CHAPITRE SIXIEME
L'ÉVÊQTJE de QUÉBEC ET LES ENVOYÉS FKANÇAIS
Sommaire: — Les précurseurs MM. Desjardins, Eaimbaulfc, Gazel et La Corne quittent l'Angleterre pour New- York. — Leur entrevue avec Sir John Temple à New-York. ' — Arrivent à Québec. — Visitent le lieutenant-gouverneur et l'évêque. — But de leur mission exposé Eéu-
nion du Conseil exécutif au palais épiscopal. — Bésultat des délibérations. — Mémoires et lettres de Mgr Hubert, des supérieurs des Sulpiciens, des BécoUets et du Séminaire de Québec. — Souscription générale. — Préparatifs pour recevoir les émigrants français.
Après avoir recherché parmi les prêtres de sa nation trois sujets absolument recommandables par le talent, la vertu et l'esprit de sacrifice, Mgr de la Marche arrêta définitivement son choix sur les abbés Philippe- Jean-Louis Desjardins, André Raimbault et Pierre Gazel. Le premier était grand vicaire de l'évêque d'Orléans, M. G-azel avait enseigné au collège de Navarre et enlevé haut la main le titre de docteur en Sorbonne. Quant à M. Raimbault, il n'avait à exhiber ni grade, ni distinction honorifique, mais il possédait beaucoup des qualités particulières au rôle qu'où lui assignait. L'évêque de Léon leur adjoignit un laïc, canadien de naissance, François- Josué de la Corne de Saint-Luc, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis. Ce dernier
devait s'occuper de l'émigration des royalistes, vu que le gouvernement semblait favoriser l'expatriation des laïcs aussi bien que des ecclésiastiques. Le Prélat, toujours prévoyant, avait obtenu une somme d'argent suffisante pour défrayer leurs frais de voyage, et, au moment du départ, il leur remit une lettre adressée aux évêques du Canada, (1) ainsi-qu'un mémoire où il exposait le but de leur mission. (2) Sir Henry Dundas, (3) secrétaire d'Etat pour l'Intérieur, communiqua à M. Desjardins une lettre qu'il était chargé de transmettre à SirAlured Clarke, lieutenantgouverneur de la Province de Québec, l'informant que " c'était l'intention du gouvernement britannique de pourvoir à l'établissement d'émigrants français au Canada." Dundas recommandait, en outre, en vertu d'instructions spéciales signifiées à M. Desjardins, que si les fonds venaient à faire défaut, il pourrait s'adresser à Sir John Temple, agent consulaire anglais domicilié à ]S"ew-York. (4) La lettre
(1) Voir 1ère lettre de l'évêque de Léon, en date du 8 décembre 1792.
(2) Voir ce mémoire, pièce D.
(3) Henry Dundas, vicomte Melville, était né en 1741. Ministre sous Rockingham, Shelburne et Pitt, secrétaire
. d'Etat et pour le département de l'Intérieur et pour celui de la guerre, Dundas devint Lord Melville. Accusé de péculat, il fut jugé coupable et renvoyé d'office. Il dut alors entrer dans la vie privée, et il mourut en 1811. Macaulay rapporte que le roi George III, après lui avoir refusé d'accorder aux catholiques les droits politiques ordinaires, lui aurait dit un jour : " Gardez pour vous votre morale écossaise."
(4) Voir ces instructions en appendice, pièce E. Sir John Temple était né en 1730, et avait épousé, le 20 janvier 1767 Elizabeth, fille de James Bowdoin, gouverneur du Massa ohusetts. Sir John mourut en 1796.
de Dundas contenant ses instructions, était datée du 10 décembre, et elle informait lés envoyés d'avoir à s'embarquer à Falmouth dans vingt-quatre heures. Tous quatre se hâtèrent de se rendre à l'endroit désigné, mais il leur fallut attendre jusqu'au 21 avant de prendre leur passage sur le packet Portland, en destination de ïTew- York.
La traversée de l'océan dura plus d'un mois. En effet le navire n'atteignit le port de ITew-York que le 8 février 1793. Leur première visite fut pour Sir John Temple, auquel ils transmirent un exposé de leurs dépenses passées et de celles qui allaient se présenter incontinent. (1) Tous comptes faits, ils avaient reçu £280, et ils avaient déboursé £288. Il leur fallait, en outre, se procurer des vêtements plus confortables ; on était en plein hiver, et ils n'avaient ni coiffures, ni habits, ni chaussures convenables pour résister au froid. Sir John comprit leurs besoins, et il autorisa M. Desjardins à tirer sur Dundas une lettre de change au chiffre de £78. (2)
La question financière réglée à la satisfaction de tous, les envoyés ne tardèrent pas à prendre le chemin du Canada, où ils avaient grande hâte d'arriver. Ce fut le 2 mars qu'ils éprouvèrent enfin ce bonheur, comme en fait foi l'entrefilet suivant extrait de la Gazette de Québec du 7 :
" La semaine dernière sont arrivés en cette ville trois prêtres français réfugiés de France, venus d'Angleterre à là Nouvelle-York dans le paquebot du
(1) Voir pièce F.
