‹ Les échanges internationaux littéraires et scientifiques;1832-1880Chapitre 3 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES ÉCHANGES INTERNATIONAUX DE i832 A 1867

M. César Moreau a publié dans le Correspondant^ années 1848 et 1849, un travail détaillé et complet sur les Échanges Internationaux, travail remontant à i832, époque de leur origine, et exécuté du vivant et d'après les papiers de M. Vattemare, leur fondateur.

Nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire le plus possible, car il est un tableau vraiment sincère des faits qui se sont déroulés :

C'est en i832, écrit M. Moreau, dans une lettre de M. Lichtenthaler, directeur de la bibliothèque royale de Munich, que se rencontre la première expression du système d'échange proposé par M. Vattemare. Il n'y avait là encore qu'une pensée incertaine, une espérance éloignée. Le but était connu; les moyens de parvenir ne l'étaient pas. En i833, le premier échange est fait entre le duc de Blacas et le général prussien, comte Rûhl de Liliensterne. Un Eugenius du premier, en prenant dans le médailler du second la place d'un Michel III, lui a cédé la sienne. Ainsi, deux suites du Bas-Empire ont été complétées Tune par l'autre; et les collections de deux amateurs illustres se sont, en quelque sorte, enrichies de leurs propres dons. Eh 1834, par les soins de M. Vattemare, S. A. I. Parchiduc Antoine a pu ajouter à ses monnaies et médailles des chevaliers de l'ordre teutonique celles de

M. Vosberg, et par là porter à une sorte de perfection la grande publication qu'il préparait avec la sollicitude d^un savant et la magnificence d'un prince.

M. Vattemare (i) est l'artiste que l'Europe et l'Amérique ont applaudi, admiré, aimé sous le nom d'Alexandre. Pendant vingt ans, il a visité tour à tour les nations civilisées des deux hémisphères. Né avec un esprit curieux, avec une vive intelligence, avec une mémoire surprenante, il a partout occupé les loisirs que lui laissaient les devoirs pénibles de sa profession, à interroger les bibliothèques, les musées, les cabinets d'estampes ou de médailles; à entretenir les savants et les amateurs; à se faire, à force d'activité et de zèle, un riche trésor de science, d'observations et de bonne renommée. C'est ainsi qu'il a été, suivant les lieux et les circonstances, antiquaire, numismate, bibliophile; que chez tous les peuples, dans toutes les villes, des amitiés illustres l'ont accueilli, et que de puissants patronages lui ont été acquis jusque sur le trône.

Il se servait, avec une habileté discrète, de son talent pour se faire recevoir, de ses connaissances pour se faire retenir; et bientôt, à la curiosité qui avait recherché l'artiste, succédaient l'intérêt, l'estime, l'affection qui entouraient et couvraient l'homme de bien.

De bonne heure, M. Vattemare s'était aperçu qu*il n'y a point de bibliothèque publique, si riche qu'elle soit dans son ensemble, point de cabinet d'amateur, si curieusement composé qu'il puisse être, qui ne soient pauvres par quelque endroit. Ici c'est une suite de médailles qui reste interrompue, tandis qu'elle est surchargée de doubles sans utilité et sans emploi. Là des hasards singuliers ont réuni dans une collection plusieurs copies du même manuscrit, plusieurs exemplaires du même ouvrage, ailleurs vainement désirés, attendus tous deux. Quelquefois, de précieux documents s*égarent dans des lieux où ils demeurent étrangers. Par exemple, le meilleur manuscrit de Froissart est, dit-on, à Breslaù. La Bibliothèque de Saint-Pétersbourg possède de nombreuses lettres de Henri IV; et des pièces importantes des archives de la maison de Savoie se trouvent à Dijon.

Aussitôt, M. Vattemare se prit à penser qu'on pourrait faire, par des échanges, une meilleure répartition des trésors intellectuels répandus par toute l'Europe. Il lui sembla qu'il y aurait profit pour tous à ce que chacun donnât ce qu'il aurait de trop et reçût en compensation ce qu'il lui manquerait. Il en entretint d'abord M. Lichtenthaler, de Munich. C'est à cette occasion que le savant bibliothécaire lui écrivit le 22 janvier i832 :

« Vous vous souviendrez peut-être que, dans nos entretiens sur la biblio- /

thèque de Munich, je vous ai parlé de nos doubles, dont nous gardons une /

immense quantité. Ne vous serait-il pas possible, par vos connexions à Paris, d'engager l'administration des beaux-arts à entrer en échange avec notre bibliothèque ? »

Était-il resté dans les traditions de la Bavière qu'au xvii* siècle des échanges semblables avaient eu lieu entre l'Allemagne et la France ? Je ne le vois pas au moins par la lettre de M. Lichtenthaler. Peut-être appartient-il à M. Vattemare d'avoir retrouvé, après un long oubli, la trace de ce fait qui

(i) M. Vattemare, d'abord médecin militaire, s'était fait artiste dramatique.

vient si heureusement à l*appui de son système. Une lettre de M. Vattemare à M. Salvandy porte pour épigraphe cet extrait de VEssai historique sur la Bibliothèque du Roi :

€ En 1694, on échangea les livres doubles de la Bibliothèque Royale contre les livres nouveaux qui s'imprimaient dans les pays étrangers. Cette sorte de commerce, autorisé par les ordres exprès du roi, et qui dura quelques 'années, ne laissa pas que de fournir une assez grande quantité de bons livres surtout d'Angleterre et d'Allemagne. »

« En 1697, le P. Bouvet apporta cent quarante-neuf livres chinois, en échange desquels le roi donna le recueil de toutes ses estampes. »

Quoi qu'il en soit, M. Vattemare comprit, par la proposition de M. Lîchtenthaler, que le concours des savants et des bibliothécaires étrangers ne lui serait pas refusé. Arrivé à Vienne en i833, il en écrivit à M« le comte Maurice de Dietrichstein, directeur général des musées impériaux, qui lui répondit le 6 décembre :

« Soyez sûr que je ne négligerai ni le catalogue des doubles ni celui des ouvrages dépareillés de la grande Bibliothèque Impériale; mais c'est un travail de longue haleine,, qui exige beaucoup de soins; et vous savez que je suis accablé d'affaires. Malgré cela j*espère réussir; et c'est à vous que la bibliothèque devra les avantages qui en résulteront. 9

Déjà le système d'échange n'était plus une pure théorie ; il commençait à entrer dans la pratique. L'accueil qui lui fut fait à Berlin ne donnait pas moins d'espérances. M. le comte Charles de Brûhl, intendant général des musées, écrivit à M. Vattemare, le 20 janvier 1834 :

« Le plan que vous m'avez communiqué, de créer un système d'échange de doubles entre les cabinets publics et particuliers de l'Europe, mérite la plus grande attention. Soyez assuré, monsieur, de l'empressement que je mettrai à entrer dans vos vues à cet égard aussitôt que les travaux de l'établissement des médaillers du musée seront assez avancés pour permettre de reconnaître l'effectif des doubles existants dans les différentes parties de rinstitut. »

Et le 27 janvier :

c Je m'empresse de vous prévenir que le Roi a daigné accéder à la proposition que vous avez adressée à Sa Majesté, concernant les différents médaillers, cabinets d'antiquité etc., de l'Europe, et qu'elle a chargé M. le ministre d'Altenstein de lui présenter le rapport que j'adresserai sur ce sujet à Son Excellence. »

La lettre de M. le comte de Dietrichstein (i) contenait une indication et comme une proposition relative aux musées monétaires de Saint-Pétersbourg et de Copenhague.

M. Vattemare en prit occasion d'écrire au roi de Danemark, et peu de temps après il reçut du savant M. Hanh cette réponse :

< Sa Majesté le roi, mon maître, m'a ordonné, à l'égard des doubles qui se trouvent dans son royaume, de vous marquer. Monsieur, qu'elle trouve l'exécution de votre projet très désirable, et qu'elle ne peut que lui accorder une approbation complète. »

(i) C'est plutôt la lettre de M. le comte Charles de Brûhl.

