UN ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION ECCLÉSIASTIQUE
SoMKAiBE: — Déportation des prêtres à la Guyane — Accidents de la route. — Frise de vaisseaux français par les corvettes anglaises. — LaFaiHanfe et la Dédaigneuse capturées par les Anglais. — UElizàbetTi, portant onze prêtres français, amenée à Québec en 1801 par la Résistance, frégate anglaise. — Maladie à bord. — Un des prêtres prisonniers, gravement malade, loge à l'Hôpital-Général et il y meurt. — Courtoisie de l'évêque et de la population envers ces prêtres français. — Lettres de ces derniers à l'évêque. — fietournent en Europe au bout d'un mois.
La grande masse des prêtres réfugiés en Angleterre, en Ecosse et dans les îles anglo-normandes s'y étaient transportés à leurs risques et périls, fuyant hâtivement la persécution la plus atroce. Mais il y en eut un certain nombre que le gouvernement de la Eépublique avait condamnés à la déportation à Cayenne, dans la Guyane française. On les paquetait sur des navires, souvent à côté de vils forçats, dont le contact ne pouvait être que repoussant. Ces voyages d'outre-mer ne furent pas toujours heureux pour les révolutionnaires qui les organisaient, car il fallait bien souvent compter avec les vaisseaux de guerre ennemis qui croisaient sur les côtes de l'Atlantique, tant en Amérique qu'en Europe.
En 1797, le 7 août, le capitaine anglais Pellew, commandant l'Infatigable, s'empara de la Vaillante, corvette française, en destination de Cayenne. Ce coup fit le bonheur des vingt-cinq prêtres que le commandant anglais trouva à bord du navire capturé. Il les fit approcher de lui, et leur adressa la parole en les saluant ; " Je suis heureux, messieurs, leur dit-il non sans une certaine émotion, de délivrer des hommes qu'on envoyait à une mort presque certaine ; vous êtes la plus riche prise que j'aie faite dans les combats. " Puis, avec une courtoisie peu ordinaire, il donna l'ordre défaire embarquer sur Vlnfatigahle tous les crirninels ; il confia à la Vaillante les prêtres français, qui furent bientôt déposés dans la'rade de Plymouth, et finalement envoyés à Londres. C'était la liberté pour ces pauvres proscrits, et l'Angleterre devint pour eux une seconde patrie, beaucoup plus agréable à habiter, malgré tout, que cette pauvre France livrée aux plus lamentables excès.
En 1800, la Dédaigneuse fut envoyée à Cayenne pour rapatrier les survivants du clergé déporté. Elle ramenait dix-huit prêtres ; mais au moment où elle allait toucher les côtes d'Espagne, elle fut aperçue par des vaisseaux anglais, et le 6 février 1801, l'amiral Thomas Pasly écrivait aux lords de l'amirauté : " J'ai l'honneur de vous informer qu'il vient d'arriver ici la frégate française la Dédaigneuse, capturée par V Oiseau et le Sirius, aprës une chasse de quarante-deux heures et une canonnade de deux heures, aprës laquelle la frégate a amené ses pavillons. Elle était partie de Cayenne et était à destination de Rochefort. Elle a été rencontrée près des
côtes de l'Espagne et capturée à quatre millea du rivage." Les dix-huit prêtres arriveront à Plymouth au n[iilieu de février 1801.
La même année, le 7 octobre, arrivait à Québec la frégate anglaise la Bésistanee, capitaine H. Digby, accompagnée du navire français VElizabeth^ pris en revenant de Cayenne et lorsqu'il se dirigeait sur Barcelone, en Espagne. Ce vaisseau était chargé de coton et de bois de teinture. Il portait à son bord onze prêtres, qui furent agréablement surpris de se voir transportés en plein pays français. Une maladie contagieuse sévissait parmi l'équipage, et les autorités ne leur permirent point de prendre pied à terre. Il n'y eut d'exception que pour l'abbé Nicolas- Aubin Thorel ou Thoreil, dont l'état maladif inspirait des craintes sérieuses. Les portes de l'Hôpital - Général lui furent ouvertes ; ce pauvre prêtre était dans un état pitoyable, comme, du reste, tous ses confrères. Une religieuse dut s'adresser à des personnes charitables afin de lui procurer du linge. L'annaliste du monastère écrit à ce sujet : " Si cette misère fut un sujet de peine pour nous, elle n'en fut pas moins un sujet de grande édification, en voyant la constance et la résignation avec lesquelles ce vertueux ecclésiastique supportait ses maux, rendant ainsi hommage à notre sainte religion."
