LES PRÉLIMINAIRES DE L'ÉMIGRATION AU CANADA
Sommaire: — .Question du recrutement de clergé canadien
exposée par Mgr Hubert. — Lord Dorchester Mémoire
de l'évêque de Québec à ce sujet. — Courant d'opinion en Angleterre contre le clergé catholique. — La présence des prêtres réfugiés opère un changement dans les idées. — Mgr Hubert en profite pour demander des prêtres français. — Projet d'envoyer des ecclésiastiques au Canada. — Alarme du clergé à l'appel du Comité de secours.
A compter de l'heure où le Canada, vaincu par le sort des armes, dut changer d'allégeance, jusqu'à l'arrivée des premiers prêtres français chassés de leur pays par les horreurs de la révolution, la France ne nous avait envoyé que très peu d'ecclésiastiques, et sur le petit nombre, plusieurs étaient retournés dans leur pays. Tel avait été le cas de l'abbé Antoine-Théodore Braun, de l'évêché de Trêves, arrivé sous-diacre en 1781 et parti en 1787, des abbés Capel et Ciquard, sulpiciens, qui ne firent, pour ainsi dire que passer, poursuivis et bannis comme des êtres dangereux. Les autres finirent leur existence au milieu de notre population et les plus remarquables étaient les jésuites Cazot, !N'oël et Maquet, le récollet Dugast, l'abbé Lahaille, prêtre du séminaire de Québec.
Ce fut là tout le secours que nous eûmes de France. Les Sulpiciens n'avaient pu obtenir pour aucun d'eux la permission d'entrer au Canada. D'où une disette sérieuse de sujets pour leur séminaire et pour leurs missions. Les évêques souffraient aussi du manque de prêtres. Depuis l'élévation au sacerdoce de M. J. B. Pétrimoulx en 1758, il s'était écoulé près de huit ans avant qu'il y eût une seule ordination. Comme compensation cependant, quelques jeunes' Canadiens passés en France lors de la cession du pays à l'Angleterre, en revinrent après avoir reçu l'onction sacerdotale.
De 1766 à 179 1, c'est-à-dire pendant une période de vingt-huit ans, il y avait eu 140 ordinations. La perspective était peu encourageante. Les besoins augmentaient avec l'accroissement du pays. Les catholiques qui étaient au nombre de 60,000 lors de la séparation du Canada d'avec la France, avaient atteint en 1794 le chiffre de 160,000. Et puis il fallait compter avec les départs et les décès, surtout avec ces derniers qui, de 1766 à 1794, s'élevèrent à 134. Comme résultat, le clergé canadien en 1794 n'était guère plus nombreux qu'en 1766. Cette statistique était bien de nature à alarmer Mgr Hubert, et quoi qu'on fît, ce n'était pas les cinq ou six ordinations de chaque année qui pouvaient suffire à combler les vides. Il fallait donc coûte que coûte remédier à une aussi pénible situation. Mgr Hubert prévoyait le jour où le ministère des âmes souffrirait par le manque d'ouvriers à la vigne. Qui sait s'il n'avait pas déjà souffert ? Mais pour arriver à quelque résultat, il importait de ménager
les susceptibilités d'un gouvernement plus anxieux de resserrer le lien colonial que de protéger la religion catholique dans sa Mérarchie. Inutile de compter sur l'antique mode de recrutement du clergé, aussi vieux que la colonie elle-même. L'expérience était toujours là pour en démontrer l'impraticabilité, tant que l'Angleterre s'y opposerait. Cependant Mgr Hubert ne s'était pas découragé. Les bons rapports qu'il avait toujours entretenus avec lord Dorcbester, lui permirent un jour de lui communiquer ses impressions à ce sujet.
Cet homme (1) aux idées larges et généreuses, dévoué corps et âme aux Canadiens français, sans toutefois manquer à son devoir à l'égard des Anglais, était ouvert à toute conviction, et pour mieux arriver au règlement d'une question aussi épineuse, qui par sa nature pouvait lui apporter plus d'ennuis que de sympathie de la part de l'Angleterre qu'il savait hostile aux catholiques, il suggéra à l'évêque de préparer un mémorandum à l'effet d'établir d'une manière irréfragable le besoin de prêtres européens, et quel serait le meilleur moyen de les utiliser.
