A WINDHAM
Monsieur d'Allègre, colonel.
Le vicomte de Chalus, colonel.
Monsieur de Marseuil, lieutenant-colonel.
Monsieur Quetton de Saint-George, lieutenantcolonel.
Monsieur Boiton, capitaine.
Monsieur de Farey, capitaine.
Monsieur de la Richerie, lieutenant.
Madame la vicomtesse de Chalus.
Renou, soldat.
Fauchard, soldat.
Sejan (Segent ?) soldat.
LeBugle,
Champagne "
Polard «
Furon, soldat.
Letourneux dit Langevin, soldat.
Fanny, sa femme, (Françoise).
Langel, soldat.
Boyer.
^Rapatriés ou installés ailleurs :
Le marquis de Beaupoil, colonel.
M. de Saint- Victor, colonel.
M. de Saint- Aulaire, sous-lieutenant.
Monsieur de Beaupoil, jeune.
Madame la marquise de Beaupoil.
Betsey, servante.
"William Smitliers.
N'athaniel Thompson, domestique.
Thomas Jones, " (retrouvé).
John Fitzgerald, " (retrouvé).
John Donavan, "
Mary Donavan,
Catherine Donavan,
Lamhert, soldat.
Bagot, "
John ou Abraham Berne.
L'odyssée des émigrés français à "Windham et à N'iagara ne fut ni longue ni bien intéressante. La grande question, pour eux, consistait à acquérir en bonne forme les terrains qu'on leur avait concédés. Le gouvernement exigeait qu'ils se fissent naturaliser ; eux le voulaient bien, mais il fallait pour cela un acte du parlement, et. le gouvernement hésitait. En attendant, on se contentait de leur assigner des
terres, d'après le même principe qu'aux Loyalistes américains primitifs. Le 24 mai 1801, Paisaye écrivait deiN'iagara au général Hunter : " Mon intention est de partir à la fin de l'automne pour l'Angleterre. Dans l'intervalle, je m'occuperai à composer un ouvrage de quelque étendue que je destine à la publicité." Découragé plutôt que ruiné, il passa en Angleterre, ainsi que plusieurs autres avec lui. Toujours est-il, qu'à la date du 3 juin 1802, il ne restait plus que treize émigrants à "Windham, les autres avaient abandonné la partie. Le nom même de "Windham fut abandonné. Ce ne sera plus désormais que " Oak Eidges," qui rappellera le souvenir du berceau de cette colonie d'émigrés français.
Le 1er octobre 1806,1e lieutenant-gouverneur Q-ore écrivait à lord "Windham : " Relativement à ceux qui ont suivi le comte de Paisaye, leur nombre est tout à fait insignifiant : ils vivent paisiblement, mais quelques-uns ne sont pas très à l'aise ; ceux d'entre eux qui se sont livrés à l'agriculture, ont subi des revers, à cause de leur manque d'habileté à défricher la terre." (1)
L'un des plus tenaces fut Quetton de Saint-G-eorge, qui ne quitta sou poste qu'en 1815. Son histoire n'est pas longue ; elle mérite toutefois d'être rapportée car il est un des rares qui aient fait souche au Canada, bien que son unique garçon soit né à Montpellier, en France.
' Laurent Quetton de Saint-G-eorge s'était marié avec une sœur de l'honorab^o juge Vallière de Saint-
Ci) Archives du Canada, série Q. v. 305, p. 45.
Real, qui lui donna deux enfants, un garçon et une fille. (1).
Comme il a été antérieurement démontré, Quetton de Saint-George avait obtenu 400 aères do terres dans les townships de Markham et de Vaughan.
