CHAPITRE HUITIEME
l'émigration de 45 peêtees français au canada
Sommaire: — L'hiver de 1793-94. — M. Desjardins malade. — Arrivée des vaisseaux au printemps. — Quatre ecclésiastiques seulement envoyés de Londres à Québec Désappointement général. — Le groupe des onze Sulpiciens. —
L'émigration ecclésiastique de 1794 à 1802 Le rôle de
Mgr de la Marche. — Fin de sa carrière Schisme de la
Petite Eglise. — L'émigration des prêtres français aux
Etats-Unis Marche parallèlement à celle dirigée , vers
le Canada. — La question des passeports Difficultés
qu'elle soulève. — Attitude de Sir Eôbert Shore Milnes. — Le duc de La Eochefoucauld chassé du Canada par lord Dorchester. — Colère du duc.
L'hiver de 1793-94 s'écoula paisiblement. Les envoyés s'occupërent chacun de son côté, à remplir les différentes fonctions que leur avait assignées Mgr Hubert. M. Grazel devint aumônier de l'Hôpital-Général, M. Raimbault fut nommé professeur au séminaire, M. Desjardins, tombé malade d'une fièvre dont il avait contracté le germe au cours de son voyage à Niagara, dut attendre de meilleurs jours pour se mettre à la disposition de l'évêque. Sa convalescence fut assez longue, cependant il put accepter de donner au séminaire des conférences sur la théologie et l'Ecriture sainte, en même temps qu'il remplissait les fonctions de directeur
et de chapelain des Religieuses de l'Hôtel-Dieu du Précieux Sau^ et des Congréganistes de Notre- Dame. Entre temps il prêchait à la cathédrale, confessait au séminaire, où il avait ses chambres. Se multipliant toujours, l'abbé Desjardins était devenu un facteur important, et pour l'évêque et pour son séminaire. Le public, attiré à ses leçons, à ses prédications, sut apprécier en lui le talent et la dignité. Il devenait de plus en plus convaincu que ce premier groupe de prêtres français réunissait dans chacun de ses membres toutes les qualités propres à leur état ; il faisait bien augurer pour l'avenir. " S'ils viennent cinquante ou cent, disait-on, quel merveilleux essor va prendre l'Eglise canadienne ? Ce sera un véritable bonheur que de se laisser, guider par de tels apôtres du Seigneur. " Hélas ! nombreuses furent les déceptions, quand la flotte du printemps n'apporta que quatre ecclésiastiques. C'était les abbés Jean-Denis Daulé, Louis-Joseph Desjardins, J.-B.-M. Castanet et E.-Q-. le Courtois. (1)
Mais où étaient donc les cinquante prêtres que l'on attendait avec tant d'impatience ? Que s'était-il passé là - bas ? Mgr de la Marche avait - il enrayé un mouvement qu'il avait si manifestement encouragé ? Le gouvernement anglais avait-il modifié ses vues, de crainte qu'en introduisant au Canada un élément nouveau, il ne mît en danger la loyauté des Canadiens? IsTon, rien de tout cela ne s'était produit ; Mgr de la Marche était resté fidèle à ses idées, le gouvernement ne lui avait mis aucune
(1) Voir 4e lettre de l'évêque de Léon, en date du 15 avril
entrave. Mais les ecclésiastiques, ne pouvant oublier si vite leur patrie, leurs familles et leurs intérêts, avaient toujours vécu avec l'espérance d'entrer dans leur foyer, de réintégrer leurs cures, du moment que la tempête révolutionnaire se calmerait. Mgr de la Marche avait eu beau, leur représenter qu'ils retrouveraient au Canada une patrie nouvelle, où vivait, dans la tranquillité et dans une aisance relative, un peuple moral, docile à la voix de ses pasteurs, rien n'y fit. Son appel était resté sans écho. Un abbé Simon, ancien curé de Biencourt au diocèse d'Amiens, distributeur des secours pour le cantonnement de Lenham, lui écrivit qu'il avait communiqué à ses prêtres l'ofîre du gouvernement anglais de les faire transporter au Canada, et qu'ils avaient tous refusé, parce qu'ils espéraient; disaient-ils, retourner dans leur pays sans trop de retard.
