‹ Les ecclésiastiques et les royalistes français réfugiés au Canada à l'époque de la révolution--1791-1802 [microform]Chapitre 22 sur 81 · M. L'ABBE PHILIPPE-J.-L. DESJARDINS · texte numérisé non relu

M. L'ABBE PHILIPPE-J.-L. DESJARDINS

"Né le 6 juin 1753 à Messas, près Meung, diocèse d'Orléans, d'une famille de négociants très bien notés dans le inonde des affaires. Le père jouissait d'une haute réputation d'honnêteté. Il eut plusieurs enfants, dont deux furent élevés au sacerdoce, après avoir fait de solides études au collège de Meung, puis au séminaire d'Orléans : c'étaient Philippe- Jean- Louis et Louis-Josenh. Le premier fit son cours de théologie à Saint-Sulpice de Paris ; mais avant de prendre sa licence, il fut envoyé à Lyon pour y enseigner la philosophie. C'est dans cette ville qu'il fut ordonné, le 20 décembre 1777. (1) Il y dit aussi sa première messe, assisté de M. l'abbé J.-B.Chicoineau, sulpicien, son parent, le même qui vint résider à Montréal en 1796 et y finit ses jours.

De retour à Paris, M. Desjardins prit sa licence, puis il subit avec grand succès les épreuves du doctorat, le 12 avril 1783, C'est alors que Mgr Cheylus, evêque de Bayeux, le nomma grand vicaire et chanoine de sa cathédrale. Tout marcha bien au début, mais la brouille surgit entre eux,pour des raisons qu'il est inutile de faire connaître. " J'ai eu le malheur, disait M. Desjardins, de lui causer des chagrins par suite de ses procédés envers moi ; il m'avait blessé sensiblement, et la vivacité du coup me plongea dans

(I) Noiseux dit le 19 octobre 1777.

un procès désagréable pour lui. J'eus le bonheur de le gagner au parlement de Rouen, sans avoir à me reprocher de m'être oublié à son égard ; je n'oublierai jamais qu'il fut mon bienfaiteur." Cette querelle fut bien sensible au cœur de M. Desjardins, puisqu'il fut obligé de quitter Bajeux pour devenir doyen de la collégiale de Meung et vicaire général d'Orléans, laissant sa place de chanoine de Bayeux à son frëre Louis- Joseph. La révolution ayant éclaté sur l' entrefaite, supprima du coup le chapitre de Meung ; il retourna à Bayeux auprès de son frère. Bientôt tous deux durent se sauver en Angleterre afin d'échapper à la persécution.

L'on sait ce qui arriva par la suite : la nomination de l'abbé Desjardins comme délégué auprès du gouvernement canadien, son voyage à Québec et à Kiagara, et le peu de succès qu'il obtint après avoir fait des démarches multipliées et heureuses. Se voyant trompé dans son. attente, M. Desjardins se mit à la disposition de l'évêque de Québec, qui fut heureux d'accepter les services d'un homme de cette taille. Mgr Hubert sut utiliser ses talents variés : il le nomma directeur et chapelain de l'Hôtel-Dieu et des Congréganistes. A la mort de M. Gravé, M. Desjardins le remplaça auprès des Religieuses Ursulines comme directeur. " Dès l'origine," écrit l'Annaliste du monastère, " les relations de notre communauté devinrent intimes avec ce vertueux prêtre ; aussi, quelque temps après la mort du vénéré père Gravé, le Récit pouvait-il dire: Le Seigneur qui afflige et console quand il lui plaît, a bien voulu essuyer nos larmes, en nous donnant pour directeur

M. Desjardins, Q-. Y. de Mgr. Il avait suppléé à M. Gravé pendant sa maladie, et nous le désirions bien ardemment." Après son départ de Québec, ■ M. Desjardins ne cessa pas d'écbanger des lettres avec les religieuses ursulines. Il leur porta toujours un grand intérêt, et l'on sait qu'il ne les oublia point lorsqu'il fit de France cette distribution de peintures qui font la ricbesse de leur chapelle et de la basilique de Québec. Ce commerce épistolaipe dura jusqu'en

Mgr Hubert eut une confiance telle en ce prêtre si distingué," qu'il le nomma son grand vicaire à deux reprises pour des fins particulières et momentanées. Sans exercer le ministère proprement dit, M. Desjardins prêchait des retraites, et accompagnait l'évêque dans ses visites diocésaines. Il passa deux mois dans la Baie de Chaleurs à évangéliaer les sauvages.