Il commença à les défricher, mais il comprit bientôt que la fortune serait lente à venir par la seule culture du sol. Alors il se mit en frais de faire du commerce avec les sauvages, et pour mieux les atteindre, il établit plusieurs comptoirs, dont l'un à Orillia, sur les bords du lac Couchiching, et un autre entre Kiagara et Queenston, dans la maison même qu'avait fait construire le comte de Puisaye
(1) Le fils, Laurent Aurez, fit ses études au collège des Jésuites, à Montréal, puis il étudia le notariat sous JM. Louis Panet, à Québec. Admis à la profession, il épousa, en 1S35, la fille unique de M. George Alsopp, seigneur du fief de Jacques-Cartier et d'Auteuil ; de son miriage naquirent trois enfants, dont unseulsurvit, M. Quetton de Saint-George, régistrateur du comté de Portneuf. Les deux autres furent le docteur Esdras-Alfred, ancien député de Portneuf, et le notaire George, tous deux décédés en 1890. La fille, Marie, fit son instruction dans un couvent de Saint-Gérmain en Laye, près de Paris. Elle se maria en France avec M. Paul Marmet, marchand, qui vint s'établir au Canada en 1838, dans la paroisse des Grondines. Monsieur Maraiet mourut quelques années plus tard. Sa veuve, restée pauvre, dut se livrer à l'enseignement pour gagner sa vie. Lorsqu'elle mourut, en 1860 ou 1861, elle'enseignait au couvent de St-Grégoire, comté de Nicolet. Un fils, sorti de ce mariage, Alphonse, fit ses études au Séminaire de Québec, et montra de si belles dispositions, qu'il fut envoyé à Paris, en 1853, par ses supérieurs, pour se perfectionner dans l'étude des lettres. Il mourut à Paris, le 1er mars 1854, et fut inhumé au cimetière Montparnasse. '
pour son propre usage. (1) Quetton établit une société commerciale avec Ambroise de Farcy, afin de mieux surveiller ses intérêts. Cette société fut dissoute en 1805, dans le temps où Farcy quitta le Canada. C'est aussi à dater de cette année que Quetton se retira à York et y résida permanemment jusqu'à son départ définitif pour le pays de ses ancêtres. Désormais il fera le négoce pour son compte, retenant à son emploi Augustin Boiton, l'un de ses compatriotes, avec résidence et magasin à Kingston.
- !N'ous lisons dans V Upper - Canada Gazette and Oracle du 4 juillet 1807, que Quetton se plaint amèrement du fait que l'on a protesté l'un de ses billets sans l'avertir, et il se console de cette misère en citant ces deux vers bien connus :
Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Pendant son séjour à York, Quetton se lia d'amitié avec la famille des Baldwin, et lorsqu'il quitta le pays, tous ses intérêts commerciaux, ainsi qu'une maison qu'il possédait sur la rue King, (2) passèrent
(1) Cette maison existe encore et a changé de propriétaire bien souvent. En voici la liste chronologique : le comte de Chalus, Quetton de Saint-George, S. Kent, capitaine Baxter, Warren, Shickaluna, Mills, capitaine Geale Dickson et Jackson. Cette maison servit d'hôpital durant la»guerre de 1812.
(2) Cette maison, que Quetton fit construire en 1807, fut le premier édifice en briques de la capitale du Haut-Canada. Située à l'angle nord-est des rues King et Frédéric, elle a conservé, malgré son grand âge, sa jolie apparence. Lorsque la Canada Land Company vint ouvrir ses bureaux à York, en 1826, elle loua d'abord, puis acheta de John Spread Baldwin cette propriété.
entre les mains d'un jeune membre de cette belle et grande famille, du nom de John Spread Baldwin, qui posa, au même endroit, les bases d'une grande fortune. Il j a tout lieu de croire, à ce propos, que son commerce n'ayant pas prospéré, Quetton se vit forcé de recourir à des emprunts successifs de la famille Baldwin, et que celle-ci, pour entrer dans ses fonds, obtjnt de son débiteur tout ce dont il put disposer. Cependant il sauva du naufrage ses terres de "Windham, qui devaient retourner à ses héritiers.