Pour la Russie, M. Vattemare avait résolu de se rendre à Saint-Pétersbourg. Il avait été fort encouragé à faire ce voyage par S. A. R. le prince royal de Prusse, aujourd'hui Frédéric Guillaume IV, qui voulut bien lui remettre, au moment de son départ, une lettre toute de sa main, pour S. M. Pimpératrice sa sœur. A Saint-Pétersbourg, M. Vattemare fut accueilli comme il Pavait été à Munich, à Vienne, à Berlin. Son projet y rencontra la même faveur (i).

Tout en recueillant ainsi les adhésions successives des souverains et des gouvernements, M. Vattemare avait eu soin de concilier à ses travaux l'opinion des savants, des artistes, des poètes, des amateurs des lettres. En Allemagne, il vécut, en quelque façon, dans la familiarité de Goethe, d^Olbers, de Schleiermacher, de Bœttiger, de Tieck, de Gottfried Hermann, qui lui écrivait de Leipsig : c Si, comme je l'espère et je le désire, vous réussissez de retirer de la poussière et de Poubli où ils se trouvent maintenant l'immense quantité d'objets scientifiques qui existent dans beaucoup d'endroits en plusieurs exemplaires, et que vous les rendiez accessibles à ceux qui en manquent jusqu'à présent, vous vous acquerrez un mérite peu commun pour les progrès de la civilisation dans tous les pays qui participeront à cette institution. » En Russie, M. Vattemare fut Pami de Pouchkine, comme plus tard, en Angleterre et en Irlande, d'O'Connell, de Walter Scott, de Moore, du R. P. Mathews.

Son plan était de faire en sorte qu'au premier signal de la France, le système fût accepté partout sans hésitation ; car, lorsquMl s'en allait sollicitant le concours des nations étrangères, ce n'était pas qu'il ne sût très bien que dans Pexécution l'initiative devait revenir et reviendrait à son pays. S'il

(i) M. V-attemare, dans une lettre à M. Damy, alors ministre, raconte et fait suivre d'une réflexion assez piquante un épisode de son voyage à Saint-Pétersbourg :

« Agence Centrale des Echanges Internationaux, Paris, 24 février 1864.

39, rue de Qichy.

En 1834, lors de ma visite à Saint-Pétersbourg, feu S. M. le Roi Guillaume IV, alors prince royal de Prusse, auquel j'avais précédemment soumis I*idée d'un système d'échange, me fit l'honneur de me dire, en présence de l'empereur Nicolas, que cette grande et sublime pensée d'unir ainsi les nations par un lien intellectuel, ne lui était pas sortie de la tête depuis mon départ de Berlin ; et qu'après avoir mûrement réfléchi au moyen de lui faire rapporter tous les fruits dont elle était susceptible, il n'en avait pas trouvé de plus puissant que la création, à Paris, d'une agence internationale chargée d'entretenir les relations d'échanges entre les gouvernements qui entreraient dans cette pacifique association ; que cette agence devrait publier un bulletin périodique contenant le résultat de ses transactions, etc., etc. L'Empereur approuva hautement cette pensée et promit que, si je réussissais à fonder une agence semblable, il entrerait de grand cœur dans une combinaison de ce genre; non seulement S. M. me fit renouveler cette promesse par une lettre de M. Mordvinoff, en date du i"' août x834, mais de plus, le journal français de Saint-Pétersbourg, ainsi que la gazette ofiîcielle, reproduisirent le sens de la convention ci-dessus.

Ainsi, Monsieur le Ministre, Vidée première de la création, d'une agence intematior nale à Paris émane d'un souverain Allemand, hommage spontané rendu à la suprématie de la France dans tout ce qui touche au progrés de la civilisation.., »

On verra plus loin que les paroles de Frédéric Guillaume IV eurent un immense retentissement en Allemagne, où l'on attendait avec une vive impatience l'occasion d'entrer dans la voie des Echanges Internationaux. On verra aussi que, depuis ces dernières années l'Allemagne a changé complètement de manière de voir.

avait pu l'ignorer d'abord, il n'aurait pas tardé à l'apprendre; on le lui dit dès son premier pas/ et partout on le lui répéta, c Allez, lui répondait-on dans la liberté des conversations ; faites que le gouvernement français prenne une résolution ; nous sommes prêts, pour nous, et les échanges commenceceront quand il le voudra. » Je pourrais citer telle ville importante de l'Allemagne où le travail préparatoire est fait depuis plusieurs années (i). Mais, plus prudent que ne le sont d'ordinaire ceux qu'obsède une pensée féconde, M. Vattemare avait voulu qu'avant de produire son projet en France, un peu de pratique vînt à l'appui de sa théorie. L'idée de l'échange est simple en elle-même; l'esprit la saisit aisément; il n'en entrevoit au contraire la réalisation qu'au travers d'objections et de difficultés de plus d^un genre. Une objection surtout pouvait paralyser le bon vouloir du pouvoir public et contenir, l'élan de l'opinion : l'incertitude des négociations avec les gouvernements étrangers. M. Vattemare, qui l'avait facilement prévue, avait compris qu'il devait y apporter une réponse victorieuse : les négociations sont finies; l'Europe entière vous attend.

Cette réponse, il l'avait officielle ; il l'avait dans les nombreuses lettres entre lesquelles j'en ai choisi seulement quelques-unes. Il pouvait enfin se présenter à la France. Il revint à Paris en i835, et dans le mois de novembre, il adressa aux deux Chambres sa première pétition.

On me permettra d*en citer un passage qui est comme l'exposé des motifs de son système : *

c Tous les grands établissements qu'a fondés la munificence des gouvernements dans l'intérêt de la science et des arts, les musées, les collections, les galeries, les bibliothèques» possèdent, à côté des richesses qu'ils étalent, d'autres richesses que leur abondance condamne à la stérilité ; ce sont les doubles, rebuts précieux que la main du savant ensevelit à regret dans la poussière et l'oubli.

€ Il n'est pas une grande ville d'Europe qui n'en compte un nombre considérable. La bibliothèque de Munich a 200000 doubles; celle d'Iéna 12000; celle de Saint-Pétersbourg, 54000; à Vienne, plus de 3oooo doubles, parmi lesquels un grand nombre d^incunables sont enfouis dans des magasins; à Vienne encore, 25ooo doubles encombrent la section d'entomologie du musée brésilien. Partout enfin, car l'énumération la plus longue serait encore incomplète, on trouverait, à côté des collections livrées à l'étude et à la curiosité publique, des collections enfouies, des bibliothèques ignorées, des musées inconnus, dont les trésors sont enlevés à la science et perdus pour tous.

c Aussi les collections, les musées, les bibliothèques restent-ils en dehors du mouvement progressif et général isateur qui signale notre époque.

< La science franchit les barrières que la politique élève entre les peuples. Tous les hommes que son culte a consacrés sont frères. Entre eux, plus de distinction de pays, plus de prévention politique. D'un bout du monde à l'autre, ils s'entendent. La découverte de l'un devient la conquête de tous;

(t) Un savant Américain, M. Jewett, aujourd'hui secrétaire de Tlnstitut Smithsonien, a raconté en 1846, à M. Vattemare, qui, voyageant en Allemagne, il avait rencontré des bibliothécaires qui attendaient avec impatience la réalisation du système d'échange.

(Note de M. C. Mareatu)

et, grâce à cette fraternité des talents, à cette fédération des intelligences, la science s'élève et agrandit chaque jour le domaine de Thumanité.

c Les établissements scientifiques, au contraire, sont frappés d'un caractère spécial et exclusif. Chaque bibliothèque, image fidèle du pays qui l'a formée, regorge des productions nationales et manque souvent des ouvrages étrangers les plus importants, tandis qu'une organisation semblable les entasse ailleurs et les condamne à une pareille inutilité. Il en est de même des musées et des grandes collections...

c De là des inconvénients immenses. La rareté donne à certains objets une importance idéale et fausse quelquefois. La multiplicité, au contraire, détruit complètement la valeur de tout ce qui ne figure pas dans les cadres de la collection. De faux systèmes s'édifient sur des séries incomplètes de faits imparfaitement connus.

« Mais surtout (et c'est là que le mal plus grand appelle plus impérieusement le remède) d'innombrables matériaux sont enlevés à la science, d'innombrables instruments soustraits à la pensée.