A la mort de Mgr Hubert, ce fut l'abbé Desjar- .dins qui prononça l'oraison funèbre. " Ce prélat, écrit-il, accueillit tous les prêtres français, pourvut à tous leurs besoins, les plaça avec distinction, paya les frais de leur passage, s'inaposa même pour cela des sacrifices ; aussi la faveur qu'il accordait à ces ecclésiastiques exilés devint un objet d'envie et leur attira quelques désagréments. Heureusement, ajoute M. Desjardins, ses préjugés en notre faveur se sont arrêtés à lui, ses vertus seulement ont passé à son successeur." Ce qui veut dire que Mgr Denaut, successeur de Mgr Hubert, ne se montra pas très bien disposé à l'égard des prêtres français. Aussi, à partir du jour où Mgr Denaut prit les rênes épiscopales,

M. Desjardins alla s'enfermer dans le collëge des Jésuites avec le Père Cazot. Celui-ci le chargea de .l'administration des biens de son ordre, en attendant un règlement, qui ne devait se faire qu'un siècle plus tard.

M. Depjardins ne voulut jamais accepter de cure, il se contenta d'être aumônier des Ursulines, fonction qu'il remplit jusqu'à son départ pour la France, en 1802. Dans l'intervalle, il correspondait régulièrement avec Mgr de la Marche, qui demeurait toujours à Londres. Il lui envoyait des intentions de messes pour les prêtres exilés : au 1er décembre 1799, il lui en avait fait parvenir 79,893, On voit par le journal qu'il avait tenu durant son séjour au Canada, combien les malheurs de son pays et de ses confrères l'affligeaient. Ce même journal est rempli de renseignements sur le Canada, sur les mœurs de ses habitants, sur le commerce, l'industrie et même l'histoire naturelle. Malheureusement, il ne reste plus que des fragments de ce journal, l'auteur eij ayant détruit la majeure partie.

Avant de retourner en France, M. Desjardins s'arrêta quelque temps à Londres. Il y revit Mgr de la Marche, et tous deux s'entendirent pour, arrêter toute émigration ecclésiastique vers le Canada. La tâche était d'autant plus facile, que le clergé, à cette époque de 1802, n'était plus justifiable de chercher à fuir la France. Leur devoir était d'y entrer au plus tôt, afin de réparer tout le mal que la révolution avait causé.

Enfin M. Desjardins mit le pied sur le sol natal. Il fut tout aussitôt nommé à la cure de Meung avec

le titre de grand vicaire. Cette nouvelle charge eût suffi à son ambition ; mais il dut obéir à ses supérieurs qui l'appelaient à Paris pour le faire entrer chez le cardinal Caprara, légat du Saint-Sifege. Ce genre d'occupation ne cadrant ni avec ses goûts ni avec ses aptitudes, il préféra s'agréger aux Missions- Etrangères, et prendre la desserte d'une paroisse. Enfin il se trouvait dans son véritable élément ; le ministère des âmes avait toujours été l'idéal de sa vie. Mais la foudre devait tomber sur sa tête, au moment même où il se croyait à l'abri de toute tempête.

Pendant son séjour en Canada, M. DesjarJins avait lié connaissance avec le duc de Kent, Ils étaient même devenus d'intimes amis. Quand il fallut se séparer, l'on promit de part et d'autre de s'écrire. Tous deux avaient tenu leur promesse. Rentrés dans leur pays, ils n'en continuèrent pas moins à échanger des lettres d'une douce intimité, sans songer que des tiers s'immisceraient dans leurs communications. Ces tiers étaient lî'apoléon et sa police secrète qui avait saisi une lettre du duc, un tant soit peu compromettante pour l'abbé. Celui-ci fut appréhendé au corps, en octobre 1810, et incarcéré à Yincennes, puis transféré au château de Fénestrelle, en Piémont, et finalement à Compiano, dans le duché de Parme. Ses amis essayèrent à plusieurs reprises d'obtenir son élargissement^ et ils y mirent tant d'instances, que ITapoléon dit un jour à l'un d'eux : " Si j'avais su qu'on viendrait me harceler aussi longtemps pour faire élargir ce prêtre, je l'aurais fait fusiller tout de suite."