" Le gouvernement, écrit l'abbé Baston, renvoya l'accomplissement de cette affaire à un temps indéfini, soit qu'il ne crut pas que les circonstances fussent favorables pour l'exécution d'un pareil dessein, soit qu'y réfléchissant plus sérieusement, il eut jugé impolitique d'établir si loin des milliers de Français dans un pays assez récemment arraché à la France. Cette secousse produisit néanmoins l'effet utile d'engager un grand nombre de prêtres à repasser la mer et à chercher dans les Etats du continent un lieu où ils pussent vivre et dormir, sans avoir à craindre la déportation lointaine dont ils avaient été menacés." (1)
(1) Baston Mémoires, T. II, p. 28.
M. Desjardins comprit immédiatement que toute cette affaire d'émigration, préparée avec tant de soin et au prix de beaucoup de sacrifices, était un coup manqué. Que de travail, que de démarclies pour arriver à un aussi pauvre résultat ? Quoi qu'il en fût, M. Desjardins pouvait entrer sous sa tente, en se disant, à part soi, qu'il avait accompli sa mission avec énergie et diligence. S'il y avait eu des empêchements dans certains quartiers, il n'en pouvait être tenu responsable.
Dans une lettre qu'il écrivait à lord Simcoe en juin 1794, il lui déclare franchement qu'il avait toujours attendu un convoi d'émigrants, dont l'intention, clairement manifestée, était de se réfugier dans le Haut-Canada, mais qu'il avait été déçu dans son attente. Et les évêques, (1) Mgr Hubert surtout, qui comptaient sur cet appoint pour ravitailler le clergé, ne furent pas les moins désappointés. Tous ces préparatifs, ces organisations multiples, tout ce monde mis en branle, tout cela n'avait abouti qu'à un vaste fiasco ! Cependant l'année 1794 ne devait pas s'écouler avant d'apporter quelques consolations au cœur du Prélat. Un jeune séminariste, du nom
(1) Durant la courte période, qui s'étend du 23 mai au 25 juin 1794, il y avait dans le diocèse de Québec trois évêques : Mgr Briand, retiré depuis 1784; Mgr Hubert, titulaire ; Mgr Denaut, coadjuteur depuis le 23 mai. Un quatrième, Mgr Bailly, était mort le 20 mai de la même année. Mgr Briand mourut à son tour le 25 juin. Mgr Hubert vécut jusqu'au 17 octobre 1797. Ce fut Mgr Plessis qui devint coadjuteur de Mgr Denaut. Le diocèse de Québec avait donc connu six évêques, durant la courte période de 1766 à 1797, y compris Mgr D'Esglis, successeur immédiat de Mgr Briand.
de Périnault, et l'abbé François Ciquard, sulpieien, vinrent grossir le contingent de l'année. Le premier -jour de septembre, onze Sulpieiens, partis d'Angleterre quelques semaines auparavant, aprës un bref séjour à Londres, couraient se réfugier au séminaire de Montréal, où on les accueillit comme autant d'envoyés de la Providence. Voici leurs noms : Roux, Malard, Thavenet, Humbert, Rivière, Sattin, Molin, Robin, Sauvage de Ohâtillonnet, E"antetz et Garnier des Garets. (1)
1794 nous avait apporté 17 prêtres, 1795 n'en vit arriver que ciuq : MM. Malavergne, de la Vaivre, Courtiu, Raimbault et Lejamtel. (a) M. Raimbault n'était pas encore prêtre.
L'année 1796 fut un peu plus abondante. On vit arriver en différents détachements quatre Sulpieiens et quatre prêtres séculiers : MM. Saiut-Marc, Orfroy, Villade, Joyer et un séminariste du nom de Fournier. Les sulpieiens s'appelaient Houdet, Chicoineau, Jaouën et Roque.
Aucun ne vint en 1797.
1798 nous en amena encore cinq : MM. de Borniol, Gibert, Champion, Sigogne et Gaiffe, sulpieien. - M. J.-L. de Galonné et M. Pichart arrivèrent l'année suivante.
En 1801, ce fut M. E'.-A. Thorel, venu accidentellement à Québec avec dix autres prêtres retenus prisonniers sur un navire français dont s'éta.it
fl) Voir 5e lettre de l'évêque de Léon, en date du 4 juin
(2) Voir 6e lettre de l'évêque de Léon, en date du 11 mai
emparé une corvette anglaise. Sur les onze, M. Thorel seul obtint la permission de prendre pied à terre, parce qu'il était presque mourant. Les autres retournèrent dans leur pays, après avoir été déposés sur le sol de l'Angleterre.