M. Thorel mourut le 22 janvier 1802, à l'âge de 47 ans. Il était natif d'Ecouis, dans le diocèse de Eouen. Ifous trouvons sur la liste civile du Bas- Canada, pour l'année 1801, la mention d'une somme de £55-13-11 appropriée par la Législature " pour défrayer les dépensés extraordinaires encourues par
l'Hôpital-Général de Québec pour M. Thorefc (?>-, prêtre français, prisonnier de guerre, qui y a été placé par ordre du gouvernement le 6 octobre 1801 et y est mort le 22 janvier 1802,"
Voici les noms de ces prêtres :
Ténèbre, curé de Croix-de-Vie, département de la Yendée, diocèse de Luçon, sexagénaire.
Porte, curé des Mollettes, département et diocèse de Chambéry.
Brus, curé du département du Tarn, diocèse de Lavaur.
De Jumilhae, chanoine du chapitre noble de la cathédrale de Toul.
Thevenet, chanoine de Luiseaux, département de Saône-et-Loire, diocèse de Saint-Claude.
Plombât, curé de Sulvanhac, diocèse de Bodez.
Jean Ragneau, religieux capucin, prêtre.
Al. Suysens, curé de Détrier, diocèse de Chambéry.
Colloquin, vicaire du diocèse de Eeims.
Trollé, desservant de IS"ancray, diocèse de Sens.
Thorel, prêtre du diocèse de Rouen.
Cette liste fut dressée par Mgr Plessis qu'il a fait suivre de la note suivante : " K. B. — Ce dernier (M. Thorel) descendit de la frégate où il était prisonnier et mourut à l'Hôpital - Général, où il fut enterré. Ce fut avec beaucoup de peine que le coadjuteur de Québec, Mgr Plessis, réussit à avoir la permission du gouverneur de faire mettre à terre M. Thorel alors dangereusement malade. Quant aux autres messieurs, la charité du clergé et des fidèles de la ville de Québec leur fit prodiguer tous les
secours dont ils étaient capables pour rendre leur captivité plus supportable."
On reconnaît bien ici la tactique impitoyablement hostile au clergé français, qui signala la carrière de Sir Robert Shore Milnes. Pourquoi avoir refusé à ces pauvres prisonniers, qui souffraient depuis plusieurs semaines (1) de privations de toute nature, le plaisir bien légitime de visiter Québec, son évêque, son clergé et même ses principaux citoyens? On se demande avec raison, quel mal auraient pu causer au gouvernement de Sa Majesté ces dix prêtres inoffensifs, qui n'avaient d'autre désir que de retourner dans leur pays. Mais non, il valait mieux les retenir captifs à bord d'un navire empesté de fièvre, quitte à les voir mourir l'un après l'autre. La population de Québec toutefois agit bien différemment : touchée de leurs misères, et un peu offensée de l'espèce de persécution dont ils étaient l'objet, nos gens souscrivirent de l'argent pour venir à leur secours. Mgr Plessis paya beaucoup de sa personne, et fit preuve dans cette circonstance de la plus louable charité. Aussi ces prêtres ne voulurent pas quitter Québec sans lui envoyer leurs remerciements. L'on ne lira pas sans attendrissement les deux lettres suivantes, qui lui forent adressées au moment de la séparation : (2)
(1) Du 17 juillet au 6 octobre.
(2) Mgr H. Têtu, à qui nous empruntons la majeure partie de ces renseignements, a publié dans le Bulletin des recherches historiques du mois d'avril 1900, un article spécial sur le compte de ces prêtres prisonniers. Les deux lettres adressées à Mgr Plessis sont conservées aux archives du palais épiscopal.
A Monseigneur le Coadjuteur de Québec,
A Québec.