(2) Voir pièce G.
roi. Les recommandations de Sir Henry Dundas leur méritërent un accueil distingué de la part de Son Excellence le major gênerai Alured Clarke, lieutenant-gouverneur de Sa Majesté au Canada. C'est le lendemain de leur arrivée, le 3 mars, qu'ils eurent l'tonneur d'être préseutés à ce haut dignitaire au Château Saint-Louis."
Sir Alured Clarke, de son côté, se hâta d'informer Sir Henry Dundas de l'arrivée des prêtres français et de leur compagnon le chevalier de la Corne (1).
Les nouveaux arrivés n'eurent aussi rien de plus pressé que de se rendre chez Mgr Hubert, qui les accueillit avec une bonté toute paternelle. Elle dut être touchante cette première entrevue des représentants du clergé français avec notre évêque, canadien de naissance mais bien français de cœur et de tempérament. Ils étaient déjà bien oubliés ces jours malheureux, où l'intolérance anglaise avait fait chasser du Canada de pauvres prêtres, dont le seul crime était d'être de race étrangère. Mgr Hubert leur expliqua qu'il était décidé à recevoir autant de prêtres que possible, mais qu'il fallait avant tout s'assurer le concours du gouvernement canadien. On ne pouvait l'ignorer, puisqu'il entrait dans le plan général d'ouvrir la porte du pays et aux ecclésiastiques et aux laïcs. Comment l'ignorer, puisqu'il serait peut-être nécessaire de faire appel à sa générosité ? Pourquoi l'ignorer, si, comme on le disait tout haut, il était prêt à appuyer l' évêque dans la réalisation de son œuvre? Du reste, il importait de conserveries bonnes
(1) Voir pièce H.
grâces du lieutenant - gouverneur, intéressé à tout connaître pour agir avec plus de prudence et pour mieux renseigner les autorités de qui il relevait.
M. Desjardins, que l'on retrouvera toujours à la tête de la délégation, et bientôt seul, avait préparé un mémoire (1) dans lequel il expliquait à Sir Alured Clarke l'objet précis de sa mission. Il ressort de ce document, que le plan consistait à obtenir des terres dans tel ou tel endroit de la province, au choix du gouvernement. Gomme on était toujours sous l'impression que l'émigration des ecclésiastiques serait assez considérable, on crut utile de préparer les voies à une colonie agricole composée en grande partie de prêtres ; le précédent de Jersey était de nature à faire bien augurer d'un tel projet. Si le gouvernement décidait d'accorder un township ou canton, la prudence exigeait qu'il fît préparer par écrit une sorte de guide sur la qualité du sol, le genre de culture le plus convenable, etc. (2)
Cinq jours aprës le G-ouverneur et son Conseil se réunirent au palais épiscopal, lieu ordinaire de leurs délibérations. (3) Sir Alured Clarke communiqua à ses aviseurs la lettre de Sir Henry Dundas. C'était . un court exposé de la mission des délégués, qui, avant de prendre action, voulaient savoir quelle serait l'attitude du gouvernement. Il fut décidé à cette
(1) Voir ce mémoire en appendice, pièce I.
(2) Un tel document fut aussitôt dressé et envoyé à Londres, où il fut soumis à un petit comité composé de l'évêque de Léon, de Burke, de King et iie Motz, secrétaire du gouverneur du Canada. Voir en appendice, pièce J.
(3) Voir ces délibérations en appendice, pièce K.
première réunion 1° d'examiner quel mode pourrait être suivi au sujet des concessions de terres ; 2° de trouver des logements à l'usage des émigrés, en attendant de les placer sur des lots ; 3" de secourir les premiers arrivés.
Sir Alured Clarke communiqua aussi à son Conseil un mémoire (1) signé par Mgr de la Marcte, référant à la mission des quatre ambassadeurs, chargés de préparer les voies à une émigration en rëgle.
Le lieutenant-gouverneur et son Conseil, sans se prononcer toutefois sur le projet soumis à leur considération, résolurent de le transmettre à l'évêque, à son coadjuteur, aux supérieurs des communautés religieuses, avec prière d'apporter, chacun en particulier, le secours de ses lumières afin qu'il y eût entente parfaite sur le meilleur mode de réaliser les vues du gouvernement impérial. MM. Dunn et Baby, tous deux membres du Conseil, furent chargés de faire rapport à M. Desjardins et à ses collègues du résultat de cette espèce d'enquête privée.