Enfin, en 1802, un sulpicien du nom de Boussin, vint clore la liste des 45 prêtres e,t séminaristes français qui abordèrent à nos rivages de 1791 à 1802. Les uns, au nombre de dix-buit, dirigés vers le Canada par les Sulpiciens ; d'autres amenés par un concours de circonstances spéciales ; quelques-uns, envoyés par Mgr de la Marcbe, à la sollicitation pressante de l'évêque de Québec.
Le rôle de Mgr de la Marche semble s'arrêter avec l'année 1800. (1) Mais jusque-là il ne cessa pas un seul instant de s'occuper du Canada en y envoyant des ecclésiastiques, quand il en rencontrait quelqu'un de bonne volonté. Il dut aussi, dans plusieurs cas, régler la question des passeports que le gouvernement s'était réservé le droit d'accorder à son escient.
On aimera sans doute connaître comment se termina la carrière de Mgr de la Marche.
Au lendemain du Concordat de 1801, le Souverain Pontife demanda à tous les évêques de France de donner leur démission. 36 sur 81 refusèrent. En 1804, il ne restait plus que douze récalcitrants, dont l'un était Mgr de la Marche, qui continuait toujours
(1) Les archives du palais épiscopal de Québec renferment 16 lettres que ce Prélat écrivit à l'évêque de Québec depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 25 avril 1800. Toutes ces lettres sont reproduites en appendice.'
à s'appeler évêque de Saint-Pol de Léon, bien que son diocëse eût été annexé à celui de Quimper, et que le pape lui eût donné un successeur. Croyant devoir régulariser la position de son remplaçant, il lui déléguait de temps à autre ses pouvoirs. Les évêques de La Rochelle et de Blois ne consentirent pas d'abord à écouter Rome, et leur conduite, endossée par Un certain nombre de prêtres, donna lieu à un schisme, dont la collectivité prit le nom de- petite Eglise. Ces deux prélats, heureusement, se réconcilièrent avec Rome avant leur mort. Mais la petite Eglise, recrutée surtout dans le Bas Poitou, n'a pas encore cessé d'exister. Elle compte aujourd'hui deux mille fidëles, qui vivent en dehors de l'Eglise et ne fréquentent pas les sacrements. C'est le dernier débris du vieux gallicanisme français.
Mgr de la Marche (1) ne prit aucune action dans la poussée d'émigration qui se fit jour à cette époque vers les Etats-Unis d'Amérique. C'est aux Sulpicieus que revient toiit l'honneur de ce mouvement, qui marque dans l'histoire de l'Eglise américaine l'inauguration d'une vie nouvelle. Mgr Carroll, évêque de Baltimore, se trouvait encore plus dépourvu d'ouvrier,s ecclésiastiques que son confrère de Québec. Son diocèse, le plus vaste de l'univers, s'étendait, en 1789, de la rive droite du fleuve Saint-Laurent aux
(1) Mgr Jean-François de la Marche est mort le 23 novembre 1806, pauvre comme il avait vécu, mais honoré de ses contemporains, à raison de son dévouement aux prêtres réfugiés en Angleterre. Il était âgé de 77 ans. Sur son lit de mort il donna sa bénédiction à Louis XVIII, qui en avait fait la demande.