Monseigneur,
î^ous quittons la rade de Québec comblés de vos bienfaits ; daignez agréer l'hommage pur et sincère de notre reconnaissance ; vêtus, nourris, secourus dans tous nos besoins spirituels et temporels, votre conduite à notre égard nous rappelle vivement celle des évêques de la primitive Eglise. Crainte de porter atteinte à votre modestie, nous garderons un silence profond sur tant de vertus dont l'éclat a fait sur nous une impression durable ; nous ne dirons rien de, ce discernement des esprits qui vous rend si judicieux à connaître les hommes, de cette noble simplicité qui vous familiarise à tous, sans qu'aucun manque au respect qu'on doit à votre place et plus encore à votre mérite personnel ; enfin de cette charité effective, compatissante, qui vous gagne tous les cœurs en les élevant à Dieu. Jouissez longtemps de ces faveurs que vous aurez reçues du ciel ; vous ne le ferez jamais que pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Pour nous, il noua restera le doux plaisir de publier vos vertus et vos bienfaits par. tout où la Providence dirigera nos pas ; nous osons y ajouter le regret sincère de nous voir éloignés d'un prélat qui nous laisse tant à admirer en lui. Il faut, au reste, Monseigneur, que Dieu soit bien mécontent de nous, puisqu'il n'a pas trouvé à propos de nous ménager les moyens de demeurer auprès de vous et dans cette terre heureuse de Gf-essen où les vrais Israélites jouissent de l'heureuse liberté des
enfants de Dieu, tandis qu'il nous faut revenir dans cette malheureuse Egypte, notre patrie, frappée peut-être encore des ténëbres de l'erreur. Oh ! si jamais nous pouvions obtenir dé Mgr l'évêque de Saint-Pol et du gouvernement anglais l'agrément de revenir à Québec, nous volerions vers vous, Monseigneur, comme vers un bon père, pour jouir du. spectacle touchant de vos exemples et de vos vertus. C'est dans ces sentiments et avec ceux d'un profond respect, que nous avons l'honneur d'être, Monseigneur,
De Votre Grandeur, Les très humbles et très obéissants serviteurs,
Brus, curé. Al. Hdysbns, curé.
Jean Eagnbau, prêtre. Plombât, ptre, curé.
P. S. E^ous osons vous prier de faire agréer nos très humbles remerciements à tous vos dignes coopérateurs et aux dignes épouses de J.-C, iqui ont contribué à nous secourir, ainsi qu'à tous les fidèles, sans oublier ceux que l'humanité a rendus sensibles à nos malheurs.
A bord de la frégate La Résistance, ce 29 octobre 1801.
A Monseigneur le Ooadjuteur de Québec,
A Québec.
Monseigneur,
L'accueil gracieux qu'a bien voulu nous faire Votre Q-randeur nous a pénétrés de la plus vive sensibilité et a adouci les rigueurs inséparables de notre
déportation ; il nous a d'autant plus flattés que nous le regardons comme un prélude et un heureux présage de celui que nous espérons avoir en France.
îfous avons été douloureusement affectés quand, aprës notre capture, nous avons su que nous allions être conduits au Canada. Aujourd'hui nous regardons ce voyage comme un bienfait de la Providence qui nous y menait comme par la main, pour notre instruction et notre édification. Un prélat doué d'éminentes vertus, qui à une vraie modestie réunit une noble et touchante simplicité, un përe dont l'âme généreuse et compatissante a été vivement émue à la vue de notre misère et de nos souffrances, et qui par une tendre et vigilante sollicitude nous a prodigué au delà de nos souhaits tous les secours qui nous étaient nécessaires ; un clergé édifiant en qui nous avons trouvé des frères et des amis et des fidèles imitateurs de leur respectable modèle ; enfin un peuple de mœurs patriarcales ; tel est le spectacle ravissant qui nous attendait au Canada, et que nous avons vu avec admiration. Mais ce qui l'avait causée. Monseigneur, cette admiration, va devenir le snjet de nos vifs regrets. Nous aurions bien désiré ne point nous séparer de Votre G-randeur, fixer notre séjour dans votre diocèse, y respirer en paix, à l'ombre d'un gouvernement pacifique et protecteur, et consacrer nos veilles et nos faibles talents à coopérer au salut d'une partie du troupeau confié à vos soins. Mais cela n'entre pas dans les vues de Dieu ; nous ne sommes point assez purs, nous n'avons point encore été assez éprouvés dans le creuset des tribulations pour avoir l'honneur d'être agrégés de mœurs
et de vertus angéliques. Semblables aux Israélites murmurateurs, nous aurons parcouru des yeux, à loisir, les coteaux riants et fertiles du Saint-Laurent ; nous aurons vu la terre d'abondance, la terre désirée, mais il ne nous aura pas été donné d'y poser les pieds. Terram lade et melle fluentem.
