CHAPITRE DOUZIEME
LES COLONIES DE WINDHAM ET DE NIAGARA ET L'EXODE DES ROYALISTES — 1799-1815
Sommaire : — Eloges décernés au comte de Puisaye par lord Windham. — Puisaye cherche un endroit convenable pour s'y fixer. — Résolutions du Conseil exécutif. — Windham et Niagara sont choisis. — Odyssée des royalistes. — Quetton de Saint-George Coster de Saint- Victor. — Dernières années du comte de Puisaye Les émigrants do
désir Le chevalier de la Garde. — Le comte du Barail
L'abbé. Receveur. — Le duc de Caulaincourt.
Le 5 juillet 1798, lord Portland écrivait à Russell, président da gouvernement du Haut-Canada, pour l'informer que c'était l'intention du ministère britannique de concéder des terrains dans sa province au comte Joseph, de Puisaye et à une quarantaine d'autres, Français, qui avaient manifesté le désir de s'y fixer, et qu'il ferait bien de préparer les voies à ces émigrants, afin que leur installation ne fût pas trop lente à se faire. (1)
Le 30 juillet de la même année, lord "Windham, (2)
(1) Voir «ette lettre, pièce JJ.
(2) M. Windham était né à Londres,^ le 14 mai 1750, et fit son éducation à Eton, Glasgow et Oxford. Il entra au parlement, en 1782, comme député de Norwich, et siégea d'abord dans l'opposition. En 1793, il se mita la remorque d'Edmund Burke et devint secrétaire de la guerre en même temps que
secrétaire pour les colonies, écrivant à son tour au même, s'ouvre à lui au sujet du comte. " Je connais bien mieux que tous les autres ministres de Sa Majesté le comte de Puisaye, puisque, dans toutes ses négociations avec le gouvernement, il a recouru à mon entremise. Les soupçons que ses propres compatriotes ont clierch.é à faire planer sur lui, et par lesquels ils semblent avoir mieux réussi à circonvenir contre lui l'esprit de son souverain, sont qu'il s'est vendu au gouvernement anglais et aux intérêts anglais, qu'il a trabi ceux de sa patrie.
" A ceux donc auprès desquels je puis me flatter d'avoir du crédit, il me suffira de dire qu'il n'a jamais fait un tel sacrifice des intérêts de son pays, par la simple raison que rien de pareil ne lui a jamais été demandé. Mais, de plus, dans toutes les choses de moindre importance, rien de plus franc, de plus simple et de plus ouvert que toute la conduite de M. de Puisaye ; tout en restant très fidèlement attaché à tout ce qu'exigeaient ses devoirs envers son souverain, il a observé ce qu'il devait aux désirs et aux intérêts d'un gouvernement sur lequel il lui fallait compter pour sa subsistance, et des intentions duquel il ne se défiait pas le moins du monde. Je puis parler de toute sa conduite sous ces rapports
secrétaire pour les colonies, avec un siège dans le cabinet;, siège qu'il conserva jusqu'en 1801, lors de la démission de Pitt. W. Windhani mourut le 4 juin 1810. Il avait été un des adversaires du Canada Bill.
Pope a tracé de Windham ce portrait :
Wyndham, just to freedom and the throne, The master of our passions and his own.
avec une si parfaite connaissance de cause, qu'il n'est pas possible que je sois induit en erreur, et me portant responsable de la vérité de mon attestation, je ne me borne pas à le défendre contre toute ombre d'imputation calomnieuse qu'on a cbercbé à faire planer sur sa tête, mais je veux proclamer ses mérites et le recommander en conséquence à vos bons offices, non seulement comme un homme qui, j'en suis persuadé, ne manquera pas de prouver qu'il en est digne, mais comme un homme que nous sommes tenus particulièrement de soutenir, sachant, comme nous le savons, que les calomnies répandues contre lui sont sans fondement, et qu'il les a encourues par une conduite que nous devons estimer fort méritoire." (1)
Avec un pareil certificat, Puisaye pouvait entrer au Canada la tête haute, et s'en prévaloir auprès des autorités politiques. !N^ous avons vu qu'il arriva à Québec le 7 octobre, et que, sans trop s'y attarder, il prit la route du Haut-Canada, afin de s'aboucher avec le président Russell (2) pour qui il était porteur de lettres signées par Portland et King. Il arriva
(1) Voir pièce KK.
(2) Peter Russell vint au Canada en 1792, et devint membre du Conseil exécutif et député à l'Assemblée législative. Après le départ de lord Simcoe, en 1796, il administra la province du Haut-Canada jusqu'à l'arrivée du général Hunter, en 1799. On a accusé Bussell de s'être enrichi avec sa famille aux dépens du trésor public ; il devint un grand propriétaire de terrains, sans qu'il lui en coûtât beaucoup d'argent. McHuUen dit qu'il agit illégalement pour se m?eux pourvoir, lui et les siens. Russell mourut très riche à Toronto, et ne se maria jamais.