(1) Sir Guy Carlefcon, devenu Lord Dorchester en 1786, était né en 1724. En 1759 il avait accompagné Wolfe et pris part à la bataille des Plaines d'Abraham. Nommé gouverneur du Canada en 1767, il remplit cette haute charge jusqu'en 1778, alors qu'il fut remplacé par le général Haldimand. Il revint prendre son ancien poste de gouverneur, en 1784, après avoir agi en qualité de commandant en chef des troupes de Sa Majesté en Amérique. Il avait épousé, en 1772, Lady Mary Howard, fille de Thomas, comte d'Effingham. Lord Dorchester retourna en Angleterre en 1796, et y mourut en 1808, à l'âge avancé de 83 ans.
Mgr Briand se mit aussitôt à l'œuvre, tout en se félicitant de cette démarche. Le Prélat dressa un mémoire (1) d'assez longue haleine, où il appuie sur les causes qui avaient peu à peu éclairci les rangs du clergé canadien. Ce fut, lors de la cession, le rapatriement de plusieurs prêtres et religieux français ; l'interruption des études collégiales pendant un intervalle assez long ; la dispersion, après le siège de Québec en 1759, d'un grand nombre de jeunes gens propres au sacerdoce ; six ans de vacances de l'évêché de Québec ; enfin la séparation complète d'avec la France d'où. l'Eglise du Canada avait coutume de tirer une partie de ses sujets.
Pour obvier à cet inconvénient, bien grave, d'un clergé menacé, sinon de destruction, du moins d'un progressif affaiblissement numérique, Mgr Briand avait proposé de faire appel aux deux séminaires de Saint-Sulpice et des Missions-Etrangères de Paris. Les prêtres de ces institutions, envoyés de France, auraient pu être utilisés comme professeurs, comme curés dans les villes et comme missionnaires. Le clergé canadien eût suffit à la desserte des paroisses de la campagne.
Plus tard, Mgr D'Esglis s'était adressé au gouvernement anglais, dans l'espoir que celui-ci l'autoriserait à recevoir des prêtres irlandais ou anglais pour les missions sauvages et l'enseignement des hautes sciences. Le Prélat obtint alors par l'entremise de l'abbé Hussey, de Londres, les abbés McDonnell et Edmund Burke ; deux autres, MM. Phelan et
(1) Voir ce mémoire en appendice, pièce B.
Power vinrent un peu plus tard. Mais ces prêtres parlaient une langue étrangère ; secourables aux missions du Haut-Canada et de l'Acadie, ils n'auraient pu être employés à d'autres travaux, étant donnée encore la différence de mœurs, de coutumes et d'usages. Du reste, accoutumés ç[u'ils étaient à parler librement de politique et à en raisonner à leur manière, ils pouvaient semer dans l'esprit des Canadiens des germes d'indépendance ou de révolte auxquels ils avaient été jusque-là réfractaires. Une obéissance aveugle aux évêques avait toujours distingué le clergé canadien ; il serait malheureux de le voir poussé en dehors de cette voie. Pour ces diverses raisons, il était prudent d'envoyer les prêtres irlandais ou anglais dans la IJTouvelle-Ecosse, mais nulle part ailleurs.
Telle est la substance du mémoire de Mgr Ilubert. La conclusion à en tirer s'imposait : " que l'Angleterre nous permette l'importation de prêtres français, et la situation sera sauve. " Mais à Londres, d'où, venaient les instructions, les ministres étaient 'toujours imbus de cette idée, que les Canadiens français manqueraient tôt ou tard de loyauté à la couronne britannique ; si on laissait pénétrer chez eux des ecclésiastiques de langue et d'origine françaises, ce serait desserrer le lien colonial et amener peu à peu le peuple canadien à désirer l'annexion aux Etats-Unis. On se trompait là-bas, car notre peuple était toujours resté fermement attaché au drapeau du vainqueur de 1759, et s'il se manifesta chez lui quelques velléités d'indépendance, elles furent transitoires et d'une portée insignifiante.