frontières de la Floride, et de l'océan Atlantique au Mississipi. A part les groupes de catholiques échelonnés le long du Mississipi et dans les contrées limitrophes du Canada, à part aussi les agglomérations que lord Baltimore avait établies dans le Maryland, les catholiques étaient disséminés un peu partout, et se trouvant ainsi presque hors d'atteinte, souffraient de se voir privés de secours religieux. Les Jésuites avaient ouvert des résidences dans le Michigau, entre autres à la Baie Verte, à Saint- Joseph, au Sault Sainte-Marie^ à l'Arbre-Croche, à la Prairie du Chien et au fort Saint- Antoine. Les missions du Mississipi et de l'Arkansas venaient d'être transférées de l'évêché de Québec à celui de Baltimore. Mgr CarroU se trouvait donc dans une situation beaucoup plus précaire que l'évêque de Québec ; il n'avait pas même de séminaire pour former des ecclésiastiques. Force lui fut alors d'avoir recours à l'étranger, et ce fut à M. Emery, supérieur de Saint-Sulpice, à Paris. M. Emery voulant sauver du naufrage qui menaçait les ordres religieux, quelques membres de son institut, et aussi pour venir en aide à la hiérarchie naissante dans l'Eglise des Etats- Unis que Mgr Carroll, nouvellement consacré, gouvernait déjà avec une fermeté et une sûreté de main incomparable, avait offert au Prélat d'aller fonder en Amérique un séminaire, d'après le système préconisé en France et adopté aussi à Montréal. L'évêque ne pouvait manquer d'accepter une proposition qui allait combler son vœu le plus cher, c'est-à-dire la fondation d'un séminaire où seraient formés les aspirants au sacerdoce. Quel excellent appoint pour le
recrutement de son clergé, dans un pays où tout était à créer au point de vue de l'organisation religieuse ?
L'émigration de prêtres français aux Etats-Unis commença donc en I79i, et se continua parallèlement à celle que Mgr de la Marche et les Sulpiciens dirigèrent vers nos parages, avec cette différence toutefois que, chez nos voisins, elle ne cessa point avec l'année 1802. E'otons aussi que plusieurs de ceux qui se consacrèrent, dès le déhut, aux missions des Etats-Unis, furent bientôt envoyés au Canada, et c'est ce qui explique l'à-propps des pages suivantes que l'on pourrait considérer, sans cette explication, comme un hors-d'œuvre. Du reste, les rapports intimes qui existèrent toujours entre les Sulpiciens de Baltimore et leurs confrères de Montréal et avec d'autres membres éminents du clergé canadien, justifient pleinement la mise en lumière de ces renseignements, d'ailleurs assez intéressants.
Le premier groupe venu aux Etats-Unis comprenait cinq prêtres et deux séminaristes. C'étaient les abbés Antoine Garnier, Michel Levadoux, Charles !N"agot, Jean Tessier, L. Cahier de Lavau, chanoine de Saint-Martin de Tours. Les séminaristes s-'appelaient Mondéair et Périnault, le même Périnault que nous retrouverons plus tard à la tête d'une paroisse canadienne. MM. Garnier, Levadoux, Nagot et Tessier appartenaient à l'illustre famille de M. Olier. A eux s'étaient adjoints trois aspirants au sacerdoce, de Londres, du nom de TuUoch, Cardwell et Eloyd. M. Emery avait frété un petit navire pour transporter sa petite, colonie de prêtres. A Saint-Malo, lieu de l'embarquement, quelques laïcs
eurent la permission de prendre passage, et parmi eux se trouvait Chateaubriand. L'illustre auteur du Grénie du Christianisme mentionne ce fait dans l'introduction de son Voyage en Amérique, quand il dit : " J'avais pour compagnons de voyage de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice, que leur supérieur, homme de mérite, conduisait à Baltimore. " Ce supérieur était M. IN'agot, prêtre d'une grande distinction.
Le navire entra dans la baie de Chesapeake, après trois mois d'une navigation peu accidentée ; une relâche de trois semaines aux îles de Miquelon fut le seul incident remarquable de cette traversée. L'arrivée à Baltimore eut lieu le 10 juillet. M. !N"agot acheta au prix de 11,000 francs une petite maison et quatre acres de terrain hors de la ville, et l'installation de ses compagnons s'y fit vers la fin de l'année 1791. Le séminaire de Baltimore était fondé. Au mois d'août de la même année, un autre sulpicien était venu s'installer au milieu de ses confrères: c'était M. Jean Dubois.
L'année 1792 vit débarquer à Baltimore huit nouveaux ecclésiastiques. Ce furent, le 29 mars, MM. Chicoineau, Flaget, David et un jeune diacre, M. Théodore Badin ; le 2 juin, M. François Matignon, et, le 24 juin, MM. Ambroise Maréchal, Gabriel Richard et François Ciquard, ancien supérieur du séminaire de Bourges.
Il n'en vint aucun en 1793, et un seul en 1794, M. Pierre Babad ; ce fut le Canada qui, cette annéelà, eut le bonheur de recevoir d'un seul coup onze disciples de M. Olier. Mais trois prêtres, retour
de Guyane, se fixèrent à Baltimore ; c'étaient MM. Jean-François Moranvillé, Charles Duhamel, tous deux missionnaires du Saint-Esprit, et M. Hérard.