à York, le 18 novembre; quelques-uns s'étaient arrêtés à Kingston, d'autres se rendirent à Kiagara, en attendant le jour où ils pourraient se grouper ensemble dans un endroit propice. Mais il fallait le choisir cet endroit, de manière à contenter tout le monde.
Russell avait décidé, conformément aux instructions reçues de Londres, que la petite colonie serait placée sous une espèce de régime militaire en même temps que civil. Puisaye devait être et commandant de ce corps d'armée et juge de paix. Ce corps devait être composé de la manière suivante : l major commandant, 2 capitaines, 2 lieutenants, 4 sous-lieutenants, 1 adjudant, 1 quartier-maître, 1 aumônier, 1 cbirurgien, 1 aide-chirurgien, 6 sergents, 8 caporaux et 150 soldats. Cette organisation avait pris origine à Londres, à l'instigation de Puisaye, qui se voyant criblé de demandes, crut à un i;ecrutement facile. (1) A l'exemple des ecclésiastiques, et pour des liaisons équivalentes, les laïcs prirent peur au moment du départ, n'aimant pas, en outre, à se lancer dans une aventure risquée. Puisaye, qui en avait vu bien d'autres, n'hésita pas à prendre son parti de la situation. Il voulait faire grand, et il eût pu réussir dans une certaine mesure, étant donné son crédit auprès du cabinet anglais.
Le Conseil exécutif s'était réuni à York, le 27 novembre, et il avait adopté une résolution par laquelle les townships d'Uxbridge, de Grwillimbury, un autre non encore nommé, situé en arrière de
(1) Voir en appendice, pièce LL.
"Wliitby, étaient mis à la disposition du comte de Puisaye et de ses compagnons, avec une réserve sur le lac Ontario pour y fonder une ville et une commune. Le gouvernement accordait à Puisaye 5,000 acres de terre. (1)
Cette résolution du Conseil fut aussitôt comnauniquée au duc de Portland par Russell, qui écrivait à la même date : " J'ai choisi, pour y établir cette colonie d'émigrants français, l'étendue de terre inhabitée et située entre cette ville (York) et le lac Simcoe, à une égale distance des établissements français dans le Bas-Canada et sur la rivière Détroit, car, vu sa proximité du siège du gouvernement, il sera facile, non seulement de leur porter secours en cas de besoin, mais aussi de surveiller tous leurs mouvements, qui seront ainsi sous le contrôle de l'administration. De plus, leur nombre contribuera à peupler cet espace inhabité par lequel les Indiens peuvent aujourd'hui s'avancer pour détruire cette ville, avant que leur approche puisse être signalée. Dans ce but, j'ai ordonné à l'arpenteur général de diviser quatre cantons, au nord de Markham, Pickéring et Whitby, et M. de Puisaye se propose d'accompagner le souB-arpenteur afin de pouvoir explorer ce pays." (2)
L'hiver de 1798-99 se passa, sans apporter de changement à la situation des émigrants. Le gouvernement leur faisait distribuer des rations, en
(1) En 1830, les héritiers du comte réolamèrent 4,150 acres sur les 5,000, alléguant que le concessionnaire n'avait reçu en réalité que 850 acres.
(2) Voir pièce MM.
attendant de nouveaux développements. Au mois d'août, le lieutenant général Peter Hunter (1) arrivait d'Angleterre pour remplacer Russell. Hunter avait reçu instruction, avant son départ de Londres, de considérer les émigrants français comme ses prédécesseurs avaient fait à l'égard des émigrants amériricains, et de leur accorder des terres aux mêmes conditions. Puisaye se rendit à la hâte chez le lieutenant-gouverneur. Il ne lui cacha pas ses préférences en ce qui le concernait plus personnellement. L'enclave formée par la baie de Burlington lui paraissait l'endroit le plus avantageux pour s'y fixer. Nous avons vu que l'abbé Desjardins avait également jeté un oeil d'envie sur ce lieu séduisant. Mais il y avait un obstacle sur la voie. Le gouvernement, eût-il désiré être agréable au Français, aurait été obligé d'acheter des terres réservées là même aux Mississagas. Ceux-ci demandaient vingt-cinq contins de l'acre pour une étendue de 69,120 acres ; ce qui faisait le joli denier de $17,250. Le gouvernement ne pouvait consentir à ces conditions, considérées trop onéreuses.
Finalement les colons français se scindërent en deux camps : les uns, au nombre de vingt-cinq, allèrent s'établir à 20 milles au nord de York, dans l'endroit choisi par Russell, qu'ils appelèrent d'abord
(1) Peter Hunter ne connaissait rien des affaires du Haut- Canada. Il se laissa conduire par son Conseil, sans s'occuper de l'Assemblée législative. Aussi son administration, qui devait durer six ans, ne fut marquée par aucune législation utile. Il fut remplacé, en 1805, par Alexandre Grant, qu'on appelait le Président, tout comme Itussell. Hunter était lieutenant-gouverneur.