La réponse de Mgr Hubert est, sans contredit, la plus intéressante et la plus digne d'être rapportée. (2) îî'ous nous bornerons toutefois à signaler le fait que l'évêque réclamait les biens des Jésuites qu'il voulait consacrer au développement de l'éducation dans les villes et les campagnes. Quant aux ecclésiastiques émigrés, l'évêque déclare, dans sa lettre, qu'il pourrait disposer pour eux des ressources suivantes :
1" Le séminaire a un besoin pressant de sujets ;
(1) Voir en appendice ce mémoire, pièce D.
(2) Voir en appendice, pièce 4.
2° Il se présente des paroisses nouvelles à établir ;
3" Plusieurs anciennes paroisses sont dépourvues de curés ;
4" D'autres, trop peuplées pour être desservies par un seul prêtre, ont besoin de vicaires.
Mgr Hubert était, lui aussi, sous l'impression, comme beaucoup d'autres, que le nombre d'émigrants serait considérable. Yoilà pourquoi les Jésuites et les Récollets, afin de ne pas être en reste de bons procédés, avaient résolu d'ouvrir toutes grandes leurs portes aux ecclésiastiques.
Le Père Félix de Berey, supérieur du couvent des Récollets, offrit ses couvents de Québec, des Trois- Rivières et de Montréal. Les trois maisons pouvaient donner asile à une trentaine de prêtres. Les émigrants laïcs pourraient être logés dans les casernes de William-Henry (Sorel) et de Yamacbiebe. (1)
M. Brassier, supérieur des Salpiciens, offrait la seigneurie de Yamaska où des terres pouvaient être concédées à des conditions faciles. Le Séminaire serait disposé à recevoir douze prêtres, préférablement des Salpiciens. Quant au projet agricole, il y trouve beaucoup de difâcultés d'exécution. Le Canada est un pays qui n'a pas les avantages que la Thébaïde offrait jadis aux anacborëtes. (2)
Le Séminaire de Québec mettait à la disposition des émigrants sa maison de Saint- Joacbim et celle de la Canardiëre (Maizerets). (3)
(1) Voir en appendice, pièce M.
(2) Voir en appendice, pièces N et 0.
(3) Voir en appendice, pièce P.
En somme l'on avait pu trouver de prime abord un nid tout prêt pour 75 prêtres, en attendant que révêque pût les placer dans les paroisses, missions et cbapelinats.
Mgr Hubert, avec l'agrément du Conseil exécutif, fit ouvrir dans les campagnes une souscription destinée à fournir aux familles françaises le linge, les meubles et les provisions dont elles auraient le plus pressant besoin à leur arrivée. Ce fut à qui montrerait le plus d'empressement à combler les vœux du premier pasteur du diocèse. On a vu, disait un ancien prêtre du séminaire de Québec, jusqu'à des pauvres gens s'offrir à transporter gratuitement les effets des émigrants. D'autres mirent à la disposition de révêque des maisons non occupées, d'autres des appartements meublés.
On était généralement sous l'impression qu'en accueillant ainsi des prêtres ou des familles françaises, on travaillait à l'avancement de la province, à son développement intellectuel et moral.
De son côté le gouvernement ne resta pas inactif. Hugh Finlaj, membre du Conseil exécutif, soumit à l'abbé Desjardins une liste des cantons et townsbips disponibles, avec l'entente qu'il en cboisirait deux seulement pour y établir ses compatriotes. Cette liste comprenait les townsbips de Frampton, Tring, Armagb, E.awdon, Wickbam, Buckingbam, Hemmingford, nincbinbrooke, Chatham, Clifton, Grenville et Suffolk.
Le Conseil avait aussi recommandé aux juges résidant dans les villes de Québec, Trois-Riviëres et Montréal, conjointement avec les shérifs et les gref-
fiers de la paix, de recevoir toute contribution à l'œuvre des réfugiés. (1)
Dans le même temps, MM. Desjardins et Gazel adressaient au lieutenant-gouverneur leurs remerciements . relativement à l'attitude aussi prompte qu'énergique du Conseil exécutif. Puis ils lui exposaient en peu de mots ce qu'il conviendrait de faire à l'arrivée du convoi si impatiemment attendu. On ne pouvait être trop prévoyant. Ces émigrants arriveraient dépourvus de tout ; on les logerait provisoirement au séminaire, au collège des Jésuites et au monastère des Eécollets. Mais qui leur procurerait des lits, des matelas, des draps ? (2)
Le 3 juillet. Sir Alured Clarke adressait à Sir Henry Dundas copie des minutes de son Conseil, lui annonçant que des mesures avaient été prises à l'effet de subvenir aux besoins les plus impérieux des ecclésiastiques, sans toutefois embarrasser les finances de la Province. Au sujet des concessions de terres, les émigrants auraient toute liberté d'action. (3)
Ces négociations terminées, il ne restait plus qu'à attendre les événements.
(1) Voir pièce Q.
(2) Voir pièce R.
(3) Voir pièce S.
CHAPITEE SEPTIEME