Eetourné en France en 1815, Quetton de Saint- George retrouva son p^re encore vivant à Montpellier. De Paris, où il se rendit presque aussitôt, il écrivait, le 11 août 1816, à l'honorable M. Duchesnay, conseiller législatif, qu'il avait rencontré le comte de Ohalus à la recherche d'une position sociale, tout comme Jérôme Paturot. Quant à lui, il s'était adressé au ministère de la guerre pour faire reconnaître son grade de colonel d'infanterie et son titre de chevalier de Saint-Louis. Plus tard le ministre obtempéra à un désir aussi légitime. (1)
Le 30 avril 1818, Saint-George écrivait de nouveau à M. Duchesnay. Cette fois il lui donne des nouvelles d'Antoine de Farcy de Roseray, un de ses compagnons de la colonie de Windham : " Il ne changera pas de caractère, dit-il, il est trop vieux. Il a toujours été insouciant, même pour ses affaires ;
(1) C'est à dater de ce jour que Quetton dut prendre la particule. Il avait ajouté Saint-George à son nom, en souvenir du jour où il avait touché le sol d'Angleterre, qui coïncidait avec la fête du patron des Anglais.
en un mot, c'est un pauvre sire, pour ne pas dire davantage. "
Quetton de St-Greorge épousa, en France, Mlle Adèle Barbeyrae,et vécut deux ans auprëâ d'elle et de sa famille dans le village de Saint-George d'Orques, à 8 kilomètres de Montpellier. La fortune paraissait lui sourire, car on le voit propriétaire d'une maison de ville et d'une villa dite Langaran, à la campague. Lors d'un voyage qu'il fit à Paris au printemps de 1821, il tomba malade à Orléans, et il y mourut le 8 juin. La lettre que sa femme écrivit quelque temps après à. M. Duchesnay, dénote une personne instruite, et remplie des plus beaux sentiments religieux. Un enfant était issu de cette union, Henri, né le 15 mars 1820. Parvenu à un certain âge, il vint s'établir à Toronto, avec l'intention, sans doute, de faire valoir les terrains que son père avait obtenus en concession pendant son séjour à "Windham. Il finit par résider à Oak Ridges, à quelques milles de la capitale, et il y mourut en 1893, laissant après lui une fille, qui fut sœur de la Charité en France.
Henry Scadding écrivait en 1873 : " L'un des descendants en droite ligne d'un des premiers colons de cette région, occupe un établissement situé à la distance d'un lot à l'est de la rue Yonge, dans le townsMp de Whitcburch. M. Henri Quetton Saint- George s'est engagé avec énergie dans les travaux d'un fermier pratique, sur une terre dont il a hérité de son père, le chevalier de Saint-George, en même temps qu'il distribue à ses nombreux amis l'hospitalité la plus raffinée. Si àGleuLonely (1) les tours
(1) Nom donné à sa réeidence par Quetton.
circulaires et les toits pointus des vieux châteaux de France sont absents, on y retrouve cependant, toutes les douceurs et les gentillesses des anciens manoirs français." (1)
Jean-Baptiste Coster de Saint -Victor était né à Epinal en 1771. A vingt ans il déserta son régiment pour prendre part à la campagne des émigrés de r Argonne contre la France ; puis il courut enVendée, où il servit sous le comte de Puisaye. Arrêté en 1797 sous prévention d'avoir fabriqué de faux passeports et aussi de désertion. Etant parvenu à s'échapper de prison, il passa en Angleterre, et de là au Canada. Retourné en France, il entra dans le célèbre complot de la machine infernale, qui éclata en décembre 1801, et s'il échappa à la mort, ce fut grâce à son adresse. Toutefois il repassa en Angleterre, où il connut George Cadoudal, qui le fit entrer dans sa conspiration contre Kapoléon. Il fut arrêté avec son chef et mis en jugement avec lui, condamné à mort et exécu-té le 25 juin 1804, en même temps que Cadoudal et onze autres complices.
Bourrienne, dans ses Mémoires, rapporte que Coster de Saint-Victor avait quelque chose de chevaler resque dans son maintien et dans son expression. " Sa taille moyenne, dit M. Muret, était svelte et pleine d'élégance ; sa figure réunissait, par un singulier mélange, la douceur à l'énergie. Il était aussi gracieux dans sa personne qu'élégant dans sa parole.
(1) Toronto of Old ; Collections and Reeollections illustraiive of ihe early seulement and social life of the capital of OniariOyhy Henry Scadcling, D. D. Toronto, 1873, p. 472.