Enfin, le 21 juin 1814, M. Desjardins put reprendre la cure dont il avait été absent pendant ses quatre années de détention. Au bout de cinq ans, le cardinal de Périgord, archevêque de Paris, le nomma grand vicaire et archidiacre de Sainte-Geneviève, 'avec résidence au palais épiscopal. Ici il eut maintes occasions d'exercer son zèle, et il n'en perdit aucune. Il devint supérieur ou protecteur de communautés religieuses, entre autres des dames de Saint-Michel, de la Miséricorde, de la Croix, de Port-Royal, des Sœurs du Bbnsecours. On lui donna la présidence du comité des pensions de la maison royale et du conseil des prisons. A travers ses travaux multiples, il trouva moyen de publier une vie de Saints intitulée l'Année Sainte, qui devait paraître par livraison, avec un certain luxe. Mais il dut abandonner, faute de ressources pécuniaires.

Le 13 juin 1823, le roi nomma M. Desjardins évêque de Châlons-sur-Marne. L'abbé, alors septuagénaire, crut devoir refuser une charge trop onéreuse pour un vieillard et, du reste, nullement en rapport avec ses modestes ambitions.

Durant les journées de juillet, le palais épiscopal fut saccagé. M. Desjardins perdit du même coup tout ce qu'il possédait au monde, sa bibliothèque, ses tableaux, son linge, certaines valeurs en argent et plusieurs objets de prix. Plus tard, le gouvernement lui fit tenir la somme de 15,000 francs pour l'indemniser de sa perte. M. Desjardins distribua le tout aux communautés religieuses.

En 1831, un mandat d'arrestation fut lancé contre l'archevêque de Paris, Mgr Hyacinthe-Louis de

Quélen. Tout aussitôt M. Desjardins et M. l'abbé Mathieu, qui fut plus tard évêque de Langres, coururent s'offrir aux autorités pour être incarcérés à la place du Prélat. Cet acte de générosité plut tellement aux ennemis du clergé, que Mgr de Qaéleu fut presque immédiatement relâché.

Les dernières années de la vie de M. Desjardins offrent un intérêt qui ne faiblit pas. ïtAmi du Clergé nous fournit à son sujet des renseignements beaucoup plus piquants que ceux qui nous parviennent d'autres sources. Aussi les reproduisons-nous avec empressement.

" Ce fut un bienfait de la Providence, dit - il, d'avoir ménagé un asile à M. Desjardins dans une pieuse communauté, au moment où les infirmités allaient l'assaillir. Il y a trouvé des soins inappréciables dans sa position, qui ont adouci ses souffrances et prolongé sa carrière. M. l'archevêque, qui habitait sous le même toit, lui a donné constamment des témoignages de l'intérêt le plus vif et le plus tendre. Quelques amis regardaient comme un bonheur de pouvoir jouir de temps en temps des entretiens de l'aimable vieillard. Des dames pieuses avaient mis à sa disposition leur voiture, son médecin lui ayant conseillé cet exercice. Elles se faisaient un devoir de l'accompagner dans ses courses, et ne laissaient à personne le soin de veiller sur une santé si chère. Sa faiblesse croissante exigeait des ménagements extrêmes ; mais, au milieu du dépérissement de ses forces, il conservait la même présence d'esprit, le même jugement, la même finesse de vues ; quand on le consultait sur quelque difficulté, on était étonné

de la netteté de ses idées et de la précision de ses réponses. Sa gaieté même ne l'abandonnait jamais, et il charmait la conversation par quelques-uns de ces mots heureux dont il possédait le secret. Mais c'était par le cœur surtout qu'on voyait qu'il était le même. Ses propres souffrances n'émoussaient point sa sensibilité, et il ressentait vivement les douleurs de la religion et celles de ses amis. Il était surtout profondément touché de la situation pénible d'un prélat auquel il avait voué le plus respectueux et le plus tendre attachement.