L'année 1795 vit arriver M. Louis-Valentin-Guillaurne Duhourg, et 1796 M. Jean Lefèvre de Cheverus, qui avait quitté l'Angleterre, où il avait séjourné pendant trois ans. (1)
Sept prêtres arrivèrent on 1798 : MM. Barrière, Dilhet, Fournier, Olivier, Rivet, Salmon et Sibourd. L'unique sulpicien était M. Dilhet. MM. Fournier et Salmon moururent peu de temps après leur arrivée.
Voici donc vingt-neuf ecclésiastiques, sulpicieus, prêtres séculiers, missionnaires du Saint-Esprit, destinés au diocèse de Baltimore, tandis que durant une période correspondante, quarante-cinq vinrent échouer sur nos rives canadiennes. Six de ces prêtres réfugiés aux Etats-Unis devaient porter avec éclat le fardeau de l'épiseopat : M. Flaget, à Bardstown d'abord, puis à Louisville ; M. de Cheverus à Boston ; M. Dubourg à la K'ouvelle-Orléans. M. Maréchal a été le troisième archevêque de Baltimore, et M. Dubois le troisième évêque de JSTew- York. M. David a rempli pendant plus de quinze ans les fonctions de coadjuteur de Bardstown et de Louisville, sous le titre d' évêque de Mauricastre. On a dit de Mgr Flaget, dont la juridiction embras-
(1) L'abbé de Cheverus était passé en Angleterre à l'automne de 1791. Il se fixa à Tottenham pour enseigner le français dans une école protestante. Il en profita pour apprendre la langue anglaise. Sa correspondance avec l'abbé Matignon l'engagea à prendre à son tour le chemin de l'Amérique. Cet 'abbé, comme on sait, devint cardinal.
sait tout le pays entre la frontière méridionale du Tennessee et les rives du Saint-Laurent, que dans ses courses apostoliques il a tnarqué par chacune de ses haltes principales le siège d'un évêché. Ce sont Saint-Louis sur le Missouri, Vincennes dans l'Indiana, Détroit dans le Michigan, Cincinnati, capitale de rOhio, Bafîalo sur le lac Erié, Pittsburg dans la Pennsylvanie occidentale. M. Matignon à Boston, M. Moran ville à Baltimore, M. Richard à Détroit, ont été plus que des missionnaires : ils furent des fondateurs, des créateurs de paroisses et d'oeuvres diverses. Sans avoir porté la mître, ils en ont eu toute l'autorité, tout le prestige. L'Eglise catholique aux Etats-Unis doit une énorme dette de reconnaissance à ces pionniers de l'Evangile, sulpiciens, jésuites, prêtres séculiers, mais surtout aux sulpiciens et à leur séminaire de Baltimore qui a été, suivant l'expression d'un écrivain américain, la mère et la nourrice des premiers ministres de Dieu qui ont été élevés dans le sein de l'Eglise des Etats-Unis.
Ouvrons ici une parenthèse pour nous permettre de mieux faire connaître toute la série de difficultés auxquelles les émigrants, laïcs et ecclésiastiques, se trouvèrent en butte au cours de leurs multiples pérégrinations. L'une des plus sérieuses fut celle inhérente à la question des passeports. I^'entrait pas qui voulait dans notre pays. Le gouvernement canadien voulait exercer un contrôle absolu sur les entrées au Canada comme sur les sorties. Cette surveillance était louable, mais tout dépendait de la manière dont on l'exerçait.
