‹ Les ecclésiastiques et les royalistes français réfugiés au Canada à l'époque de la révolution--1791-1802 [microform]Chapitre 39 sur 81 · L' ABBE JEAN - BAPTISTE - JACQUES CHICOINEAU, P. S. S · texte numérisé non relu

L' ABBE JEAN - BAPTISTE - JACQUES CHICOINEAU, P. S. S

Le 29 mars 1792, débarquaient à Baltimore trois Sulpiciens, parmi lesquels se trouvait M. CMcoineau. Il prit aussitôt rang dans le personnel du séminaire, fondé, comme nous l'avons vu, par les Sulpiciens. L'année suivante, les directeurs conçurent le projet d'exploiter une ferme agricole dans le voisinage de Baltimore. Dans ce dessein, ils affermèrent dans le comté de Cécil, une métairie appelée Bohemia, qui appartenait aux Jésuites. Les premiers Sulpiciens chargés de faire fructifier ce domaine, furent MM. Maréchal, Tessier et Chicoineau. Ce dernier était originaire de la ville d'Orléans, et avait été ordonné le 16 mai 1761. Il remplissait les fonctions de directeur du séminaire d'Orléans, lorsqu'il fut désigné par M. Emery pour les missions d'Amérique.

En 1793, M. P.-J.-L. Desjardins avait obtenu de lord Dorchester l'entrée du Canada pour tous les prêtres français réfugiés aux Etats-Unis, se portant personnellement garant de la sûreté de leurs principes, entre autres pour M. Chicoineau qu'il avait bien connu à Orléans. C'était même sur son invitation qu'il avait eu l'idée de quitter le Maryland pour le Canada. Les Sulpiciens eux-mêmes ne demandaient pas mieux que d'avoir à leurs côtés un confrère

aussi bien doué, capable de recueillir la succession de M. Curateau, comme directeur du coUëge de Saint-Raphaël.

M. Chicoineau arriva à Montréal, en 1796, et devint le troisième directeur du petit collège fondé par M. J.-B. Curateau, curé de la Longue -Pointe. En 1773, le château Vaudreuil avait servi d'asile aux élèves du nouveau collège ; les classes y furent tenues jusqu'en 1803, alors qu'un incendie désastreux vint ruiner et le château et l'église des Jésuites bâtie à proximité. M. Chicoineau fut le témoin bien attristé de cette conflagration, mais il n'en persévéra pas moins à donner des leçons dans sa chambre, pendant que l'on construisait un autre collège. C'était un excellent éducateur et un prêtre modèle sous tous les rapports. Il réunissait en sa personne la science qui fait les savants et la science qui fait les saints. Très humble, il ne pouvait souflt'rir qu'on vantât ces belles qualités que la reconnaissance et l'affection inspiraient à ses confrères de lui attribuer, quelquefois même en sa présence. " Je comprends, disait-il, vous me dites ce que je dois être, je ne vous en estime que davantage. Soyez sûrs que je m'occuperai constamment d'améliorer tout en moi."

Sur la fin de sa vie, lors du décès de M. Poncin, M. Chicoineau, alors âgé de 75 ans, fut chargé de l'Hôpital-Général de Montréal. Malgré son grand âge, il sut remplir avec une intelligence parfaite la fonction assez ardue d'aumônier de cette grande institution. La chronique du monastère rapporte qu'un jour, M. Eoux, supérieur du séminaire, après avoir dit la messe à l'hôpital, s'était rendu au déjeû-

ner à la table de la communauté. M. Chicoineau, installé à ses côtés, ne mangeait pas. " Pourquoi, lui dit M. Roux, jeûnez-vous ce matin?" "Comment voulez- vous que je puisse avoir le courage de déjeûner, quand mes pauvres hospitalières n'ont plus ni pain ni farine?" Le lendemain M. Roux fit envoyer à l'Hôpital cent rainots de blé.

M. Chicoineau était réellement un saint, et sa réputation était si fortement établie sous ce rapport, qu'on le croyait même homme à faire des miracles. On rapporte le trait suivant comme authentique. Au mois de mai 1817, on avait amené de la campagne à l'hôpital un fou furieux qu'on tint à l'écart, enfermé dans une cellule. Sa mère vint le visiter au bout de quelques semaines, et elle put constater que l'état de son fils ne s'était pas amélioré. Elle s'ouvrit à la sœurRaizeune et lui raconta toutes ses peines. La sœur lui suggéra de s'adresser à M. Chicoineau. " C'est un saint, ajouta-t-elle, il peut guérir votre enfant, mais insistez fortement." La pauvre mëre courut aussitôt se jeter aux pieds du vénérable vieillard, et le conjura, dans sa foi naïve, de guérir son malade. M. Chicoineaujtouché, fait une courte prière, ordonne qu'on lui apporte les clefs de la cellule, et fait signe à la femme de le suivre. Arrivé au guichet, il commande au forcené de s'approcher, il va le bénir. Celui-ci s'avance, se met à genoux. M. Chicoineau le bénit en disant : " Mon enfant, sortez d'ici et allez avoir soin de votre mère." Le jeune homme se précipite au-devant de sa mère, se jette à son cou en pleurant des larmes de joie. Il était guéri.

M. Chicoineau avait souvent demandé à Dieu de

mourir sans être obligé d'avoir recours aux soins de qui que ce fût. Sa prière fut exaucée. Le matin du 28 février 1838, après avoir dit sa messe, suivant son habitude, et avoir vaqué à ses occupations, il se rendit au séminaire pour assister à l'examen de llj heures. L'exercice était commencé, lorsqu'on le vit tout à coup s'affaisser sur lui-même. On courut à son secours, mais déjà la mort avait fait son œuvre : l'âme de ce saint prêtre s'était envolée vers son Créateur.

Pendant qu'on le tenait exposé dans la chapelle du séminaire, les fidèles accoururent en foule pour y prier ; les uns firent toucher à son corps des chapelets, des médgiilles et des images ; d'autres deman-, dèrent des fragments de sa soutane afin de les conserver comme reliques.

En France, M. Chicoineau avait été supérieur des philosophes du séminaire de Saint-Irénée, et il avait laissé à Lyon une grande réputation de vertus. On le regardait comme le plus saint prêtre du diocèse.

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