ÎTous partons. Monseigneur, couverts de vos bienfaits, nous sommes pénétrés de la plus vive reconnaissance envers Votre G-randeur ; nous en sentons toute l'étendue, mais les expressions nous manquent pour la rendre.
Daignez agréer, Monseigneur, nos respectueux et sincères adieux ; nous prions le Trës-Haut de vous conserver à ce vaste diocëse pour son bonheur et son salut, sous les auspices d'une paix profonde, à l'abri des orages et des tempêtes révolutionnaires.
Nous vous laissons à regret l'infortuné Thorel, mais nous nous consolons sur son sort, le sachant en si bonnes mains ; et le recommander à votre sollicitude serait déjà avoir oublié combien vous êtes compatissant et généreux.
Nous avons l'honneur d'être.
De Votre G-randeur,
Monseigneur, Les très humbles, très obéissants
et très respectueux serviteurs, Les prêtres français,
TÊNÈBBB, TrOLLÊ, CoLLOQUIN,
Thbvbnet, De Jumillac, ^Porte.
A bord de La Résistance^ 30 octobre 1801.
Retournés en Angleterre, le même' automne, ces prêtres durent prendre bientôt le chemin de la Erance, car c'était précisément le temps où le clergé entrait en foule dans la patrie qui lui tendait ses bras meurtris. Il nous a été impossible de nous procurer des renseignements complets sur leur compte. Perdus à travers la masse des rapatriés, c'eût été presque miracle que de retracer même leurs noms au milieu de milliers de confrères. ÎSTous avons toutefois recueilli certains détails, qui ne sont pas dépourvus d'intérêt, quoiqu'ils portent plutôt sur leurs antécédents.
Disons tout d'abord qu'ils avaient été déportés à Rocbefort en vertu de la loi du 19 fructidor an V (5 septembre 1797). Là ils avaient été détenus en attendant leur embarquement pour Cayenne. Après avoir séjourné en Guyane jusqu'en 1801, ils s'en revenaient en France, lorsque parvenu à la Martinique, leur navire fut capturé par un corsaire anglais. C'était à la date du 17 juillet. Comme nous l'avons vu, V Elizabeth, qui les portait, arriva à Québec en même temps que la Résistance, le 6 octobre. Les notes prises par Mgr Plessis étant incomplètes, nous leur adjoignons les suivantes :
Ténèbre (Alexis-Charles-François), âgé de 68 ans, était né à Tours, et mourut curé de Yairé, dans la Vendée, à 12 kilomètres des Sables d'Olonne.
Porte (Guillaume), âgé de 55 ans, natif de la Chapelle-Blanche, diocèse de Chambéry. Il est mort en 1833, curé de la Chapelle-Blanche.
Brus (Jacques), âgé de 53 ans, né à la Bruguière, département de Tarn. Devint, après 1801, curé à Péchaudier, diocèse d'Alby.
Chapelle de Jumilhae (René-Félix), âgé de 55 ans, né à Fontaine. Mourut curé de Mouilleron en- Pareds, en Vendée.
Thévenet (François-Thomas), âgée de 51 ans, né à Cuzance. Lorsqu'il fut incarcéré à Eoehefort, il avait été enregistré comme curé de Cuzance, département de Lot, diocèse de Besançon. " C'était un prédestiné, " lisons-nous au registre. Pitou a écrit erronément, que Thévenet mourut à Cayenne, en 1801.
Plombât (Antoine-Pierre), âgé de 53 ans, né à la Trinité de Laval. Enregistré sous le titre de curé de Saint-Mars-sous-Ballon, diocëse de Laval, département de la Sarthe. Cette paroisse est à 20 kilomètres du Mans.
Sagneau ou Ragueneau (Jean), âgé de 52 ans, né à Blois, était curé de la Chapelle-Tireuil, diocèse de Blois, dép. des Deux-Sèvres, à 30 kilomètres de Niort. Il avait été le seul des onze prêtres prisonniers à prêter le serment schismatique. " Il le rétracta avec larmes," dit le registre des déportés.
Huysens (Marc-Antoine), 40 ans, natif de Saint- Jean-de-Maurienne. Devint plus tard curé de Montmélian, dans le diocèse de Grenoble, où il est mort en 1840.
Golloquin (Louis-Pierre), 40 ans, né à Vienne-le- Château, département de la Marne.
Trollé (Charles), 43 ans, né à Coilly. Mort curé de Sépeaux, le 9 janvier 1827. Sépeaux est dans le département de l'Yonne.