En 1790, la question du recrutement du clergé n'avait pas fait un pas de plus. Lord Gren ville félicitait lord Dorchester d'avoir refusé au séminaire de Québec la permission d'adjoindre à son personnel deux prêtres récemment arrivés de France. Cependant les idées devaient bientôt se modifier ; il fallut, pour arriver à ce résultat si désiré, que deux ou trois mille prêtres français envahissent le sol anglais. Des lors les hommes d'Etat commencèrent à ouvrir les yeux. Ils se demandèrent si vraiment ces malheureux, bannis à cause de leur dévouement à la royauté et à la religion catholique, avaient mérité un sort aussi lamentable. Puis, touchés de commisération à la vue de tant de misères accumulées sur des têtes aussi respectables, ces hommes au cœur bien né et portés instinctivement à s'apitoyer devant l'infortune, comprirent qu'il y allait de la bonne réputation de leur patrie, dans une circonstance où l'univers entier jetterait les yeux sur elle. Mais il y avait à considérer le fait que certaines gens, loin de se laisser attendrir, prêchaient l'abstention, et quelques autres même demandaient le renvoi immédiat de ces étrangers qui, d'après eux, allaient bientôt devenir une nuisance publique.
Le Public Advertiser s'écriait le 14 septembre 1792 : " Une souscription générale des Anglais pour ces étrangers, c'est bien la mesure la plus imprudente du monde. Elle aura pour conséquence immédiate l'augmentation du prix des vivres, la détresse de nos pauvres."
Le même journal poursuivait le lendemain la même idée : " De toutes les importations françaises, il n'y
en a pas que nous devions recevoir avec plus de défiance que l'importation des prêtres . . . L'Angleterre ne veut plus d'importation française, les ministres y mettront fin et le parlement sanctionnera toute mesure ayant pour but d'arrêter un mal d'autant plus alarmant qu'il s'aggrave tous les jours davantage ... Si ces papistes ne sont pas contents, qu'ils se réfugient à Rome, au sein de leur mère, et qu'ils y aillent répétant leur orgueilleuse maxime : Est Roma caput Ucclesiœ."
D'autre part, la classe éclairée jugeait bien différemment la situation. Les réponses ne manquèrent pas aux diatribes d'une presse malveillante. " Vous êtes plaisant, écrivait un défenseur des exilés, les Français sont nombreux dans la métropole ! Tant mieux ! ÎTos écoles auront à moitié prix l'enseignement du français, et nous parlerons tous cette langue, depuis le prince jusqu'au pâtissier. Comment voulez-vous que le nombre de ces étrangers fasse augmenter le prix des vivres? Ils sont mille, je suppose ; ce n'est pas la millième partie de Londres, (1) et ces mille bouches ne consomment que la moitié de
ce que dépensent mille autres .Le prix élevé des
provisions, lorsqu'elles sont abondantes, prouve la prospérité du pays, et, il faut l'espérer, ce prix se maintiendra eu Angleterre avec la cause qui le produit. On travaillera davantage et la production s'élèvera facilement au niveau de la dépense. Quant à la politique de ces prêtres, ils sont royalistes libéraux,
(1) La population de Londres était alors d'un million et demi d'habitants.
comme le roi, et jamais ils ne favoriseront en Angleterre le Jacobinisme qui les persécute en France. Sous le rapport religieux, leur influence n'est pas à craindre non plus. S'ils voulaient répandre leur religion, la langue anglaise leur ferait défaut, et, de nos jours, le danger en Angleterre n'est pas d'y voir adopter une croyance étrangère quelconquej mais malheureusement d'y voir rejeter toute croyance. . . . En définitive, il est bien regrettable qu'on publie des articles semblables à celui qui a paru les jours derniers. Ces articles malveillants surprennent d'abord ; puis ils portent une partie de la population à des actes stupides, qui sont une honte pour la nation britannique." (1)
Chaque coup ainsi porté contre le clergé français était amorti par des réponses marquées au coin de la plus grande bienveillance. Burke surveillait les agissements de ces journalistes, que la misère d'autrui n'avait pas eu le don d'émouvoir. Malgré tout, les souscriptions entraient abondantes. Nous avons vu qu'à l'automne de 1792, elles avaient atteint un chiffre assez élevé. Cependant il ne faut pas croire que le clergé français put vivre largement à l'aide des recettes provenant de ce seul chef. Si les secours étaient nombreux, les besoins ne l'étaient pas moins. Il y eut même une période où la chère était maigre, tellement qu'il fallut, surtout au commencement, lorsque les ecclésiastiques affluèrent, songer à prendre quelque moyen pour diminuer le nombre des nécessiteux. C'est ainsi que, dans les premiers mois de
(1) Public Advertiser, sept. 26, 1792.
