante, toute de dévouement pour son
(1) Voir pièce V.
(2) Cf. Voyage au Canada dans les années 1795,1796 et 1797. Traduit de l'anglais d'Isaac Weld. T. II, pp. 253, 251.
mari et sa famille. Son talent pour le dessin lai procurait l'occasion d'être utile à lord Simcoe qui, sans elle, aurait été obligé d'avoir recours à un dessinateur pour dresser ses plans militaires^
Quant à lord Simcoe, en voici un portrait qui nous paraît assez ressemblant :
" Actif, éclairé, juste, bon, ouvert, il a la confiance du pays ; il a celle des troupes, et de tout ce qui coopère avec lui à l'administration du gouvernement ; il s'occupe sans relâche des affaires, conserve au roi d'Angleterre ses amis, et ne perd aucun moyen de lui en faire de nouveaux. C'est, ce me semble, réunir toutes les qualités nécessaires à sa position, toutes celles qui peuvent conserver à l'Angleterre l'importante propriété du Canada, s'il est vrai qu'elle puisse longtemps être conservée. Dans la vie ordinaire le gouverneur Simcoe est simple et sans compliments ; il loge dans une mauvaise petite maison de bois, jadis occupée par les commissaires à la navigation du lac. n y est gardé par quatre soldats qui viennent du fort tous les matins, et qu'il renvoie tous les soirs. Là il vit avec générosité, hospitalité et sans faste ; son esprit est facile et éclairé, il parle bien sur tous les sujets, plus volontiers sur ses projets que sur toute autre matière, et avec plus de plaisir encore sur la guerre qui semble être en lui une passion dominante. Il connaît bien l'histoire militaire de tous les pays ; il ne voit pas une élévation qu'il ne songe à la forme du fort qu'il faudrait y établir, qu'il ne lie à cette construction le. plan de la campagne, et surtout de celle qui le conduirait à Philadelphie ; et l'on peut croire, en l'entendant dire qu'il désire la paix, que
sa raison a un grand empire sur ses passions, ou qu'il se trompe lui-même." (1)
Cette citation, extraite d'un récit de voyage aux Etats-Unis par le célèbre duc de La Rochefoucauld- Liancourt, dépeint lord Simcoe sous des couleurs assez agréables ; mais il ne faut pas oublier que ce touriste avait hébergé à la table du gouverneur pendant plusieurs jours, et qu'il eût été inconvenant de sa part de se montrer un peu sévère dans ses appréciations. Tout de même ces éloges sont mérités : lord Simcoe possédait de grandes qualités d'esprit et de cœur, et M. Desjardins n'eut qu'à se louer d'avoir entrepris un voyage aussi fastidieux, ne fût-ce que pour avoir lié connaissance avec cet homme.
Les deux envoyés firent un séjour d'environ trois semaines dans la capitale du Haut- Canada, et au cours de leurs entrevues avec le gouverneur, ils discutèrent tous les côtés de la question de l'émigration française, sans arriver cependant à une décision finale et complète. Il y avait tant de points à considérer. Quelle serait la nature de cette émigration ? Comprendrait-elle des ecclésiastiques seulement, ou des laïcs et des prêtres simultanément ? H y avait donc lieu de réfléchir avant de prendre une détermination, qui pût être acceptée par tous les intéressés. L'on convint de s'en tenir là jusqu'à plus ample informé. On finirait pat s'entendre au moyen d'une correspondance suivie et détaillée. Maintenant que
(1) Voyage dans les Etats-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797. Par La Bochefoucauld-Liancourt. T. II, pp. 60 et 61.
l'on se connaissait mieux, il serait plus facile d'arriver à une solution.
Là-dessus, M. Desjardins et son compagnon firent leurs adieux à Son Excellence et reprirent la route de Québec, après avoir fait une courte étape dans la petite ville d'York, la future capitale du Haut-Canada. De ce dernier endroit M. Desjardins adressa à lord Simcoe un mémoire assez détaillé où il expose son projet à lui, élaboré avec soin, et destiné dans l'esprit de son auteur, à couper court à tout atermoiement. (1) Toujours pénétré de cette idée que les prêtres viendraient en nombre chercber un refuge au Canada, il se fait fort d'appeler à son secours un missionnaire qui, trois ans auparavant, avait accompagné en Amérique un parti de Français, lesquels réussirent à fonder sur les rives de l'Ohio une petite ville nommée Gallipolis. (2) Tout sembla leur sourire au début. Mais, harcelés
(1) Voir pièces W et X.
(2) Gallipolis "avait été fondée en 1790 sur les bords de rOhio. En 1796, la petite colonie renfermait environ 80 personnes, et en 1805, ce nombre était tombé à 20. Il y eut d'autres fondations d'origine française à l'époque de la révolution, entre autres, en 1794, celle d' Asylum sur les bords de la Susquehannah, à deux cents milles de ses sources, par MM. de Noailles et Talon. Dès l'année suivante, il y avait un commencement de ville, avec 30 maisons. On y voyait groupés M. de Blacons, député du Dauphiné à la Constituante ; M. Becde-Lièvre, ancien chanoine ; l'abbé de Sévigny, archidiacre de Toul ; l'abbé Fromentin ; l'abbé Caries, chanoine du Quercy ; M. d'Andelot, de Franche-Comté, officier d'infanterie ; M. du Petit-Thouars, oflBcier de marine, qui, après avoir été envoyé à la recherche de La Pérouse, avait été arrêté sur lés côtes du Brésil, puis envoyé au Portugal, d'où il s'était échappé pour gagner l'Amérique ; M. Brévost , bourgeois de Paris ; Madame
plus tard par les Indiens, ils durent décamper et ils se fixèrent à Saint-Louis, dans le Missouri, se faisant accompagner de leur missionnaire. C'était Dom Didier, moine bénédictin, procureur de l'abbaye de Saint-Denis, religieux fort distingué et très serviable* Il se ferait sans doute un plaisir de se mettre à la disposition du groupe d'émigrants. De même, M. l'abbé Levadoux, alors chargé de la mission des Kaskakias, serait aussi heureux d'accepter l'invitation de venir au Canada. Ce serait le noyau autour duquel se grouperaient les nouvelles recrues prises dans les rangs du clergé réfugié. L'endroit le plus propice pour un établissement semblerait être au fond de la baie de Burlington, où les terres sont excellentes. Le gouverneur pourrait faire dresser un plan de ces terrains et indiquer ceux qui sont disponibles. Cependant libre à Son Excellence d'en désigner d'autres plus agréables à habiter, comme il s'en trouve en différents endroits de la province, par exemple sur les bords du lac Erié.