" Que dirons-nous de sa piété, de son humilité, de sa patience ? Ce serait aux excellentes sœurs qui lui rendaient tous les services de la charité la plus attentive, qu'il appartiendrait de dévoiler tout ce qu'il y avait de vertu et de ferveur dans cette âme si pure. !N"i sa faiblesse croissante, ni ses souffrances ne l'empêchaient de vaquer à ses exercices de piété. Lorsqu'il fut obligé de renoncer à célébrer la messe, ce qui était devenu pour lui uue extrême fatigue, il l'entendait au moins très fréquemment et recevait la communion. C'est là qu'il trouvait sa consolation et sa force. Toutes ses journées étaient une préparation à la mort, et ce redoutable passage était toujours présent à sa pensée, pour se bien pénétrer des sentiments qui pouvaient en adoucir l'amertume.

" Telles étaient les dispositions du vénérable vieillard, lorsqu'une maladie grave l'assaillit, le 8 octobre 1833. Il demanda les sacrements, et M. l'archevêque voulut les lui administrer lui-même, le 9 au matin. Le prélat ne le quitta presque point pendant la maladie, et le consolait ou par des paroles d'amitié ou par

quelques passages de l'Ecriture analogues à sa position. On commençait à concevoir quelque espérance, lorsque, le 18 octobre, une violente attaque vint frapper le malade. Son agonie fut longue ; il expira le lundi 21, à cinq heures et quart du matin.

" Kous n'avons pas besoin de dire combien cette perte excita de regrets; Mgr l'arclievêque l'annonça à son diocèse par la lettre la plus touchante. Le concours, qui se fit aux obsèques, témoigne assez quelle était l'estime générale pour le vénérable prêtre. Tout le clergé de Paris, et un très grand nombre de laïques de toutes les classes remplissaient le chœur de Notre-Dame. Cet éloquent hommage en disait bien plus que le plus bel éloge funèbre, ou que la notice la plus complète. Celle-ci paraîtra peut-être courte et maigre à ceux qui ont connu M. Desjardins? mais ils jugeront du moins que l'amitié n'a pas embelli le tableau, et que nous n'avons rien exagéré dans ce que nous avons dit du mérite et des vertus d'un homme si distingué et si bien fait pour honorer la religion."

L'abbé Desjardins n'avait jamais cessé de correspondre avec ses nombreux amis du Canada, si ce n'est pendant les quatre années de son emprisonnement, de 1810 à 1814, et l'on constate par ses lettres aux religieuses ursulines, qu'il leur envoyait de petits cadeaux consistant en médailles, reliques, chapelets, etc. Il avait conservé un excellent souvenir des abbés Jérôme Demers, Maguire, Perras, Deguise,Bédard,Descheneaux ; il envoyait ses saints à ses compatriotes Courtin, Lejamtel, Joyer, Fournier, Daulé et Eaimbault. Sa dernière lettre est du

28 mai 1833, cinq mois avant sa mort. Qaand la nouvelle en arriva à Québec, ce fut un deuil assez général, car on n'avait pas oublié ce brave et vertueux ecclésiastique, qui, depuis son départ, n'avait pas cessé de porter le plus grand intérêt aux Canadiens, à leurs évêques, à leurs prêtres, à leurs communautés religieuses. Qui aurait pu oublier un si insigne bienfaiteur ?

. ", Que de regrets et de bénédictions furent donnés à. sa mémoire," écrit l'Annaliste des Ursulines, "tant en France qu'en Canada ! Eien ne nous semble plus vrai, et mieux mérité, que cette inscription gravée sur sa tombe par Mgr de Quélen, l'illustre archevêque de Paris, dont il avait si généreusement partagé les épreuves.

" D'un caractère excellent, d'une éloquence douce, ' d'une science éminente, d'une conduite prudente et sage, d'une piété singulière, d'une foi forte, d'une humilité profonde, d'une patience courageuse, d'une charité sublime, il est l'objet des larmes et des regrets du clergé, du peuple, et surtout de son fidèle ami Hyacinthe-Louis de Quélen, Archevêque de Paris."