l'année 1793, la caisse étant devenue vide, le Comité publia dans le Courrier de Londres un document qui jeta l'alarme au sein du clergé exilé. L'article débutait ainsi : " Lorsque les souscriptions commencèrent à s'ouvrir pour venir au secours des ecclésiastiques réfugiés dans les Etats britanniques, il y avait lieu de croire que, dans l'espace de peu de mois, ils pourraient retourner dans leur patrie. Mais les événements ayant fait échouer ces espérances, le Comité regarde le Canada comme un asile qui pourrait convenir à beaucoup de ces infortunés." (1)
Cet article créa une profonde sensation dans les rangs du clergé, et pour cause. Le Comité faisait un appel d'une sérieuse gravité, puisqu'il invitait des prêtres exilés à s'exiler de nouveau. Ce fut le sentiment général que l'on ne pouvait pas, sans trahir un peu sa patrie, abandonner cures et vicariats que l'on espérait réintégrer à brève échéance, pour s'enfoncer dans les forêts de l'Amérique, avec tous les risques de n'en sortir jamais.
" C'était une dure extrémité, écrit l'abbé-Baston, que d'aller vivre au Canada pour ne pas mourir de faim en Angleterre. Il avait été effectivement question d'envoyer une colonie de prêtres dans cette vaste contrée où leur religion est encore dominante. Quelques personnes, notamment un Sulpicien, (2) qui avait une connaissance particulière des ecclésiastiques réfugiés en Angleterre, furent chargées par le gouvernement de fournir des notes sur le compte de
(1) Voir ce document en appendice, pièce C.
(2) C'était M. Candide-Michel Le Saulnier, qui vint au Canada en 1793.
ceux qu'ils croiraient propres à cette mission. On les voulait jeunes, instruits, de bonnes mœurs et de bonne santé, et n'ayant en France aucun titre qui les obligeât au retour, ou y renonçât . . . Peu à peu ils se rassurèrent. Les Anglais, se disaient-ils, ne laisseront point imparfaite l'œuvre magnifique qu'ils ont commencée. Les mêmes besoins continuent de solliciter leur humanité, et ils ont de plus une belle démarche à soutenir. L'amou.r-propre national s'unira à la générosité. Ils sont liés par les dons qu'ils ont déjà faits. En maintenant leur souscription ou en employant des moyens qui la remplacent, c'est autant pour eux que pour nous qu'ils travailleront. Quant au projet du Canada, vous verrez qu'il n'est que partiel, qu'on n'y enverra que des gens de bonne volonté, si même on l'exécute jamais." (1)
Les événements devaient justifier ces prévisions'. Cet appel du comité de secours, qui équivalait à une menace d'exil, eut l'effet d'engager un bon nombre de prêtres à quitter l'Angleterre pour courir se réfugier ailleurs qu'en Amérique. Ils préférèrent se domicilier en Belgique, en Hollande et en Westphalie. Là, du moins, ils pourraient retourner dans leurs foyers aussitôt que l'occasion se présenterait favorable.
Au moment même où la presse s'était emparée de la question de secourir les prêtres réfugiés et destitués, le gouvernement anglais, de son côté, prenait la résolution d'envoyer au Canada tel nombre que l'évêque de Québec pourrait recevoir dans son
(1) Mémoires de Vàbhê Basion, etc., t. II, pp. 26-27.
diocèse. Voulait-il par là enlever au peuple un fardeau qu'il semblait redouter, ou lui ôter tout prétexte de se plaindre ? La réponse importe peu. Ce qu'il est bon de connaître, c'est que les ministres favorisaient un mouvement qui allait enfin combler les vœux de Mgr Hubert. Le Prélat avait déjà fait quelques démarches dans ce sens, et il avait pu écrire au juge en chef Smith que " son projet était très bien vu à Londres et qu'il en augurait les plus beaux résultats pour son Eglise." L'évêque ne se trompait pas : non seulement Mgr de la Marche, le duc de Portland, (1) Edmuud Burke et beaucoup d'autres Anglais influents, mais aussi le roi lui-même, favorisaient ce projet d'émigration, ecclésiastique et laïque, vers la colonie canadienne.
(1) William Henry Cavendish Bentinck, troisième duc de Portland, né en 1738, mourut en 1809. Fut créé lord Lieutenant pour l'Irlande en 1782, premier lord du Trésor en 1783 et 1807, secrétaire du département de l'intérieur en 1794, et secrétaire pour les colonies en 1796. Il avait épousé Lady Dorothy Cavendish, fille unique de William, quatrième duc de Devonshire. Personnage vacillant et faible de caractère.