9 Ces doubles sont des richesses ensevelies, des valeurs mortes. Si un homme cache et enfouit son or, on l'accuse, et avec justice; il fait un vol au travail; il enlève un capital à la circulation qui l'eût multiplié et fécondé.

c Les soustractions opérées au détriment de l'intelligence ne sont ni moins coupables, ni moins désastreuses. 3

*Le rapport de cette pétition fut fait à la Chambre des Députés le 6 mars i836 par M. de Guizard, et le 26 du même mois par M. le duc de Fézensac à la chambre des Pairs (i). c La Commission, disait le premier, ne peut méconnaître les résultats importants qu'on doit raisonnablement se promettre du système proposé. Elle y voit l'avantage, immense pour nos bibliothèques, si pauvres en ouvrages étrangers, de se compléter sous ce rapport au moyen de leurs doubles; et se bornât-on à faire l'application de ces idées aux établissements nationaux, il y aurait encore la promesse certaine d'une vie nouvelle pour nos bibliothèques. » De son côté le second s'exprimait ainsi : « On peut compter sur le concours loyal et éclairé des gouvernements étrangers. M. Vattemare en a reçu plus d'une assurance; et déjà des offres particulières d'échange sont arrivées à la Bibliothèque du Roi, de la part du gouvernement Espagnol. Le moment paraît favorable pour s'occuper sérieusement de ce travail. On doit en espérer d'heureux résultats auxquels M. Vattemare aura eu la gloire d'attacher son nom. » Et les deux Chambres, à l'unanimité^ ordonnèrent le renvoi de la pétition à M. le Ministre de l'Instruction publique. Alqrs le ministre était M. Pelet(de la Lozère), qui se montra fort empressé de s'associer aux délibérations du Parlement. Je ne citerai que trois lignes de sa lettre à M. Vattemare : c II est impossible que le gouvernement n'approuve pas entièrement la conception de votre projet et qu'il ne fasse pas en même temps tout ce qui dépendra de lui pour en favoriser l'exécution. »

(1) La proposition de M. Vattemare a été discutée publiquement à la Chambre des Pairs et à la Chambre des Députés, dans les séances des 29 mars i836, 17 avril i837, 3 août 1839 et 20 avril 1842. Cette discussion, à laquelle prirent part des personnages comme MM. de Montalembert, le marquis de La Place, le duc de Fézensac, le comte d« Montesquiou, le baron de Malouet, Billault, de Mosbourg, Guizard, Saint-Marc>Girardin, inspira les paroles les plus chaleureuses et les plus patriotiques.

Cependant M. Vattemare cherchait à s'entourer, comme en Allemagne, comme en Russie, des suffrages de tous les hommes qui exerçaient l'autorité de la science, du talent ou de la vertu sur Popinion publique.

Malgré les expressions diverses du consentement public, deux années s'écoulèrent sans que le gouvernement, dont l'attention avait été apparemment détournée par les afiaires de TÉtat, par les événements de la politique, se fût occupé davantage de la question des échanges. M. Vattemare, impatient de tant de lenteurs, se décida alors à passer en Angleterre pour y continuer son œuvre de propagande européenne. Présenté par M. Spring Rice, alors chancelier de TÉchiquier, au ministre du commerce, M. Poulett Thompson, recommandé par tous deux au marquis de Landsdowne, président du conseil, il eut l'honneur d'entretenir cet homme d^État de son projet, dans le mois de mai i838. Quelques jours après, les deux Chambres du Parlement accueillirent, dans les termes les plus capables de soutenir son courage et de flatter son légitime orgueil, la pétition qu'il avait fait déposer sur leurs bureaux; et l'administration du musée Britannique lui annonça officiellement qu'elle était autorisée à entrer en relation d'échange avec les établissements étrangers.

De retour à Paris vers la fin de i838, il adressa aux deux Chambres une seconde pétition, le2 1 février iS^Sg. M. Vattemare y révélait un fait grave. « Déjà, depuis deux ans, disait-il, le système d'échange des doubles a été appliqué en partie. L'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, ont réalisé ainsi d'importantes opérations ; et la plupart de ces doubles, dont ma première pétition signalait l'existence à Vienne, à Berlin et à Munich, ont enrichi d'autres bibliothèques et maintenant sont perdus pour nous. » Stimulées par l'intérêt de cette révélation, les Chambres ne se contentèrent plus, cette fois, de renvoyer la pétition au ministre de l'instruction publique; elles voulurent aussi qu'elle fût mise avec leur recommandation sous les yeux du président du conseil. Les choses pourtant en restèrent là comme en i836. L'administration ne fit nen, n'essaya rien même ; et la question des échanges ne trouva pas un petit coin où elle pût glisser entre les af^ires de la politique. Un honorable député avait dit, en rendant compte à la Chambre des échanges faits avec le Parlement Anglais : < Il serait à souhaiter qu'un échange semblable pût avoir lieu avec les États-Unis d'Amérique, dont la législation et l'administration sont un si vaste et si digne sujet d'études pour les philosophes comme pour les hommes d'État. » Ces paroles ne furent pas perdues pour M. Vattemare. En attendant que le moment opportun, qu'il n'avait pas trouvé en France, se présentât, il pnt, avec sa résolution accoutumée, le parti d'aller visiter les États de TUnion Américaine. La tâche nouvelle qu'il s'imposait était laborieuse, difficile; mais les résultats devaient en être féconds. Si l'Amérique a peu de livres à nous donner (i), elle peut nous fournir un très grand nombre d'échantillons pour nos collections de minéralogie, de botanique, d'histoire naturelle. Elle s'est d'ailleurs occupée avec succès de l'application des sciences

(I) Maintenant, ce sont les Etats-Unis qui donnent le plus de livres; ils en envoient des quantités considérables. On nous a cité plusieurs envois qu'ils ont adressés cette année, et dont un seul ne comprenait pas moins de 37 caisses de volumes.

et des arts à l'industrie. C'est, en un mot, une nature et une cfvîHsatîon différentes des nôtres. M. Vattemare partit.

Ici j'ai besoin de répéter que je n'avancerai rien qui ne m'ait été prouvé par des témoignages authentiques. J'ai vu, touché, examiné toutes les pièces : lettres, adresses, procès-verbaux, actes législatifs. J'ai compté les journaux, les livres, les cartes géographiques, les dessins, les gravures; et c'est avec une pleine certitude que je dis : les voyages de M. Vattemare en Amérique sont les plus extraordinaires, les plus prodigieux, les plus incroyables, qui aient jamais été accomplis.

Avant de s'embarquer une seconde fois pour les États-Unis, au mois de mai dernier (1847), M. Vattemare a obtenu de la bienveillance de MM. les questeurs de la Chambre des Députés que les documents officiels relatifs à son premier voyage resteraient déposés pendant son absence dans la bibliothèque du Palais Bourbon. Toutes les pièces justificatives de mes récits sont là(i).

En Europe, M. Vattemare avait recueilli les suffrages des savants, des écrivains, des hommes d'État; il les avait recueillis un à un dans la solitude et ja paix du cabinet. Il n'avait pas eu à se placer en présence des masses qui devaient profiter sans doute de ses travaux^ mais qui n'étaient pas appelées à les favoriser par des manifestations publiques. Il s'était adressée des esprits éclairés, à des intelligences élevées, accoutumées à méditer sur les avantages de l'étude et sur les voies de la civilisation. En Amérique, il a eu affaire à des corps législatifs et à des assemblées populaires; il a développé son système dans Pagitation contenue des meetings ; et des lois ont été votées sous l'influence de sa parole; et les populations se sont élevées à sa voix; et des prières publiques ont été ordonnées pour remercier Dieu de la pensée féconde qu'il avait mise au cœur de M. Vattemare.