L'ABBE PIEREE GAZEL 1793-1796.

Ce digne prêtre arriva à Québec le 2 mars 1793, en même temps que les abbés P.-J.-L. Desjardina et J.- André Raimbault et le chevalier de La Corne. Ce n'était pas sans raison que l'évêque de Saint- Pol de Léon l'avait clioisi, entre des centaines d'autres, pour en faire une espèce d'ambassadeur auprès des autorités canadiennes. L'abbé Gazel était docteur en Sorbonne, et il avait été professeur au collège de ITavarre. Son esprit bien cultivé et la noblesse de ses sentiments le rendaient apte à traiter tous les sujets avec une variété de détails qui devaient faire rechercher sa conversation par le clergé et surtout par Mgr Hubert. Celui-ci ne pouvait se lasser de l'entendre raconter les péripéties de l'exode des prêtres persécutés, les événements particuliers à leur séjour en Angleterre, leurs industries et ces mille soucis de la vie quotidienne auxquels ils avaient été étrangers jusque là. L'abbé Gazel se fit aussi remarquer dès l'abord par sa profonde piété et par une simplicité vraiment évangélique.

Lord Dorchester était alors gouverneur de la Province de Québec. Sa famille renfermait trois garçons en âge de s'instruire. L'aîné, Thomas, avait dix-neuf ans, Christophe, dix-huit et Charles, sept. Le noble lord s'était adressé à l'évêque de Québec afin qu'il lui désignât un précepteur qui pût ensei-

gner la littérature et le français. L'abbé Gazel était prêt à remplir cette place de confiance et d'honneur. Mgr Hubert n'hésita pas un instant à le recommander, et sa recommandation auprès du gouverneur fut acceptée avec empressement.

L'abbé Q-azel avait été nommé chapelain de l'Hôpital-Général, le premier octobre 1793. Bien qu'il eût dans cette nouvelle fonction de quoi alimenter son zële de pasteur des âmes, il trouvait moyen d'exercer quelque peu le ministère en dehors du cloître, et il consacraitaussi plusieurs heures à ses jeunes élèves. Toujours actif, toujours dévoué au bien des autres, il ne perdait pas une minute de son temps, sachant bien que les heures perdues ne se retrouvent plus. Cependant il était d'une complexion délicate, ce travailleur obstiné, qui faisait tout en vue de Dieu. Désintéressé comme tous ses confrères réfugiés, il avait accepté la succession de l'abbé Pierre Robitaille comme chapelain, à la condition qu'il ne recevrait aucun émolument pour ses services.

Trois ans se passèrent ainsi, sans qu'il y eût de changement dans les fonctions de l'abbé Grazel. Malheureusement sa santé dépérissait à vue d'oeil ; la nostalgie aidant, il arriva une heure où il ne peut résister à l'entraînement qui l'emportait, comme par une force invincible, vers la patrie absente. Il quitta Québec le 4 juillet 1796, et se rendit en Angleterre, disposé à entrer dans son pays natal, aussitôt qne les circonstances le lui permettraient. La lettre suivante, qu'il adressa de Londres, le 22 novembre 1802, démontre qu'il n'avait pas pu encore parvenir à son but.