Cette question des passeports ne fut jamais réglée
d'une manière bien satisfaisante pour les intéressés ; qu'elles eussent à transiger avec des laïcs ou avec des ecclésiastiques, les autorités canadiennes, aussi bien que les représentants officiels du gouvernement, britannique aux Etats-Unis, se montrèrent parfois d'une sévérité que l'on serait porté à croire entachée d'exagération. Prenons, pour exemple, le cas des sulpiciens de Baltimore. Aucun d'eux ne pouvait franchir la frontière canadienne, sans s'être préalablement muni d'un passeport du ministre plénipotentiaire anglais fixé à Philadelphie. Avant de l'accorder, celui-ci devait soumettre chaque cas particulier-à l'agrément du gouverneur du Canada. Ce commerce de lettres provoquait de longs retards, qui pouvaient être préjudiciables aux intérêts individuels aussi bien qu'aux intentions des communautés. On a vu M. Desjardins intercéder auprès de lord Dorchester pour qu'il donnât, une fois pour toutes, son acquiescement à chaque passeport signé par le ministre plénipotentiaire M. Hammond. (1)
En 1797, Mgr de la Marche écrivait à lord Dorchester, (2) le priant de recevoir quatre Sulpiciens qui allaient se renfermer dans le séminaire de Montréal, savoir MM. Jean Gaspard de Saint-Félix, Antoine- Jacques Houdet, Pierre Bonyer, J.-B. Chicoineau, et un chanoine de Tours, M. Louis Cahier de Lavau. Deux seulement se rendirent jusqu'au Canada, les trois autres s'arrêtèrent aux Etats-Unis.
Semblable demande avait déjà été faite par l'évêque de Léon à l'endroit de M. Levadoux, sulpicien,
(1) Voir pièce Z.
(2) Voir pièce AA.
Gabriel le Courtois, prêtre séculier, et Dom Didier, dominicain. Mgr de la Marche recommandait, en outre, l'admission de M. de, la Marre, fils, ami de M. Desjardins, l'aîné. (1)
Le gouverneur Prescott (2) paraissait s'opposer systématiquement à l'introduction de prêtres français dans notre pays, et pour deux raisons principales : 1" leur immixtion dans les rangs du clergé aurait pu être de nature à empêcher les prêtres d'origine canadienne d'être promus aux charges supérieures ; 2" elle pourrait créer de nouveaux liens entre le Canada et la France, ou contribuerait à empêcher le souvenir de la mère-patrie de s'éteindre dans l'esprit des Canadiens. (3)
Sir Robert Shore Milnes, lieutenant-gouverneur de la province, ne semblait pas mieux disposé que son prédécesseur au sujet de l'admission des prêtres réfugiés. Dans une lettre à Sullivan, sous-secrétaire d'Etat, en date du 21 octobre 1803 (4), pour mieux faire valoir son opinion, il paraît vouloir révoquer en doute la loyauté du grand vicaire Desjardins, bien
(1) Voir pièces BB et CC.
(2) Le major général Eoberfc Prescott était né en 1725. Il vint au Canada en 1796, en qualité de gouverneur. Il dénonça le système de concession de terres adopté avant lui, système par lequel un bureau organisé dans le but de distribuer ces terres avait fait preuve de favoritisme et de népotisme aux dépens du trésor public et des citoyens en général. Prescott mourut à l'âge de 89 ans, à Eose Green, près de Battle, en Sussex. C'était un homme droit et qui ne pouvait soufirir l'injustice.
(3) Voir pièce DD.
(4) Voir pièce EE.
que celui-ci eût prêté le serment d'allégeance à la couronne britannique, dès le 20 octobre 1794 (1). Sir Robert (2) croyait (en était-il bien convaincu ?) que l'introduction de l'élément ecclésiastique français aurait pour résultat d'affaiblir chez les prêtres canadiens le sentiment de dépendance qu'ils devaient au gouvernement anglais, et de leur mettre en esprit l'idée que Sa Majesté n'avait pas le droit de s'immiscer dans les affaires religieuses du Canada.
L'abbé J.-L. de Galonné eut toutes les peines du monde à obtenir son entrée à Québec, et cette opposition, devenue vexatoire, lui fat toujours suscitée par Sir Robert Shore Milnes, qui aurait agi plus sagement, en gardant le silence sur cette question, (3) vu qu'il avait alors quitté la province. Ce haut personnage s'effrayait toujours à l'idée que les Canadiens pourraient conserver dans leur cœur le souvenir de la France ; la présence des prêtres français au milieu d'eux, disait-il, les rendrait tôt ou tard rebelles. Les événements ne lui donnèrent pas raison, car s'il y eut dans la province de Québec des loyaux à la couronne anglaise, on les trouve dans les rangs du clergé français, et on pourrait même reprocher à quelqu'un d'entre eux d'avoir un tant soit peu exagéré ce sen-
(1) Voir pièce FF.