Une foie, dans l'ardeur des jeux auxquels se livraient les détenus du Temple, il avait ôté sa cravate et rabattu son col de chemise :. — Vraiment, lui dit un de ses compagnons, tu as le col d' Antinoiis. — Parbleu, mon cber, répondit Coster en riant, tu as raison de te presser do m'en faire compliment, car dans huit jours on va me le coupei'. Le matin de l'exécution, ce fut Ooster de Saint- Victor qui fit à- haute voix la prière du matin en présence de ses compagnons d'infortune. Les autres, à l'exception de Cadoudal, semblaient trop impressionnés pour s'exprimer librement.
Quant au comte de Puisaye, retourné à Londres, il y publia des Mémoires pour justifier sa conduite. Mais ce fut vainement, la disgrâce qui s'était abattue sur lui, devait le suivre jusqu'au tombeau ; il ne lui fut pas même permis de revoir la France lors de la Restauration. Il se fit naturaliser sujet anglais, et il mourut pauvre à Blythe House, près de Hammersmith, en 1827.
Le comte de Puisaye avait fait son testament, quelque temps avant son décès. Il donnait tous ses biens à son beau-frère "William Smithers Kent, c'est-à-dire 800 acres de terres à "Wiudham, une ferme de 200 acres à Niagara, 300 autres, où se trouvaient des puits d'eaux salines, sur les rives du lac Ontario, sa résidence de Toronto, une maison à Hammersmith, et enfin une magnifique épée montée en or, qui lui avait été donnée par le ministre Pitt, en 1794. Sa femme, Suzanne Smithers, était morte ayant qu'il entreprît son voyage au Canada.
Il avait conservé, même parmi ses compatriotes,
un certain prestige, malgré les insuccès répétés de ses entreprises. C'est ainsi que l'on constate que M. de Galonné eut recours à lui pour qu'il intercédât auprès du gouvernement en faveur de son retour au Canada. (1)
Comme supplément à cet épisode de l'émigration royaliste dans le Haut-Canada, il nous suffira de dire que plusieurs hauts personnages, réfugiés soit à la Martinique, soit à Saint-Domingue, soit aux Etats- Unis, manifestèrent, vers ces temps-là, le désir de venir se fixer au Canada, et parmi eux contentonsnous de mentionner le chevalier de la Q-arde, le marquis du Barail, et surtout l'abbé Receveur, qui se sentit attiré vers notre pays comme par un attrait mystérieux, mais ne put réaliser son idéal, comme nous le verrons bientôt. Un semblable rêve avait longtemps hanté l'esprit de saint François-Régis, l'apôtre du Velay.
Le chevalier de la Garde avait été chambellan du roi de Pologne. La révolution polonaise l'ayant forcé à se réfugier en Angleterre, il s'y était marié avec la plus jeune fille de Sir Joseph Banks, ancien commandant du Kamachatka. Sur la recommandation de son beau-père, le chevalier de la Garde demanda et obtint des terres au Canada. Mais il s'adressa bientôt au gouvernement anglais pour qu'il en fît l'achat, de façon qu'il pût se rendre en Russie, où il voulait s'établir. (2) Il ne put y aller par suite
(1) Voir pièce 00.
(2) Archives du Canada. Papiers d'Etat Q. 99. 2 juillet 1805, Banc du Roi.
d'un ukase obligeant tous les voyageurs à s'en retourner après une certaine date. Dans une lettre du 16 décembre 1806, le chevalier déclare qu'il est sans ressources, mais il espère que le gouvernement anglais consentira à transférer à un tiers, lequel possède des capitaux, la concession dont il avait été nanti antérieurement. (1)
Le marquis du Barail est un autre personnage que l'on voit figurer, à cette époque, dans les rangs des royalistes, qui, après avoir fait de grands efforts pour obtenir des concessions de terrains dans le Haut- Canada, abandonnèrent leur dessein. Du Barail avait quitté l'Angleterre pour l'île Saint-Dopiingue en qualité d'officier dans la Légion dite des Emigrants à la solde du gouvernement britannique. De Saint- Domingue il passa au Canada, en 1795, muni de tous ses papiers, passeports, etc., et il ne fit que s'y arrêter. Plus tard, il voulut spéculer sur les terrains qui lui avaient été concédés, mais il ne fut pas heureux. Après son retour en France, il se trouva en face de la misère : ses voyages et ses spéculations avaient absorbé ses capitaux. (2)
Voilà, sommairement exposé, l'historique de deux Canadiens de désir, suivant l'expression de Mgr Meffre, laquelle s'applique avec autant de vérité au vénérable Antoine-Sylvestre Receveur, prêtre du diocèse de Besançon, réfugié à Munich, à l'époque de la Révolution. " Chassé de sa patrie par l'im piété révolutionnaire, écrit Mgr Mefire, le zèle de la
(1) Ibidem. Q. 101-2. 15 décembre 1805, Loadres.