" Excusez, ma très chère et excellente mëre, (1) si, sur le point de partir pour Hamburg, et ayant peine à écrire, je me sers d'une main étrangère, à la vérité, mais que vous connaissez depuis deux ans. . . Depuis près de deux mois les nouvelles du Concordat et de la paix me donnaient l'espérance de pouvoir prendre prochainement la route la plus courte pour Calais et Paris, mais on continue d'exiger la promesse de fidélité à la constitution partout et sans aucune restriction, ce qui me détermine à partir vendredi pour Harwick (24 lieues), et dimanche par le paquebot pour Hamburg (140 1.), d'où, je traverserai toute l'Allemagne et la Suisse (250 à 300 1.), par des chemins détestables et sur des chariots découverts et non suspendus. J'espère, avec l'aide de Dieu, que ma santé ne soufirira pas trop, quoique je continue à me plaindre d'affections nerveuses. Je rie vous dirai pas combien ce serait une cruelle privation pour moi de ne pas recevoir de vos nouvelles et vous donner des miennes, au moins trois ou quatre fois par an. Je pars avec une vive inquiétude sur la santé de M. Gravé, dont la dernière lettre, postérieure à toutes les autres nouvelles que j'ai eues de sa santé, annonçait un mieux. Tant que je vivrai, il aura droit à ma reconnaissance et à mes prières; sa perte serait pour moi celle d'un bon et' respectable ami ; il vous aura fait part, comme je l'en priais, de ma longue lettre écrite en avril. Il y avait un article qui n'était confié qu'à

^1) La Mère St- Alexis, Catherine Payen de Noyan, entrée en religion en 1745 à l'âge de quinze ans. Elle était alors supérieure depuis 1797.

vous et à lui : je ne le répëte pas ; vous ne l'aurez pas oublié... Je n'ai pas besoin de vous répéter que je n'oublie absolument personne de la communauté ; toutes les marques d'attachement que j'ai reçues de la part de tous les individus qui la composent, me sont si précieuses, que je ne me suis défait d'aucune. . . M. Ohaumont aura mon adresse pour Q-enëve, et M. Desjardins pourra lui envoyer quelques billets pour M. de Varicourt, vous savez, les personnes à qui j'avais coutume dans mes précédentes de vous prier de présenter mes compliments et respects : MM. de Laaaudière, Grant, etc. Je serais beaucoup trop long si je vous parlais de toutes les personnes dont je voudrais vous parler, et si j'écrivais tout ce que je désirerais vous dire. Je serais encore plus embarrassé si je voulais vous exprimer, ma très chère mère, toute la reconnaissance, tout l'attachement, toute l'estime re^ectueuse que je conserverai toujours pour vous, qui êtes la personne du monde de la part de qui j'ai reçu les plus grandes et les plus douces consolations au milieu de nos malheurs. La mort peut m'eulever tous mes autres amis, mais il en est un qu'elle ne peut m'enlever : cet ami, c'est la communauté de l'Hôpital-Général de Québec, car c'est un proverbe que Communauté ne meurt pas. Je me recommande à vos prières et à celles de toute la communauté à qui je présente mes respects, et que je prie Dieu tous les jours de combler de ses plus abondantes bénédictions spirituelles et temporelles."

L'abbé Gazel se rendit donc, non pas en Suisse, comme il l'avait cru, mais à Chambéry, en Savoie,

où nous le retrouvons en 1805, aumônier dans un hôpital, et jouissant d'une santé partiellement refaite. Un peu plus tard, il fut nommé chanoine de la cathédrale et professeur de théologie dogmatique au grand séminaire diocésain. Depuis quelque temps l'évêque de Chamhéry (1) lui avait confié la hesogne ingrate de censeur des livres portés à l'iniprimerie. Lors de son voyage ad limina, Mgr Plessis, qui s'y connaissait en hommes, et disait de l'ahbé Gazel qu'il était aussi apte à exercer le ministère sacré qu'à enseigner les sciences sacrées, ne voulut pas quitter Chamhéry sans aller le voir. Malheureusement, il ne put le rencontrer qu'en revenant de Rome. C'était le 3 mars 1820. Cette foie l'entrevue eut lieu, en présence de l'évêque de Chamhéry. Dans son Journal d'un voyage en Europe, Mgr Plessis fait remarquer que, ce jour-là même, il avait vu sonner ses cinquante-sept ans.

Où et quand mourut M. Gazel ? !N'ous ne le saurions dire, malgré les nombreuses perquisitions que nous avons faites à ce sujet. Les archives de l'Hôpital- Général ne contiennent aucun renseignement à cet égard. Il est à supposer qu'après la mort de la mère Saint- Alexis, (1818) cet abhé cessa de correspondre avec la communauté de Québec, et que dès lors l'on perdit sa trace.

(1) Mgr Dessoles, oncle du ministre des affaires étrangères de France.

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