‹ Les ecclésiastiques et les royalistes français réfugiés au Canada à l'époque de la révolution--1791-1802 [microform]Chapitre 25 sur 81 · L'ABBE JEAN-DENIS DAULE · texte numérisé non relu

L'ABBE JEAN-DENIS DAULE

J.-D. Daulé fat aussi l'un de ces vertueux ecclésiastiques français que la Providence dirigea vers le Canada pour y porter la science et la sainteté, et dont Marie-Louise McLaughlin de Saint-Henri, religieuse ursuline, disait : " Partout oii les prêtres français ont passé, ils ont été la bonne odeur de notre divin Maître. " Les révolutionnaires, qui traquaient les prêtres et les religieux comme des êtres dangereux ou nuisibles, étaient loin de se douter que leurs proscriptions en France serviraient ailleurs à l'agrandissement du royaume de Dieu.

J.-D. Daulé était né à Paris, le 16 août 1766, (1) en la paroisse de Saint-Eustacbe. Son përe, Jean Daulé, avait été cultivateur en Picardie avant de venir à* Paris. Ses études terminées au séminaire des Pauvres, le jeune Daulé embrassa l'état ecclésiastique et fut admis au sacerdoce, le 20 mars 1790. Sa piété, sa ferveur le poussërent aussitôt vers la vie ascétique, et il courut s'enfermer dans le monastère des Trappistes des Sept-Fonts. Le supérieur s'aperçut bientôt que son nouveau sujet rendrait plus de services à l'Eglise en s'adonnant au ministère des âmes. M. Daulé obéit à la voix du Ciel, et rentra dans l'état séculier.

Lorsque la Constituante obligea le clergé à prêter le serment de fidélité à la constitution, l'abbé Daulé, sans trop de réflexion, se crut obligé de faire comme certains de ses confrères, et il eut le malheur de

(1) M. Ernest Myrand dit, dans ses No'éla anciens de la Nouvelle-France, en novembre 1765. p. 21.

prêter l'inique serment. (1) Le cas de M. Daulé ne fat pas isolé; l'on vit alors plusieurs prêtres fort honorables qui se laissèrent convaincre que ce serment ne portait pas à conséquence. Ceux-là peuvent être partagés en trois catégories : 1° les jansénistes qui croyaient revenir au temps de la primitive .Eglise ; 2" ceux qui ne voyaient dans cette constitution que la mise en pratique des doctrines de l'Eglise gallicane de 1682 ; 3° ceux-là, le plus grand " nombre, des prêtres timides ou naïfs, auxquels il répugnait de se séparer de leur troupeau. Quelquefois aussi, disons-le à la décharge de plusieurs, le serment était accompagné d'une restriction qui était de nature à calmer les appréhensions de la conscience ; " Je le jure, disaient certains prêtres, autant que le serment n'est pas contraire à la foi catholique."

M. Daulé jura, mais évidemment l'on avait surpris sa bonne foi, car il pleura toute sa vie une action, bien répréhensible à la vérité, mais excusable jusqu'à un certain point chez un jeune prêtre sans expérience,que l'amour de l'obéissance aveugle lui avait inspiré de commettre. Son exil volontaire est là pour attester son sincbre repentir. Il passa en Angleterre, et il s'y lia d'amitié avec un citoyen du nom de Winter, homme généreux et sans préjugés. Les vertus et

(1) Ce renseigaemént nous vient de M. l'abbé Bois. Est-il exact? Nous n'osons pas l'affirmer, mais les détails qu'il apporte sont tellement circonstanciés, qu'il est difficile de les révoquer en doute M. Myrand écrit que M. Daulé refusa de prêter le serment à la constitution, et il tient cette information de F.-X. Gilbert, protégé de M. Daulé.

les fortes convictions de cet ami le frappèrent, et lorsque l'abbé français lui eût exprimé son désir ardent de se transporter au Canada à l'appel de Mgr de la Marche, M. Winter s' offrit spontanément de lui payer ses frais de voyage. L'abbé Daulé courut de grand cœur au devant d'un second exil, qui avait bien aussi ses aspects peu brillants. Aller au Canada ! disait-on couramment, mais y songez-vous ? Un climat impossible, avec les hivers sans fin, du froid, de la glace, et puis toujours du froid. Comment exercer le ministère, dans un pareil pays, quand nou?, Français, sommes habitués à vivre sous un ciel plus clément ? Et puis, une fois là-bas sur la terre d'Amérique, pourrons-nous jamais eu sortir et revoir notre patrie? Ces bruits circulant à travers cette foule, sans contrôle, n'étaient pas dénature à pousser l'émigration des ecclésiastiques vers le Canada. C'est aussi ce qui arriva, comme nous l'avons vu. L'abbé Daulé fut une des rares exceptions. Il prît son passage pour le Canada, bien résolu de ne jamais abandonner le pays qui devait être son pays d'adoption. Il arriva à Québec, le 26 juin de l'année 1794, porteur d'une recommandation d'un abbé Charmotpour M. l'abbé Gravé, directeur du séminaire. Celui-ci l'accueillit, comme bien on pense, avec la plus franche cordialité. Puis Mgr Hubert, à qui l'abbé Daulé offrit ses services, les accepta de grand cœur. Le nouveau prêtre se retira d'abord au séminaire, et, le 1er octobre, il eut sa chambre au collège des Jésuites, où il devait résider jusqu'au 15 août 1795. Il fut alors nommé à la cure des Ecureuils. Là son séjour fut de onze ans, qu'il employaaux œuvres paroissiales.