(2) Voir pièce PP.
gloire dmne qui. le dévorait, le fit Canadien par l'espérance de pouvoir mieux servir Dieu sur cette terre d'outre-mer." En 179G, M. Receveur se rendit à Londres avec l'intention de se faire agréer par le gouvernement comme missionnaire au Canada. Il obtint tout ce qu'il voulut, et même la promesse de la part des Sulpiciens de lui fournir, ainsi qu'aux membres de sa société, les moyens de vivre pendant six mois. " Au Canada, écrivait-il à l'un de ses confrères, on s'empresse de préparer des logements, on se propose de nous fournir tout gratis pendant un demi-an. Je n'ai cependant encore point reçu de réponse détaillée sur les moyens et la possibilité de nous y transporter. C'est tout au plus si Mgr l'évêque de Saint-Pol de Léon, qui est notre seul appui sur la terre auprès du gouvernement anglais, voudra ou pourra obtenir notre transport."
L'abbé Receveur appelait sa famille religieuse les Solitaires de la Retraite. Ils étaient 107 au début de leur exil en Bavière. (1)
Mais le plus important de tous, et par le nom et par le rôle éminent qu'il avait joué lors des guerres de l'Empire, fut le duc de Yicence, l'un des généraux les plus célèbres de ^N'apoléon. Il était né le 9 décembre 1773. Issu d'une noble famille, Armaud- Augustin-Louis, marquis de Caulaincourt, avait été aide-de-camp de N'apoléon, puis il avait suivi l'Empereur dans toutes ses campagnes jusqu'en 1807. Il fut ensuite envoyé en Russie comme ambassadeur, et rappelé en 1811. Caulaincourt, créé duc de Vicence
(1) La Nouvelle-France, Numéro de juillet 1904. U
en 1808, resta toujours fidèle à la cause bonapartiste. Lors de l'abdication de Napoléon, le 22 juin 18Ï5, le duc de Vicence fut porté par Louis XYIII sur la liste de proscription. C'est après cette date qu'il serait venu au Canada, pour s'établir sur une terre. Il vint échouer à la Baie du Febvre, dans un milieu agréable, où il allait pouvoir rencontrer plusieurs de ses compatriotes. Le curé de la paroisse, M, Fournier, était lui-même un prêtre français, et dans les paroisses voisines et aux Trois-Riviëres, il y en avait plusieurs autres. La tradition veut qu'il soit arrivé au Canada en 1816. D'après le témoignage d'un nommé Louis Beaulac, voisin de ce personnage qui ne voulut jamais se faire connaître, le duc de Vicence avait chez lai une chambre remplie de cartes militaires et d'armes de toute espèce et d'une grande valeur. Le 31 mars 1818, il fit baptiser un enfant, et il signa l'acte au registre sous le nom de comte d'Ancourt. Sa femme y est appelée Adélaïde-Antoinette-Augustine, comtesse de Galifait (Gallifet). (1)
Caulaincourt ou Ancourt disparut un bon matin sans le dire à personne, et on ne sut jamais où il était allé. La date de son départ coïncide avec l'arrivée de lord Dalhoueie, c'est-à-dire au printemps de
Le duc de Vicence mourut à Paris le 19 février 1827. Ses biographes sont très réticents sur les années qui suivirent le décret de proscription porté contre lui. De sorte qu'il nous est permis d'ajouter foi à la rumeur qui veut que le comte d'Ancourt
(1) Bulletin des Becherches historiques, année 1900, pp. 117,
et le marquis de Caulaincourt ne soient qu'un seul et même individu. C'est un peu l'opinion de J.-&. Barthe, qui avait été à même de recueillir les données de la tradition. Yoici ce qu'il en dit :
