SIR R.-S. MILNES 1 SULLIVAN
Québec, 21 octobre 1803.
J'ai été flatté de recevoir votre lettre du 22 juin, qui m'a été remise par le révérend M. Plessis, coadjuteurdu surintendant de l'église romaine en cette province, m'informant que Simon Boussin, ecclésiastique, originaire du diocèse de Tours, en France, est sur le point de se rendre à Montréal en qualité de membre du clergé catholique de cette ville, et, en conformité de vos instructions, je lui ai permis de le faire. Je prendrai la liberté à cette o3casion de vous mettre au courant de certains faits qui ont eu lieu relativement au clergé français admis dans le Bas-Canada au cours de la dernière guerre. J'y ajouterai une liste de ceux qui restent.
La conduite dé deux de ces émigrants doat les noms n'apparaissent pas sur la liste, M. Jacques de la Yaivre et l'abbé Philippe-Louis Desjardins, mérite une attention particulière. Le premier arriva au Canada en 1793, avec plusieurs autres, munis de passeports et d'une lettre de présentation de Sa Grâce le duc de Portland. M. de la Vaivre résida jusqu'à ces derniers mois aux Trois-Rivières où il agissait comme chapelain des Ursulines. De bonne heure en juillet dernier il s'adressa à moi par l'entremise du Coadjuteur pour obtenir un passeport pour la France, afln, disait-il, de régler ses affaires personnelles. Je le lui refusai, mais je consentis à ce qu'il quittât la province à condition qu'il s'en irait aux Etats- Unis. C'est ce qu'il fit peu de temps après.
L'abbé Desjardins vint au Canada par la voie des Etats- Unis, en 1792, porteur de fortes recommandations de la part de l'Evêque de Saint-Pol de Léon et du secrétaire d'Etat. Ses talents et sa bonne éducation étaient propres à lui donner un grand prestige dans une province où l'instruction, même celle du clergé, est très limitée.
En 1794, il fut agréé par Lord Dorchester comme grandvicaire du surintendant de l'église romaine et, en conséquence,
il prêta le serment d'allégeance devant Son Excellence en conseil', conformément au mandamus de Sa Majesté, obtenu à leur sollicitation individuelle et transmis immédiatement à chacun d'eux; des lettres de naturalisation sous le grand sceau de la province furent accordées à ce monsieur et à sept autres membres du clergé français résidant en Canada au cours de l'année 1800.
M. Desjardins s'adressa à moi l'automne dernier pour obtenir la permission de passer en Europe afin de refaire sa santé ; il exprimait en même temps sa détermination de revenir au Canada aussitôt que rétabli. Mais je constate qu'il est maintenant fixé en France comme grand vicaire du diocèse d'Orléans et ciiré d'Autun. Son frère, qui demeure encore ici, séjourna pendant quelques années sur les côtes maritimes comme missionnaire chez les indiens de Bistigouche et de Port-Daniel, et il agit maintenant comme grand vicaire du diocèse de Québec ; mais on me dit qu'il désire aussi retourner en France.
Je suis informé que l'abbé Desjardins avait appartenu au diocèse d'Autun avant la révolution. Jusqu'à quel point sa réinstallation peut-elle dépendre de ses rapports avec l'ancien évêque de ce diocèse (M. Talleyrand) ou par quels moyens est-il parvenu à obtenir un si haut emploi après une aussi longue absence, voilà autant de questions qui méritent considération.
• Si j'ai bien compris, le général Prescott a représenté, en 1797, le danger qu'il y avait d'admettre, en cette province, des prêtres français, et Sa Grâce le duc de Portland, dans une dépêche (No 13) datée du 4 novembre de la même année, informait le général que ses représentations seraient écoutées. Comme Lord Hobart n'a peut-être pas eu l'occasion d'étudier particulièrement cette question, j'ai pris sur moi de mentionner les deux exemples précédents qui sont à ma connaissance personnelle. Par là on comprendra combien il est dangereux de placer sa confiance même en ceux des prêtres français dont le caractère a été mis en la meilleure lumière, tenant compte que non seulement ils ne parlent pas la même langue que les autres sujets de Sa Majesté, mais professent une autre religion, et qu'étant ministres de cette religion, ils se trouvent ainsi pourvus mieux que tous autres
émigrants des moyens de s'informer de l'état actuel de l'esprit public en cette province, et d'acheter leur retour en France à un prix plus élevé, en proportion de la valeur riue le gouvernement français peut accorder à cette partie dû domaine de Sa Majesté. . -
C'est mon intention de donner à Lord Hobart, dans une dépêche à venir, une estimation des biens du séminaire de Montréal "qui ont été accordés à une partie du clergé français de l'ordre des sulpiciens de Paris, dont ils ont pris possession au cours de la dernière guerre, dans un temps où un ou deux seulement des anciens membres de cette société résidaient en Canada avant la conquête. Depuis ils se sont attachés trois , ou quatre prêtres du clergé canadien. J'aurai l'honneur de transmettre à Sa Seigneurie un état que je me suis procuré du révérend M. Koux, qui agit comme supérieur de cette comniunauté, démontrant le revenu permanent et casuel de ces biens, lesquels, d'après cet état, se chiffrent par la somme d'environ quatre mille livres par année ; je lui enverrai en outre, une copie d'un très important rapport relatif à ces biens, qui fat élaboré par le procureur et le solliciteur-général en 1789, d'après un arrêté de Lord Dorchester. Je m'en tiendrai aujourd'hui à faire remarquer d'une manière générale que l'introduction de prêtres français dans cette colonie a eu pour effet d'affaiblir chez les membres du clergé canadien ce sentiment de dépendance -qu'ils devaient entretenir à l'égard du gouvernement de Sa Majesté, et de mettre en leur esprit cette idée que Sa Majesté n'a pas le droit de les contrôler ni d'intervenir dans les affaires religieuses.
J'ai etc.,
EOBT.-S. MlLNES.
John Sullivan,
Sous-Secrétaire d'Etat.
Pièce FF, page 99.