(2) Sir Robert Shore Milnes avait été assermenté comme lieutenant gouverneur le 31 juillet 1799, deux jours api-ès le départ de Prescott pour l'Angleterre. Il resta à Québec jusqu'au 5 août 1805, et s'en retourna à Londres, d'où il ne revint plus. Cependant il continua d'être lieutenant-gouverneur jusqu'au 2'J novembre 1808, avec les émoluments de £1500 attachés à sa charge.
(3) Voir pièces GG. 00. PP. QQ. et EK.
timent. Quant au clergé canadien, il fut toujours loyal, à peu d'exceptions près. Eût-il failli sous ce rapport, le Canada d'aujourd'hui serait un Etat de la grande République américaine.
Les passeports pour sortir du pays étaient plus faciles à obtenir. Cependant il arriva plusieurs fois que le gouverneur se fit tirer l'oreille avant d'accorder une telle faveur. L'autorité civile nous paraît avoir agi dans ces circonstances avec une prudence un peu outrée. Etant données nos conditions politiques présentes, il est bien malaisé de comprendre les raisons qui la faisaient agir avec une aussi grande rigueur à l'égard de gens si peu dangereux.
Dans une circonstance, assez intéressante pour qu'on la mentionne, lord Dorchester refusa catégoriquement de recevoir un noble français, qui pourtant aurait désiré un meilleur accueil. Le duc de La Eoehefoueauld-Liancourfc avait déjà parcouru une partie des Etats-Unis. (1) A Philadelphie il avait visité M. nammond, qui lui avait promis d'écrire en sa faveur au gouverneur du Canada. Accompagné d'un autre Français de ses amis, il traversa la frontière et se rendit à Newark, où il reçut la plus cordiale hospitalité de lord Simcoe. De là il courut à
(1) François- Alexandre-Frédéric, duc de La Rochefoucauld- Liancourt naquit le 11 janvier 1747. C'était un homme politique, un agronome et un philanthrope II se sauva en Angleterre après le 10 août 1792, puis passa en Amérique en 1795, où il séjourna pendant quatre ans. Leduc avait fait de grands sacriiices pour la défense du roi. Il publia, en 1798, la relation de son voyage aux Etats-Unis en 8 volumes, et en 1800 un petit ouvrage sur les prisons de Philadelphie.
Kingston. Ici il devait recevoir ses papiers de Québec. Mais au lieu du permis qu'il attendait, il fut surpris de trouver l'intimation de quitter le Canada sous le plus court délai. Imaginez la colëre de ce grand personnage, que lord Simcoe avait hébergé sans réfléchir aux conséquences. Aussi jugea-t-il à propos de déverser sa bile sur lord Dor-r chester, l'auteur de tout ce mal. Voici un échantillon de sa prose atrabilaire :
" Son Excellence m'afait donner un ordre d'exclusion par son secrétaire, car il n'a pas même pris la peine de signer la lettre, et a ajouté ainsi la grâce des formes à l'agrément de la chose. On me dit pour me consoler que son Excellence est un radoteur, qu'il ne fait rien lui-même, etc. ; que sans doute, quelque prêtre français émigré m'aura rendu ce bon office auprès de quelque secrétaire ; cela est possible, car quoique, grâce au ciel, je n'aie jamais fait de mal à personne, je ne laisse pas de trouver des gens qui voudraient m'en faire. Quoi qu'il en soit, il faut prendre son parti, et rire de ce désappointement. . . En arrivant au Canada, ma grâce était comblée d'honneur, des officiers pour me suivre, des hommages de respect, etc. ; aujourd'hui j'en suis chassé comme un vaurien.
Et je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité." (1)
L'on se demandera à bon droit quelles raisons pouvait avoir lord Dorchester pour fermer les portes du
(1) Voyage dans les Etats-Unis cP Amérique, T. II, p. 167.
Canada au duc de La Rochefoucauld. Si on juge l'homme par ses écrits, il nous paraît que le gouverneur n'avait pas eu tort. Ses récits de voyage pullulent de diatribes contre le clergé catholique en général et contre le clergé canadien en particulier. En maints endroits de son grand ouvrage il exalte outre mesure l'amour des Canadiens pour la France, essayant de faire croire qu'ils retourneraient facilement à leur ancienne allégeance, si l'Angleterre les traitait mal.