On put y admirer sa piété et sa régularité en tout. Mgr Plessis l'appela à Québec, en lb06, pour lui confier la charge de chapelain des dames Urdulines. L'abbé Daulé était bien l'homme qui convenait à une telle besogne. Ses vertus nombreuses, son amour de la rëgle, ses mœurs austères avaient fait tomber sur sa personne le choix de Mgr Plessis. Cette nomination fut des plus heureuses. L'abbé Daulé passa vingt-six ans de sa vie au monastère des Ursulines, édifiant toute la communauté, religieuses et élèves, et lorsqu'il dut leur dire adieu, les regrets se donnèrent libre cours. L'annaliste du monastère écrivait au lendemain de son départ : " C'est au printemps de 1832 que M. Daulé, devenu presque aveugle, et obligé de se faire remplacer pour administrer l'extrême onction à nos malades, obtint enfin de faire agréer sa démission. Il quitta notre maison le 14 mai, à son grand regret et au nôtre : vingt-six ans de résidence ici avaient formé entre le saint prêtre et cette communauté des liens de charité qui firent couler bien des larmes. ÎTos pensionnaires se sont montrées très sensibles à son départ ; il a beaucoup travaillé la nuit aux dépens de sa vue, pour rédiger un nouveau recueil de cantiques, avec notes, pour le diocèse, ouvrage bien adapté à nos besoins, et dont plusieurs morceaux sont de sa composition. (1)

(1) Son Recueil de Cantiques fut imprimé en 1819, en reconnaissance, disait-il, du bon accueil qu'il avait reçu au Canada. On y trouve de vieux cantiques de Noël, entre autres un Noël chanté à Québec, à la messe de minuit de l'année 1646. V. Noëls Anciens etc, publié par M. Myrand, en 1899, p. 26 et seq.

C'était un homme d'une piété éminente, prêchant avec une onction qui portait les cœurs à Dieu. Il possédait un grand fond de connaissances théologiques. D'une ingénuité antique, il aimait tout le monde en Dieu et pour Dieu."

En quittant le chapelinat des TJrsulines, l'abbé Daulé put encore se rendre utile en confessant à la paroisse de Saint-Roch. Il y prêchait aussi de temps à autre. Après avoir séjourné quelques mois aux Trois-Iliviëres, il se retira à l' Ancienne-Lorette, chez le curé Laberge d'abord, et plus tard dans une résidence que lui avait fait construire son serviteur si dévoué, François-Xavier Q-ilbert.

M. Daulé était chantre, musicien et poète ; il jouait le violon avec assez d'habileté. M. l'abbé de Galonné lui adressait un jour des Trois-Rivières, à propos de cet instrument, une épitre assez piquante : " Mon ami, disait-il, il faut que j'ajoute encore ceci au commencement de l'année. Je ne suis pas ennemi des délassements, ils sont nécessaires ; mais je n'aime pas votre violon. Je vous l'ai déjà dit : son moindre mal c'est d'exposer à la perte du temps, et le vôtre est très précieux. Vous me parlerez du roi David et de sainte Cécile. Un roi ! une femme ! à la bonne heure. Mais vous, prédicateur et directeur, "remplissant toutes les autres fonctions du ministère, comment au milieu de tant de devoirs et de bopnes œuvres, trou verez-vous du temps pour jouer le violon ? Croyez-moi, mon ami, vous n'eu saurez jamais assez pour faire votre partie dans les concerts des Anges ? N'est-ce pas assez pour vous d'être admis à y chant er de beaux cantiques ? "

L'abbé Daulé célébra ses noces d'or sacerdotales au monastëre des TJrsulines, en 1840, le jour de l'Annonciation de la sainte Vierge. Il y eut à cette occasion de grandes réjouissances. La présence de l'évêque de Québec et de son coadjuteur, d'une trentaine de prêtres, rehaussa l'éclat de cette fête de la religion.

La dernière visite de l'abbé Daulé à son cher couvent des TJrsulines eut lieu en septembre 1852,' et le 16 novembre suivant, le vénérable octogénaire — il était âgé de 86 ans — quittait cette terre d'exil pour aller contempler les splendeurs célestes. Malgré son désir souv^ent exprimé d'être inhumé dans la chapelle du monastëre, les paroissiens de l'Ancienne Lorette voulurent garder chez eux, et pour toujours, les restes de celui dont ils avaient su apprécier les vertus pendant vingt ans. Les religieuses durent abandonner, bien à regret, leurs justes réclamations, et elles firent généreusement le sacrifice qu'on leur imposa. Un service solennel fat chanté dans leur chapelle pour le repos de l'âme de ce chapelain vénéré, dont la mémoire vivra toujours dans les fastes de l'Eglise du Canada.

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