C'est le 20 octobre iSSg, que M. Vattemare est parti du Havre (2), et le 29 novembre qu'il est arrivé à New- York. A peine débarqué, il provoque une réunion dans laquelle il puisse faire connaître le but de son voyage. Il parle et on Tapplaudit. Il demande à tous leur concours, et tous le lui promettent, c Où irez-vous en nous quittant? lui dit-on. — Dans les vingt-six États. -- Oh! il y en a un au moins dans lequel votre présence sera bien inutile. — Lequel? — La Louisiane. Ce sont là de vieux Français sans culture, sans goût pour les lettres et pour les arts> étrangers au mouvement de la civilisation, et qui riront de vos projets parce qu'ils ne les comprendront pas. — Vous vous trompez, Messieurs; ces Français sont mes compatriotes. C'est par leur État que je commencerai. Je suis certain qu'ils vous donneront l'exemple. » Et laissant son œuvre inachevée à New- York, M. Vattemare partait le lendemain pour la Louisiane.

Il entraîna, chemin faisant, dans le mouvement des échanges, la Société Royale Patriotique de la Havane, qui, par une délibération du 17 février 1840, ordonna qu'il serait dressé un catalogue de ses doubles en livres et objets d'histoire naturelle; qu'en témoignage de sa profonde estime pour M. Vat-

(i ) La liste de ces pièces justificatives se trouve dans le travail de M. C. Moreau. (2) C'est le premier voyage de M. Vattemare en Amérique.

temare, elle lui remettrait plusieurs exemplaires de toutes ses publications La délibération du Sénat de la Louisiane est du 26 mars; elle porte que les représentants de PEtat et les sénateurs seront priés de soutenir de toute leur influence dans le Congrès le système proposé par M. Vattemare; qu'une somme de 3ooo dollars (i5ooo fr. environ) sera mise à la. disposition d'une commission qui aura charge c de procurer quelques-unes des curiosités que renferme la Louisiane, tant en objets d^art que de science ou autres, pour établir avec les principaux musées et bibliothèques de l'Europe les premières communications et les premières opérations d'échange ; que, si cette somme est insuffisante, une seconde de 3ooo dollars également sera fournie par le trésorier, après que Pemploi de la première aura été établi dans les formes légales. >

M. Vattemare fut de retour à Albany, capitale de TEtat de New-York, le 5 mai 1840, deux jours seulement avant l'ajournement de la législature. Dès le matin il fit présenter un mémoire au Sénat par M. K. Verplanck. Le soir, les deux Chambres, assemblées extraordinairement sous la présidence de M. J.-C. Spencer, depuis ministre de la guerre des Etats-Unis, décidèrent qu'il y avait Heu d'adopter le système d^échange ; de créer une bibliothèque et un musée, dont l'Etat ferait les frais; d'appliquer à cette destination une somme annuelle de 12000 dollars; enfin d'ordonner l'impression d'exemplaires additionnels des documents dé la législature; qui seraient spécialement consacrés aux échanges avec les puissances étrangères. Le lendemain, un bill fut en effet délibéré et voté par le Sénat, séance tenante; mais la Chambre des Représentants dut s'ajourner avant que le bill ne lui fût revenu.

Pourtant l'opinion resta ferme dans l'adhésion qu'elle avait donnée au système proposé. Le 20 mai, une assemblée publique des citoyens de la ville de New-York eut lieu dans Clinton-Hall ; elle était présidée par M. Duer, président du collège colombien, qu'assistaient le T. R. docteur Power, vicaire général du diocèse catholique; le R. docteur Weinright . . .

U y fut déclaré que le plan de M. Vattemare était digne de l'approbation de tout gouvernemeiît éclairé : qu'en conséquence l'assemblée le recommandait instamment à l'attention sérieuse de la législature de TEtat et du Congrès.

Je n'essayerai pas de suivre M. Vattemare dans tous les Etats, dans toutes les villes qu'il a visités: ce serait partout le même bon vouloir des gouvernements, le même empressement des populations. J'éprouve, je l'avoue, un vif regret d'être obligé d'écarter tant de documents, tant de lettres surtout que j'ai là sous la main; mais l'abondance des faits est telle que je ne puis en vérité tout dire. Je ne parlerai donc plus que de ce qui s'est passé à Washington, dans l'Etat du Maine, et dans l'assemblée publique des jeunes gens de Boston.

Quand M. Vattemare arriva à Washington, le Congrès était assemblé; mais les questions les plus importantes, les intérêts les plus sérieux, les plus ardentes passions occupaient et agitaient toutes ses séances. On y discutait la grande affaire des banques, l'affaire plus grande peut-être, plus délicate à coup sûr du tarif des douanes. Le général Harrison venait d'être élu président. C'était une nouvelle politique et presque une révolution. Le

temps pressait^ cependant ; encore quelques jours, et le Congrès allait, se séparer. Des représentants, des sénateurs, le président Van Buren lui-même disaient à M.Vattemare : < Le moment est mal choisi ; les alBiires de la politique sont trop graves, vous n'obtiendrez rien. — Présentez seulement votre bill ; et laissez-moi âiire. » Pendant dix-sept jours entiers, M. Vattemare ne désempara pas, en quelque façon, du Capitole. Il s'attacha successivement à chacun des membres de la législature; il les raisonna, les sollicita, les pressa; et le 17 juillet 1840 le bill fut adopté à l'unanimité dans les deux Chambres.

Il est ainsi conçu :

c Le bibliothécaire pourra, avec l'autorisation du comité, échanger les doubles qui existent dans la bibliothèque.

« Il est également chargé de faire l'échange des documents officiels.

c A dater de ce jour, cinquante exemplaires de chacun des volumes publiés par ordre des deux Chambres seront réservés et reliés pour fournir aux échanges avec les puissances étrangères (i). t

Le président Van Buren a fait remettre à M. Vattemare une magnifique copie du bill, écrite sur parchemin «et renfermée dans un portefeuille de maroquin vert, avec cette inscription : Le président , le Sénat et la Chambre des représentants d'Amérique à Alexandre Vattemare, 7^40. Ce portefeuille, enrichi sur les plats de dorures d'un excellent goût, donne une idée très favorable du talent des relieurs de l'Union (2).

Tous les membres des deux Chambres avaient d'avance adhéré par leurs signatures au projet de M. Vattemare. Quelques-uns avaient fait précéder leur nom de réflexions obligeantes ou ingénieuses. Je veux citer trois de ces notes seulement. La première est de M. John Norvell, sénateur pour le Michigan : « Je donne cordialement mon approbation aux idées de M. Vattemare, parce qu'elles viennent d'un citoyen de la France, de ce pays qui se

fait remarquer par son ancien attachement pour l'Amérique et par le

génie, la science, le courage, qui ont jeté une teinte si brillante sur son caractère national. >

< Est-il une idée plus belle et plus heureuse, écrivait M. White, représentant de la Louisiane, que celle de multiplier entre les nations les rapports de l'intelligence? Accroître surtout nos relations avec la France, c'est ce qu'appellent les vœux du peuple américain. »

Le générai Keim, représentant de la Pensylvanie, le prenait presque sur un ton dithyrambique : c La belle France nous offire toujours des bienfaits et contribue continuellement à notre bonheur, etc. i

Les deux Chambres (3) législatives adoptèrent un bill où se reproduisent

(i) Cette disposition n*a jamais été abrogée, malgré la dislocation complète des Echanges en 1864., à la mort de M. Vattemare. Tous les ans, le Congrès des États-Unis remet encore 5o exemplaires des documents parlementaires et administratifs à l'Institut Smithsonien, de Washington, qui est chargé maintenant des Échanges Internationaux.

(2) Après le vote de ce bill par le Congrès, M. Serruys, ^ ministre de Belgique à Washington, fit entrer son pays en relations d'échanges avec les États-Unis.

(3) Ce sont les deux Chambres de l'État du Maine auxquelles un rapport avait été présenté le i3 mars 1841.

les dispositions de la loi du Congrès américain et qui se termine par l'article suivant : c Une somme qui n'excédera pas looo dollars (un peu plus de 5ooo fr.) est allouée pour être employée à recueillir des spécimens d'histoire naturelle*et des productions des arts utiles^ qui seront consacrés aux échanges sous la direction du gouverneur de l'Etat, t

Ainsi il n'a fallu qu'un an à M. Vattemare pour faire adopter son système aux deux extrémités de l'Union Américaine. L'actç du Sénat de la Louisiane est du 26 mars 1840, et le bill de la législature du Maine porte la date du 14 mars 1841.