" A l'éf oque de la nomination de lord Dalhousie, il y avait à la Baie du Febvre, une de nos paroisses centrales, un personnage mystérieux qui y vivait dans une modeste retraite, couvert de blessures, parlant un français de haut aloi et qui paraissait au vulgaire, qui a le flair excellent, quoi qu'on en dise, une étoile tombée de quelque constellation. Il était paru au Canada peu après le désastre de "Waterloo, y menait dans la paix et la culture des cbamps la vie d'un paysan de ferme modèle, et paraissait se complaire par-dessus tout au milieu de ses naïfs voisins avec qui il échangeait les petits services qui entretiennent les rapports et les lois du bon voisinage. Ceux-ci, qui l'adoraient à cause de son esprit, de son air de distinction et du bon exemple qu'il leur donnait comme cultivateur et comme citoyen, semblaient piquer et même très vivement leur curiosité de l'étrangeté de ce voisin si disparate au milieu de leur commune, et qui semblait s'amoindrir parmi eux, pour ne pas éveiller le soupçon ou se laisser deviner. Il s'était également fait quelques amis dans la petite ville voisine des Trois-Rivières, où il venait de temps à autre, dans la patache commune, se, retremper un peu l'esprit au milieu de la société de ses hommes d'élite qui étaient toujours ravis de le posséder. En valu fut-il sondé par celui de tous qui avait sa plus franche intimité, sur ce qu'il était, il avait toujours délicatement éludé la question, et prié
son ami de ne lui pas faire violence sur ce point. Seulement, quand il était question de Napoléon, des guerres de l'Empire, on voyaitpasser, jenesais quoi d'étrange sur son front, ses yeux sourire à travers lès larmes ; puis, faisant une cabriole de diversion, d'un mot heureux il changeait de terrain et de sujet. Cet homme, apparemment sans relations du dehors, sans communications de l'intérieur, fut cependant le premier informé de la nomination de lord Dalhousie au poste de gouverneur général du Bas-Canada. Il vint en toute hâte faire ses adieux à son ami des Trois-Rivières, en lui disant : " Je vous quitte, mon cher, parce que l'homme avec qui j'ai lutté corps à corps vous arrive comme gouverneur," Et il s'éclipsa en toute hâte, en lui donnant une poignée de mains, et en réprimant un soupir dont on ne comprit pas bien alors la signification. Il laissa sa terre de la Baie du Febvre veuve de son propriétaire, et dans le cœur de ses voisins un grand vide à combler. L'ami dont nous parlions tout à l'heure, dînant un jour à la table de lord Dalhousie, et lui faisant part de toutes ces circonstances, le gouverneur s'écria : " Mais ce devait être Caulaincourt. " Plus tard, on apprit la mort du duc de Vicence avec des particularités qui firent croire qu'on ne s'était pas trompé sur le singulier paysan dont le mystère avait fait jeter leur langue aux chiens à tous ses bons voisins de la Baie du Febvre ; mystère qui intrigue aujourd'hui même encore l'esprit de ces braves gens, qui donneraient beaucoup pour avoir le mot de l'énigme." (1)
(1) J.-Gr. Barthe, Le Canada reconquis par la France, pp. 125, 126, 127.
K'ous avons voulu contrôler cette tradition en nous adressant à des vieillards natifs de la Baie du Febvre, à d'autres encore, mais personne n'a pu nous apporter des renseignements qui fussent de nature à l'établir solidement. Cependant le docteur Smith, de la Baie du ïebvre, croit pouvoir affirmer que le comte d'Ancourt et le marquis de Caulaincourt ne sont qu'un seul et même personnage. On en pensera ce que l'on voudra ; il y a toutefois un rapprochement à, faire entre les deux noms d'Ancourt et Caulaincourt. Et puis, si les paroles que l'on prête à lord Dalhousie sont bien de lui, il semblerait alors que tout doute dût cesser sur la personnalité du duc de Vicence.
On a dit et écrit que le Canada avait eu son épopée napoléonienne ; il a aussi connu une épopée royaliste, celle-ci beaucoup plus sérieuse que l'autre dans ses développements, comme dans ses résultats.
SECONDE PAKTIE