Le mémorialiste propose, en outre, la fondation d'un hôpital, dont la direction pourrait être confiée à une congrégation de religieuses dites Eilles de Saint- Vincent de Paul, qui seront bien aises de se transporter au Canada, pourvu qu'on leur en fasse la demande. Trois maisons de cette nature auraient leur raison d'être : une à York, une seconde à E-ingston et une troisième à Détroit. On pourrait
d'Antrepont, veuve d'un intendant de maison à Paris. Ces colons s'étaient improvisés défricheurs et industriels. Ils faisaient de la potasse, du sucre d'érable, de la mélasse et du vinaigre.
doter ces communautés en leur concédant des lots de ville qu'elles vendraient ou feraient fructifier à leur manière. Le même procédé pourrait être mis en vigueur à l'égard des ecclésiastiques.
Lord Simcoe répondit à M. Desjardins en lui proposant une concession de terres sur les bords du lac Erié, depuis le fort du même nom jusqu'à la Pointeaux-Pins. Quant à la fondation des maisons hospitalières, il croit que le gouvernement britannique seul pourra décider de son opportunité.
Les délégués, (1) en arrivant à Québec, furent informés que Lord Dorchester, parti du Canada le 17 août 1791, était de retour depuis le 24 septembre. M. Desjardins s'empressa d'aller lui porter ses hommages. Il lui soumit en même temps ses projets de colonisation dans les deux provinces avec tous les détails y afférents. Lord Dorchester était déjà renseigné. En Angleterre il avait rencon-
(1) Le rôle du chevalier de la Corne s'arrête ici. François- Josué de la Corne était originaire du Canada. Il était né le 23 mars 1750 du mariage de Louis de la Corne et d'Elizabeth de Bamezay, fille de Claude de Eamezay. Louis de la Corne était seigneur de Terrebonne, et chevalier de Saint-Louis. Il était mort à Terrebonne en 1762. Les la Corne portaient dififérents noms : il y avait les la Corne de Chapt, les sieurs de la Colombière, de Saint-Luc, les Dubreuil. Le délégué à Québec était sieur de Saint-Luc, et aussi chevalier de Saint- Louis.
Après avoir rempli l'objet de sa mission, le chevalier continua de résider en cette province, mais il ne paraît pas y avoir acquis la fortune, car on le voit mourir à l'Hôpital-Général de Québec, le 15 décembre 1810. Il fut inhumé avec tous les honneurs de l'Eglise dans le cimetière des pauvres, contigu à la chapelle du monastère.
trë Mgr de la Marche. Les ministres de Sa Majesté l'avaient tenu au courant de tout, de sorte qu'il lui était facile d'aider l'abbé Desjardins dans sa louable entreprise. Du reste, c'était un homme compatissant, sensible aux malheurs d' autrui, toujours prêt à rendre service, mais trës prudent. Dès cette première entrevue, il accorda à son distingué visiteur l'autorisation de faire venir au Canada MM. Chicoineau et Ciquard, deux sulpiciens qui n'attendaient qu'un signe pour quitter le séminaire de Baltimore, où ils s'étaient réfugiés en 1 792. Puis il fut entendu que l'on ferait venir de Londres, au printemps suivant, une cinquantaine de prêtres. Le gouverneur en écrirait à Sir Henry Dundas, qui, de son côté, verrait l'évêque de Saint-Pol de Léon au sujet du meilleur choix à faire parmi les milliers de prêtres soutenus par la charité publique.
M. Desjardins adressa alors à Mgr de la Marche une longue lettre, dont nous détachons ce fragment :
" Les émigrés français ont éprouvé d'une manière bien consolante les effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent pas naturellement s'attendre à de puissants secours pécuniaires. Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.
" Par rapport aux ecclésiastiques, dont il paraît que le gouvernement veut bien favoriser la transmigration en ce pays, voici. Monseigneur, ce que je puis avoir l'honneur de vous répondre pour le moment. Il n'y a dans toute l'étendue du diocèse de Québec qu'environ cent quarante prêtres. Ce nombre est
évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques que l'on y compte.
" Le clergé de ce Diocèse secondera ma manière de penser en tout ce qui dépendra de lui ; et du côté du gouvernement, j'aperçois les intentions les plus favorables...."
Et puis tout rentra dans le silence. Il n'y avait plus qu'à attendre le retour des navires à l'ouverture de la navigation, pour connaître le résultat des démarclies de l'abbé Desjardins. On conçoit l'anxiété de cet homme, qui avait déployé tant de zële pour parvenir au succès, anxiété bien et duement partagée par Mgr Hubert, le plus intéressé à une œuvre qu'il avait faite sienne, laquelle devait, dans son esprit, régénérer l'Eglise du Canada. ^