Le mouvement dans lequel étaient entrés les corps législatifs, les corporations des villes, les assemblées populaires, s'était communiqué rapidement à la jeunesse. Il y eut à Boston, à New- York, à Philadelphie, à Baltimore, des meietings de jeunes gens, avec présidents, secrétaires, motions, résolutions, procès-verbaux. Les résolutions de celui de Boston (27 avril 184 1 ) méritent particulièrement d'être citées. « Nous conjurons respectueusement ceux qui, par leur âge, leur sagesse, leur expérience, sont nos guides naturels, d'examiner le plan de M. Vattemare et de se servir de leur inftuence pour le faire mettre en pratique. Nous, jeunes gens, nous nous engageons avec joie à agir d'après leurs décisions. » N'est-il pas vrai que cela est bien? Une jeunesse modeste, respectueuse, soumise, qui croit aux lumières de l'âge, à Texpérience des années! Heureuse ville! Heureux peuple !.... c Les remerciements de cette assemblée seront présentés à M. Vattemare pour sa présence au milieu de nous et pour ses communications si précieuses. Nous apprécions vivement les sentiments qui l'ont porté à faire tant de sacrifices pécuniaires, et à dépenser une si grande partie de son énergie morale et physique pour le bien de la grande famille des nations, t

On avait été très frappé en Amérique du spectacle inouï de ce voyageur qui seul, sans recommandation officielle, sans appuis d'aucune sorte, visitait les nations avec de si grands frais et au prix de tant de fatigues pour les convier à une confédération intellectuelle. Plus d'une fois les hommes qui vivaient avec lui le plus familièrement lui en ont témoigné leur surprise. On s'étonnait de sa volonté persévérante, de son admirable confiance, et on lui laissait entrevoir des craintes obligeantes sur les exigences onéreuses d'une semblable mission. « Oh! répondait-il avec une véritable bonhomie, l'ai un ami qui pourvoit à toutes mes dépenses, un ami qui me suit partout, qui ne m'a jamais quitté, qui ne se lassera pas plus de ses sacrifices que je ne me lasse de mes épreuves. Cet ami, c'est Alexandre. »

Avant de se rendre dans l'Etat du Maine, M. Vattemare avait voulu voir le Canada. Là une population française l'appelait comme à la Louisiane ; il y arriva vers la fin d'octobre 1840. Les circonstances alors étaient difficiles. Les ferments de la dernière insurrection bouillonnaient encore. Il y avait entre les deux races des ressentiments déjà demi-séculaires qui s'étaient accrus par la victoire récente du gouvernement. Une sourde agitation entretenait l'irritation et la défiance. On ne se battait plus, mais on se mesurait encore des yeux, pour ainsi dire; surtout on se haïssait toujours. M. Vattemare ne désespéra pourtant ni des Canadiens, ni de lui-même. Il continua d'avoir foi en son œuvre, et il fit bien.

M. Vattcrr.are e-r bitmt^* des conférences arec la cî>rpofaîîoa de la ville i« Mor.trcaK Un rîan fut adorté poar Vércczkm d'jn cdiÀzc dans lequel ie>'aient se trourcr réunis une biblTOthê-que, un mcsée. un cabinet d'histoire narjrelle, une gr2L::†salle pour les yanrrs des sarâéfés scietitiàqnes. pour le* réur-ion* et les cours publics. La corporation se décida à eaipmnier la somnie énorme de 24'xx» livres sterlinc, et elle demanda pour cet emprunt l'autorisation du gourcmcur général. En niême temps la société d'histoire naturelle, celle de la Bibliothèque et le Méchanic's Instirur abandonnèrent â la Tille leurs collections et leurs livres.

Le 22 Janvier 1841, une assemblée de Canadiens français fut convoquée à Montréal, t M. Alexandre Vattemare 'ie copie ici le procès-verbal, signé Charles Mondelet, président, et Cherrier, secrétaire , M. Alexandre Vattemare, après un discours charmant, ât part à rassemblée de oc qui s'était passé la veille à une réunion de nos concitoyens d'origine britannique, où l'on avait donné neuf hourras pour les Canadiens français qui s'étaient prononcés pour le système d'échange. Il aiouta qu'il espérait qu'on les rendrait avec plaisir dans les mêmes intentions. A l'instant même, et par un mouvement unanime et spontané, neuf hourras des plus bruyants se 6rent entendre au milieu de l'enthousiasme de la multitude. >

Témoin des succès de M. Vattemare, heureux d*en recueillir les fruits, le gouverneur général, lord Sydenham (M. Poulett Thompson), écrivait : « Je ne voyais autrefois dans vos travaux qu'un moyen puissant d'augmenter les richesses littéraires des divers pays par rechange de leur superflu, mais |e reconnais maintenant un but plus noble et plus utile : vous serrir du terrain neutre des sciences et des arts pour £ûre taire les haines de race et de parti, et unir, par un lien commun, les hommes estimables que des différences politiques ou personnelles ont trop longtemps séparés. 1

Dans ces dispositions le noble lord ne pouvait qu*être empressé de s'associer aux résolutions de l'assemblée et de seconder les intentions de Ja la corporation. Aussi l'ordonnance, délibérée en conseil, qu^autorisait remprunt de la ville de Montréal, fut-elle rendue le 6 février 1841.

Comme celle de Montréal, la population de Québec fut appelée à donner son adhésion publique au plan de M. Vattemare (i).

Enfin, après un séjour de deux ans en Amérique, M. Vattemare songea à revenir dans sa patrie. Il lui tardait de reprendre son œuvre au point où il Tavait laissée; car il comprenait que tous ses travaux, de quelques succès qu'ils eussent été couronnés chez les nations étrangères, resteraient pourtant stériles tant que la France ne les aurait pas consacrés par son entrée dans le mouvement des échanges. Les encouragements qui lui avaient été prodigués en Amérique, les résolutions des assemblées populaires, les actes des législatures et du Congrès étaient des arguments qu'avec son esprit, si fertile en ressources, il n'était pas embarrassé de faire valoir. Il apportait d'ailleurs d'autres et non moins incontestables preuves du bon vouloir des gouvernements et des peuples de l'Union : plus de douze cents volumes, des cartes

( I) Le sacc«f i Québec fut le même qu'à Montréal.

géographiques, des herbiers et un échantillon de fer oxydulé des montagnes du Missouri pesant de i,ooo à 1,200 kilogrammes.

Une circonstance qui n'est pas indifférente sans doute, c'est que les herbiers avaient été préparés par les dames américaines pour l'application du système d'échange.

Décidément ce- système n'était, plus, simplement une idée, .une théorie > c'était un fait. Ce que l'Europe avait promis avec sincérité à M. Vattemare, l'Amérique l'avait donné avec élan. Au lieu que sur le vieux continent on s'attendait de part et d'autre dans les termes d'une réserve bienveillante, sur le continent nouveau on était venu au devant de la France, les mains pleines de présents. Ni le doute ni l'hésitation ne devaient plus être permis. Il fallait refuser de recevoir ou rendre à qui avait donné.

Avant de partir de New- York, le 14 avril 1841, M. Vattemare avait reçu du ministre de France à Washington, M. de Bacour, une lettre qui confirmait toutes ses espérances. On va en juger.

« Je me suis empressé de transmettre à Son Excellence le président du conseil les notes qui indiquent les richesses scientifiques et bibliographiques que, par vos nombreuses démarches et votre influence personnelle, vous venez d'acquérir à la France. Je suis heureux de pouvoir vous féliciter de ce beau succès, aussi honorable pour vous. Monsieur, que pour la nation américaine, dont vous avez su réveiller les sympathies pour notre chère patrie. Le gouvernement du roi jugera sans doute, comme moi, monsieur, que vous avez rendu de véritables et importants services à la France par les recherches auxquelles vous vous êtes livré sur le continent américain, etc. »

C'est muni de tous ces documents, de tous ces présents, de tous ces témoignages, que M. Vattemare revint en France dans l'été de 1841. Un rapport fait à la Société des gens de lettres, le 11 avril 1842, et signé de tous les membres du comité, entre lesquels je nommerai le président, M. Arago, les deux vice- présidents, M. Victor Hugo et M. de Balzac, a très bien résumé en quelques lignes l'histoire de son voyage dans le Nord de l'Amérique.