"Windham, en reconnaissance des services que leur avait rendus lord "Windham avant leur départ d'Angleterre ; les autres préférèrent Niagara. Le comte de Puisaye avait acheté une ferme dans les environs de l'ancienne capitale du Haut-Canada, et il s'y fit accompagner de Madame Smithers, (1) du comte de Chalus, et de domestic[ues.
!N'ous trouvons sur une vieille carte de 1798, un plan où se trouvent indiqués et numérotés les lot-s de terres concédées aux Royalistes, de chaque côté de la voie qui conduit de Toronto au lac Simeoe. Ces lots sont situés à environ vingt milles de la capitale, et à dix-sept du lac, et font aujourd'hui partie des comtés d'York et d'Ontario.
Canton de Vaughan (York).
"Eo 56 — Michel Ségent et François Renoux.
ISo 57— Julien le Bugle.
ITo 58 — ^René- Auguste, comte de Chalus, Ambroise
de Farcy et Quetton Siiint-Greorge.
No 59 — Quetton Saint-George.
No 60— Jean-Louis, vicomte de Chalus.
Canton de King (York).
No 61— René- Auguste, comte de Chalus, et Augustin Boiton.
Canton de Markham (York)
No 52— Le comte de Puisaye.
No 53 — René-Auguste, comte de Chalus.
(1) Madame Smithers était la belle-mère du comte de Puisaye, et William Smithers, son beau-frère. Celui-ci changea plus tard son nom en celui de William -Kent^
No 54 — Jean-Louis, vicomte de Ohalus, et René- Auguste, comte de Ohalus.
ÎTo 55 — Jean-Louis, vicomte de Chalus.
J^o 56 — ^Le chevalier de Marseuil et Michel Fauchard.
No 57 — Le chevalier de Marseuil.
No 58 — René Letourneux, Augustin Boiton et Jean-Louis, vicomte de Chalus.
No 59 — Quetton Saint-George et Jean Furon.
No 60 — Ambroise de Farcy.
Canton de Whitchurch (Ontario).
No 61— Michel Ségent.
Le nombre d'acres accordés aux Royalistes était assez considérable. Le comte de Puisaye, pour sa part, en reçut 850 ; le comte de Chalus, 650 ; d'Allègre, 450 ; le vicomte de Ohalus, 350 ; Marseuil, 300 ; Quetton Saint-Q-eorge, 400 ; Farcy, 350 ; Renoux, 150 ; Ségent, 150 ; Fauchard, Furon, Langel, Bugle, Marchand, chacun 100. Total : 4,150 acres.
On était à l'été de 1800. Déjà plusieurs colons s'étaient laissés aller au découragement. Les terrains ne paraissaient pas trës fertiles, et les défrichements requéraient un travail bien trop ardu pour eux. Le marquis de Beaupoil et Coster de Saint -Victor avaient abandonné leurs compagnons, avec l'intention de s'en retourner en Angleterre. Ils s'étaient munis de passeports à cet effet, et il paraît assez probable qu'ils traversèrent l'océan de bonne heure à l'automne. (1)
(1) Voir pièce NN.
Au mois de mai précédent, Saint- Victor exposait dans une lettre au général Hunter, les raisons de son départ : " Vbus savez trhs bien, disait-il, que dans ce pays un homme accoutumé et endurci aux travaux des champs, est sûr do vivre du fruit de ses labeurs ; que le riche qui apporte du capital avec lui, peut réussir en agriculture, même s'il est obligé de payer des manœuvres ; mais celui qui n'a ni force ni argent, s'il emprunte pour défricher sa terre, avec la certitude de ne jamais rembourser le prêteur, il n'a d'autre perspective que de perdre son temps, sa terre, sa liberté, de sacrifier sa famille et d'exposer sa réputation d'intégrité. Lorsque le comte de Puisaye me proposa de l'accompagner au Canada, il me dit qu'il serait formé parmi les émigrants un corps de militaires qui seraient soumis à mon commandement, que les Royalistes qui en feraient parti travailleraient en commun pour leurs officiers aussi bien que pour euxmêmes, et il exigea de moi une lettre lui devant servir d'autorité auprès du ministre pour appuyer sa demande. Mais ce corps de militaires qui devaient me procurer un salaire, ces Bretons qui devaient m'assister, n'étaient que pures chimères, et ce n'est qu'ici que j'ai pu m'en assurer. Cette déception me place, moi et ma famille, dans la situation la plus pénible qui m'ait été faite au cours de ma vie 'émigré.'
Le marquis de Beaupoil et Coster de Saint- Victor ne furent pas seuls à déserter le Canada. On constate en effet, qu'à la date du 11 octobre de l'année 1799, il n'en restait plus que vingt- cinq sur quarante. Thomas Jones et John Fitzgerald,
qui s'étaient écartés durant le trajet de Québec à York, avaient fini par rejoindre leurs compagnons.
Voici la liste officielle des émigrants alors fixés à Windham et à Niagara, et des colons retirés en Angleterre ou ailleurs :