Le premier soin de M. Vattemare, à son retour en France, avait été d'adresser aux deux Chambres une nouvelle pétition dans laquelle, racon- . tant ses travaux, ses succès, et s'autorisant de l'exemple du Congrès américain, il demandait qu'elles destinassent un certain nombre d'exemplaires des documenta qu'elles font imprimer à des échanges internationaux. Sur les rapports de M. le comte de Montesquiou à la Chambre des pairs, cette pétition fut renvoyée les 9 et 26 avril 1842 aux ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique; puis on n'en parla plus.

Cependant M. Vattemare se mit à distribuer, pour la plus grande utilité des services publics, les objets d'échange qui lui avaient été confiés. Entre ces objets, quelques-uns avaient reçu une destination positive; mais la répartition du plus grand nombre avait été abandonnée à sa discrétion. M. Vattemare reinit aux deux Chambres des documents législatifs; au ministère de l'instruction publique, xies livres élémentaires d'éducation, des rapports sur l'organisation des écoles; au ministère de l'intérieur, des documents relatifs à l'administration des hôpitaux, au régime des prisons; au

miiiistère du commerce, des tfaff triques et des tarif»; des cartes t op o gia » phiqucs et hydrographiques aux ministères de la guerre et de la marine; des ourrages de littérature et dlûstoire, des estampes à la Bibiiothèque Royale; les herbiers au Muséum d'histoire naturelle, et à l*École Royale des Mines l'échantillon de fer ozydulédes montagnes du MissoorL

Quatre Tilles de l'Union américaine, Boston, Baltimore, New-York et Washington avaient spécialement destiné à la ville de Paris un certain nombre d'ouvrages et documents ( i ). Sur le rapport de M. E. Thayér, le conseil munidpai prit, le 21 d ff rmbr e 1842, une délibération par laquelle M. le Préfet fut invité à adresser a ces villes les remerciements du conseil, et à leur transmettre, en échange des livres reçus, d^autres livres, parmi lesquels je citerai les comptes et budgets, tant de la ville que du département et des hospices, la collection des ordonnances de 1» préfecture de police, les rapports ârrr^i^^v^ du conseil de salubrité, les publications du comité central d'instruction primaire, elles Momtmiemts deParû^ par Baltard.

Des Chambres législatives, des départements ministériels, des établissements scientifiques, qui avaient été compris dans la première rqiartition, M. Vattemare reçut une masse d'ouvrages importants par leur origine, par le caractère d'utilité qui s'y rattache, par la variété des sujets qui y sont traités. Il fit en même temps aux savants, aux écrivains, aux artistes, un appel qui fut entendu; et de là encore un nombre conâdérable d'objets d'échange vint accroître la richesse du trésor confié à sa sollicitude. Je voudrais nommer tous ceux qui se sontasaodés par des présents à l'œuvre de M. Vattemare; mais je ne sais pas si je les connais bien tous. Qu'on me permette pourtant d'en dter quelques-uns. Je ne choisirai pas; je prendrai sur une liste incomplète sans doute que j'ai là sous les yeux, ceux que me désigneront plus particulièrement leur position ou leur célébrité. Si je commets quelque oubli ou quelque erreur, il n'y aura pas de ma feute. Je nommerai les premiers, deux hommes qui se sont distingués par la magnifi* cence de leurs dons, M. le marquis de Pastoret et M. le comte Léon de Labord^ puîSy parmi les pairs de France, M. le chancelier Pasquier, le baron de Barante, le marquis d'Audiffiret, le comte Beugnot, le comte Daru, le marquis de Dreux-Brézé, M. Cousin, le général comte Philippe de S^pir,

I ) Pnisqa'îl est ici question de la Ville de Paris et des Etats-Unis, signalons les résnhats qu'en i853 la bibliothèque de la Ville de Paris avait obtenus de la part qu'elle avait prise au mouvement des Echanges Internationaux. Cette anticipation jusqu'en i853 permettra d'avoir déjà une vue d'ensemble sur un côté des opérations que Vattemare avait dirigées. La Ville possédait alors une bibliothèque américaine de huit à dix mille volumes, parmi lesquels, les Oiseaux ^Awdubon, 4 vol. in-lbL maximo, qui ont coûté 1000 dollars à la Ville de New-Tork; les Quadrupèdes^ du même^ 4 vol. in-lol.; le Gramd Vcyagede circumnavigation du capitaine Wilkes, 10 vol. io-4* et 18 vol. d'atlas; VHistoire Naturelle de VEtat de New -York; VHistoire des Trilms Indiennes de F Amérique du Nord, par Scboolcraft, 2 vol. in-4o ; la collection complète des oeuvres du grand jurisconsulte Story; celles de Washington, de Fnu^n, de Jefferson. de Madison, de Webster etc., sans compter les collections les plus complètes des monnaies (de lôSa i i853)et des billets de banque des Euts-Unis (de 1708 à i853}. des cartes et plans, des gravures historiques, des vues, des portraits, etc. Le Conseil amuiapal de Paris vota une somme de 35ooo fr. pour l'appropriation des salles spéciales qui devaient être consacrées à recevoir ces richesses.

M. Villemain; parmi les députés, M. Gustave de Beaumont, M. de Cormenin, le comte d'Hauterive, M. de Lafeyette, M. Alexis de Tocqueville; parmi les membres de l'Institut, M. Dufrénoy, M. ÉUe de Beaumont, M. Charles Lenormant, M. Paulin-Paris, M. Troplong ; parmi les écrivains et les savants, M. Barrois, l'abbé Gùillon, évêque de Maroc, M. Laurentie, l'abbé Lecourtier, chanoine de Paris, le comte de Marcellus, E. Pankoucke; parmi les artistes, M. Barre, M. Gicéri, le baron Desnoyers, M. Forsters, M. Hittorf, M. Isabey, M. Pradier, M. Forster, M. Guyrard, M. Sixdeniers, etc.

Les envois furent nombreux, riches, splendides. Ils embrassèrent en quelque sorte toutes les branches des connaissances humaines. Non seulement M. Vattemare put rendre aux États qui lui avaient donné au delà de ce qu'il en avait reçu, mais encore il lui fut permis de réveiller chez d'autres États l'ardeur, peut-être assoupie, des gouvernements pour les échanges. J'ai dit qu'au I*' janvier 1846 six mille volumes étaient ainsi passés de France en Amérique et d'Amérique en Fra'nce; j'ajoute qu'un an après le nombre s'en élevait à huit mille au moins. Le Maine, le Massachussets, le Michigan, le Maryland, l'Indiana, la Virginie, les États de Rhode-Island et de New- York, prenaient au mouvement une part active. Les bibliothèques du Luxembourg et du Palais-Bourbon possèdent aujourd'hui sur les travaux législatifs de ces •divers pays les documents les plus complets qui soient en Europe.

C'est pourtant seulement depuis 1847 qu'on voit figurer au budget de l'instruction publique une somme de 3,ooo francs pour les échanges in,ternationaux (i). Les Etats du Maine et du Massachussets consacrent annuellement 5oo dollars (plus de 1 5oo francs) chacun aux opérations d'échange, le premier depuis 1845, je crois, le second depuis 1846. C'est un exemple pour la France ; les Américains diront peut-être que c'est une leçon.

Jusqu'à présent, les ministres n'ont usé pour les échanges que des ressources ordinaires de leurs départements : mais ils en ont usé grandement, noblement, je dois le dire; la Chambre des députés a ajouté une somme annuelle de 3ooo francs à son budget particulier. L'Académie des Sciences et l'Académie des Sciences morales et politiques ont donné les collections de leurs procès-verbaux et de leurs mémoires ; le Muséum, d'histoire naturelle, ses publications périodiques ; l'École royale des mines, deux plans en relief du Vésuve et de l'Etna. A leur tour, l'Académie de médecine, la Société de géologie, la Société royale et centrale d'agriculture sont entrées dans le mouvement des échanges

Depuis 1842, les envois ont constamment suivi une progression croissante, toujours plus abondants, plus variés, plus multipliés. En 1846, l'apparte-

f I ) Voir au Moniteur ce que dit à ce sajet M. Bignon, rapporteur du budget du Ministère de rinstruction publique, dans la séance de la Chambre des députés du i5 avril 1846.

Cette allocation de 3,ooo fr. fut renouvelée au budget du même département en 1847.

En 1846,1a Chambre inscrivit également, à Tunanimité, pour les Echanges Internationaux, 5ooo fr. au budget du Ministère de la Justice et 3,ooo fr. à celui du Ministère de TAgriculture et du Commerce. Les Ministères d^ la Guerre, de la Marine, de l'Intérieur, des Travaux Publics, ayant à ce moment leurs budgets clos, ne purent rien accorder à M. Vattemare pour l'exercice 1847 ) ™^i^ des subventions avaient ^té formellement promises pour Tannée suivante. Toutefois le Ministre de la Guerre; dans le but de marquer son adhésion et ses sympathies, remit à M. Vattemare une somme de 3000 fr. pour contribuer aux frais du voyage que ce dernier devait entreprendre en Amérique, au mois de mai 1847.

ment de M. Vattemare n'a plus été assez grand pour contenir les présents qui lui étaient adressés chaque jour, en quelque sorte, pour l'Amérique. Trois pièces ont été louées dans la maison attenante à celle quUl habite. Elles étaient pleines au commencement de 1847.

M. Vattemare voyant ainsi s'accumuler les volumes, les cartes, les estampes, les médailles, les statuettes, toutes les productions de la science, de la littérature et des arts, conçut alors la pensée de les prései^ter lui-même aux États de l'Union américaine. Son œuvre n'avait été pour ainsi dire qu'ébauchée dans son premier voyage; il était justement jaloux de l'achever (i).

Le 10 mai 1847, ^^ (^* Vattemare) partit avec cinquante et une caisses, pesant ensemble ii5oo kilogrammes. Il en a coûté à M. Vattemare, pour le fret seulement, du Havre à New- York, 160 dollars (goo'fr. environ).

Sur la proposition de M. de l'Espée, les compagnies de chemins de fer de Paris à Rouen et de Rouen au Havre lui avaient accordé le transport gratuit de ses bagages (2). Au moment du départ, il reçut, avec la décision du conseil d'administration, une carte de circulation pour lui-même.

Dès son arrivée à New- York, M. Vattemare a eu une occasion sérieuse de faire l'expérience des dispositions où il allait trouver les 'gouvernements et les citoyens. A peine débarqué, il se présenta à la douane pour y régler l'affaire délicate de l'entrée de ses caisses dans la ville. On lui répondit que, suivant les prescriptions du tarif, il aurait à payer un droit de 4,5oo dollars (un peu plus de 23,ooo francs). Il n'avait pas tant d'argent dans son portefeuille. Il dut laisser les caisses à l'entrepôt; car la douane, liée par un bill récent, était inflexible. Ce fut le jour même un événement pour la ville de New- York. Les négociants, à la Bourse, proposèrent d'ouvrir une souscription pour satisfaire les exigences du fisc; les autres, et parmi ceux-ci M. Edward Curtis, ancien directeur de la douane, de payer la taxe de leurs propres deniers. En même temps, M. le consul général de France s'empressa d'informer de l'incident le ministre français, qui répondit par une lettre officielle dans laquelle, usant du privilège attaché à sa qualité, il réclamait les caisses en son nom. M. Vattemare fut très touché de toutes ces marques d'intérêt; mai» il refusa et les offres des négociants et la lettre de l'ambassadeur.

Toutes les fois que des objets d'échange étaient arrivés d'Amérique en France, le gouvernement en avait permis l'entrée en franchise. M. Vattemare pensa qu'il était de son devoir de faire valoir cet exemple auprès des ministres de l'Union américaine. Il lui sembla que si, par là, il obtenait que ses caisses fussent exemptes de tous droits, il y aurait au cas particulier un acte de courtoisie envers la France et, en thèse générale, un précédent qui pourrait servir à établir entre les deux pays le principe d'une réciprocité entière en matière d'échange. Il en écrivit donc directement au ministre des finances. Il lui fit connaître les décisions prises en des circonstances semblables par

(i) Au moment de son départ, le comte de Lowenhielm fit remettre à M. Vattemare, au nom du gouvernement suédois, une caisse de livres, en le priant de créer des relations d'échanges entré la Suède et les Etats-Unis.

(2) Nous avons appris que les Compagnies de Chemins de fer ont, depuis la reprise des échanges en 1873, refusé toute réduction sur leurs tarifs ordinaires.

M-. le directeur général des douanes françaises. La réponse fut que ses caisses étaient affranchies non seulement de la taxe, mais encore de tous frais de débarquement, de transport, d'emmagasinage, etc.

A quelques jours de là, le conseil municipal de New-York dut envoyer une députation au devant de M. Polk, en tournée présidentielle. M. Vattemare fut prié de prendre place dans le cortège. Il eut, à cette occasion, la satisfaction de recevoir les compliments du président, qui l'invita à saisir le premier moment favorable pour venir causer avec lui de ses travaux et de ses succès.

La législature de l'État n'était pas assemblée; il n'y avait donc à s'occuper des échanges que dans des visites, des conférences et des meetings. M. Vattemare ne s*y épargna point. Puis, profitant du temps qui lui était laissé, il parcourut successivement quelques villes de l'Union : Boston, Augusta, Bangor, Portland, Pringefield, Westpoint, etc. Partout il reçut l'accueil le plus bienveillant, le plus cordial. A Portland, le maire et le conseil municipal convoquèrent les habitants pour lui faire une réception solennelle. Quand il voulut quitter Bangor, le maître de l'hôtel où il était descendu lui annonça que toutes les dépenses de son séjour avaient été acquittées par le trésorier de la ville. Lors de son retour à New-York, le conseil municipal se chargea de ses frais de résidence depuis le jour de son débarquement; et parce que M. Vattemare avait antérieurement déboursé 36 dollars, on le força de les reprendre. Je devrais nommer toutes les villes, car toutes lui furent hospitalières avec le même empressement, avec la même grâce. — « Vous êtes, lui disait-on, l'hôte de l'Amérique, elle. »

Les résultats de ce deuxième voyage ressemblèrent à ceux du premier. Dans le cours de 1848, M. Vattemare expédia en France quarante-cinq caisses de livres, cartes et plans, monnaies, spécimens d'histoire naturelle, modèles de vaisseaux et d'armes (i) etc. Dans les caisses de livres se trouvaient notamment les travaux du Congrès de 1798 à 1848, et des collections complètes d'ouvrages relatifs à l'histoire, à la littérature des États-Unis et aux sciences théoriques et industrielles.

Par un bill du 26 juin 1848,1e Congrès avait chargé le comité de la bibliothèque de nommer un agent, qui devrait effectuer les opérations d'échanges entre la France et les États-Unis. Le comité désigna à l'unanimité M. Vattemare, qui fut investi de ces fonctions le 25 juillet suivant. Il fut en outre résolu par le Congrès (bills des 26 juin et 1 1 juillet), que tous les documents et objets, transmis par cet agent aux États-Unis, seraient reçus dans les ports de l'Union francs et quittes de tous

(0 Par autorisation de M. J. Y. Mason, ministre de la marine, du 23 mai 1848, des modèles de vaisseaux et d'armes avaient été remis à M. Vattemare.

droits, et que ses lettres et paquets ne donneraient lieu à aucune

taxe.

Pendant le séjour de M. Vattemare en Amérique, P Assemblée Nationale de 1848 efifaçait en France les crédits qui avaient été accordés en 1846 et 1847 pour les Échanges Internationaux.

C'était, sinon supprimer, du moins disloquer Pœuvre des échanges, en lui enlevant ses principales ressources et le prestige de l'appui que lui prêtait le Gouvernement. Les années suivantes sont marquées par certaines tentatives, ainsi que le constatent le « Rapport de M. Vattemare au Ministre de l'Instruction Publique, du i3 janvier i85i, sur les échanges de livres entre la France et l'Amérique (i) », et sa « note » (2) du 2 avril de la même année, à l'Assemblée Nationale sur le même sujet. Plus tard ses demandes furent prises en considération au Ministère d'Etat, où on alla jusqu'à rédiger un projet de décret : mais tout cela n'eut aucun résultat administratif.

Il y avait là plus que des désillusions ; cependant, livré à ses propres forces, à ses seuls moyens, M. Vattemare n'en continuait pas moins ses travaux avec courage. Il vit à la fin sa santé et son œuvre défaillir et écrivît, le 29 février 1864, ^ ^' Duruy, Ministre de l'Instruction publique, une lettre (3) d'où s'exhalent sans amertume, la crainte et le regret de voir sur le point d'être anéanti, faute de la protection du Gouvernement, un « travail de Sisyphe » qui avait duré trente et un ans. Rappelons-nous que M. Vattemare n'avait été soutenu que par la grandeur et l'élévation de son idée et par la ferme volonté d'être utile, non pas seulement à ses compatriotes, mais à la grande famille humaine. « Apôtre » d'une généreuse conception, il était devenu fanatique pour la réaliser, et n'avait reculé devant rien de ce que pouvaient inspirer le courage, l'abnégation et le dévouement.

Cette lettre du 29 février, M. Vattemare l'a dictée de son lit de mort : sentant qu'il n'a plus que quelques heures à vivre, il veut à tout prix placer sous le patronage de l'État son œuvre utile, son œuvre toute fondée, afin qu'elle ne disparaisse pas avec lui. L'État, en même temps qu'il eût assuré l'avenir de cette institution, ne devait-il pas la vivifier par les immenses ressources dont

(i) Extrait du Moniteur universel du i*' novembre i85i ; i brochure in«8o. (d) Paris, imprimerie H. Simon Dautreville et O*, i85i; i brochure in-8«, (3) Lettre citée plus haut (Voy. la note de la page 14).

il disposait et la mettre à même de rendre tous les services que Ton en attendait? M. Vattemare retrace alors brièvement au Ministre Porigine et les progrès des échanges, et, par délicatesse, il les laisse apprécier par des tiers. Après avoir cité quelques-uns des nombreux encouragements qui lui ont été prodigués, il continue ainsi : « Diaprés ce qui précède vous comprendrez sans peine, Monsieur le Ministre, qu^en m'attachant avec acharnement à la réalisation du système d^Échange International, j'ai entretenu la conviction que je ne poursuivais pas une chimère. Et si, ainsi que le dit Pillustre M. Guizot (i), plus de trois cent mille volumes, un nombre considérable d'objets d'art, d'histoire naturelle et d'industrie, des milliers de graines et de boutures ont été échangés entre la France et diverses nations des deux hémisphères, par les efforts isolés d'un homme sans nom et sans fortune, que ne serait-on pas en droit d'attendre de semblables relations, aussitôt qu'elles seraient placées officiellement sous l'égide du Gouvernement français et établies enfin sur une échelle en rapport avec leur importance?

j> L'Angleterre, les Pays-Bas, l'Espagne, la Suisse, le Gouvernement Pontifical, l'Italie, la Turquie, la Perse, les Indes anglaises et néerlandaises, le Mexique et le Chili ont accepté avec empressement les principes du système d'échange et participent depuis longtemps à ses avantages. Ainsi que Votre Excellence a pu le voir dans le rapport de M. Guizot, le Gouvernement Fédéral et tous les États septentrionaux et méridionaux de l'Amérique du Nord ont adopté par des lois et ont reconnu officiellement notre agence, fondée à Paris, comme point central de leurs relations intellectuelles ; et le gouvernement des Pays- Bas a fait de même en me nommant son agent pour les échanges internationaux. La Belgique a adopté des mesures à peu près semblables.

y> Quant à la France, qui doit retirer du système d'échanges les plus grands avantages, il est impossible, Monsieur le Ministre, de douter de ses sympathies, surtout après les témoignages qui m'ont été donnés, etc..

» Ainsi, vous voyez. Monsieur le Ministre, que l'impulsion est donnée, que le mouvement des échanges est accepté, encouragé par le zèle des particuliers et par la puissance publique;

(i) Dans la séance de TAcadémie des Sciences morales et politiques di^ 34 février i855,

que le système d'échanges tend à devenir ce qu'il doit être, un lien intellectuel entre les nations, un instrument de civilisation et de progrès. C'est, aujourd'hui, plus qu'une idée, une théorie, c'est un fait. On peut en mesurer, dès à présent, la portée pour l'instruction des peuples, pour l'avancement des sciences, pour le bien de l'humanité. Croyez, monsieur le Ministre, que si tant de personnages éminents, tant de pouvoirs publics, se sont montrés accessibles à mes sollicitations, c'est qu'il y a une sorte de conscience universelle qui s'attache à l'accomplissement de cette œuvre, comme à une espérance de grandeur et de gloire pour les nations.

» Pour moi, Monsieur le Ministre, j'ai poursuivi la réalisation de cette grande œuvre aussi loin qu'il était possible à un homme isolé de le faire; maintenant mon âge, l'épuisement de mes forces et une douloureuse maladie, causée par des travaux incessants, m'empêchent de la soutenir avec toute l'énergie nécessaire, et l'aide du gouvernement de mon pays lui devient indispensable. Il est donc réservé à Votre Excellence d'établir sur des bases immuables cette œuvre de civilisation, traité pacifique qui n'agitera ni les passions, ni les intérêts; mais qui pourtant ne sera pas sans lustre ; car les monuments élevés au bien-être des peuples le sont aussi à la gloire de ceux qui les ont fondés.

» Si, comme j'ose l'espérer. Votre Excellence prend la réalisation de cette pensée sous son égide et lui donne un corps, je mets à sa disposition le peu de forces qui me restent, en même temps que le résultat de ma longue expérience, ainsi que toutes les archives (i), registres, catalogues, etc., etc., de mon agence, et de plus les quelques milliers d'ouvrages étrangers qui restent encore à distribuer, en un mot, tout le matériel de cette agence.

» Plein de confiance dans votre patriotisme éclairé, j'attends, en pleine sécurité, les plus heureux résultats de la démarche que j'ose faire en ce moment. »

(i) Les Archives de TAgence centrale des Echanges Internationaux sont composées de près de six mille pièces, discours, décisions, actes émanant de législatures, lettres de souverains, présidents de républiques, de ministres, de cours de justice, de conseils municipaux, du clergé des diverses communions, adresses d'assemblées populaires d'universités et autres corps savants et industriels, de chambres de commerce, ainsi que d'un nombre considérable de lettres d'hommes les plus illustres dans la politique, la jurisprudence, la législation, la littérature, les sciences, les arts et l'industrie de tous les pays des deux hémisphères, qui ont accepté les principes du système d'échange.

(Extrait d'une note de M. Vattemare.)

Ces dernières supplications restèrent sans effet, et Pœuvre des échanges mourut avec son créateur.

M. Vattemare, qui avait eu raison quant à la théorie, ne commit-il pas une erreur de pratique en voulant constituer une « Agence Centrale Universelle des Échanges Internationaux»? Nous sommes portés à le croire, car c^était une conception trop vaste pour être réalisable. Où trouver, en effet, un chef d'agence assez universel, assez puissant pour diriger les échanges entre tous les peuples? D'un autre côté, l'administration française pouvait-elle, dans ces conditions, prendre la succession de M. Vattemare? Evidemment non, car elle-eût été obligée défaire des opérations d'échanges pour le compte des autres gouvernements. Il fallait alors renverser de fond en comble le système organisé et établir que les échanges seraient entrepris et soutenus par chaque État, soumis à des règlements intérieurs dépendant des ressources et des besoins de chacun, mais régis par des conventions internationales ayant un caractère d'unité parfaite. C'étaient des programmes à élaborer, des propositions à lancer et à défendre, des adhésions à recueillir. Le chemin se présentait hérissé des difficultés les plus longues et les plus pénibles, et personne n'osa s'y engager.

Je ne cite que pour mémoire des essais particuliers, tels que ceux de M. de Reiffenberg, en Belgique, en vue d'établir des échanges, essais louables, mais qui ne furent suivis d'aucun résultat important.

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