‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 114 sur 135 · ANNEXE VII. RELATIONS D’ALEP AVEC L'INTÉRIEUR DE L'ASIE · texte numérisé non relu

ANNEXE VII. RELATIONS D’ALEP AVEC L'INTÉRIEUR DE L'ASIE

raient pas de s'opposer à son passage, s'ils le connaissaient. » Suivant ce sage conseil, Gardane prend les plus ingénieuses précautions pour égarer les Turcs sur sa qualité et sa destination et ne pas être traversé dans son voyage. « On a fait après son départ, rapporte encore Péleran, bien des perquisitions de la part des Turcs pour savoir ce qu’il était devenu. Mais j’ai tout lieu d’espérer qu'ayant le temps devant lui, il fera son chemin quand on voudra l’arrêter, comme on m'a fait entendre qu'on le ferait. » Péleran se faisait des illusions. Gardane fut arrêté à une journée d’Alep, en rase campagne. Le mystère dont lui-même et sa suite s'étaient entourés les avaient fait prendre par le Grand-Douanier d'Alep pour des espions autrichiens. Le Grand-Douanier avait expédié au Pacha d’Ourfa, «inquisiteur de ce pays-ci », dit Péleran, l’ordre de les arrêter : ce qui fut fait. Péleran fit aussitôt prévenir le Pacha d’Ourfa de leur qualité, obtint pour eux des adoucissements à leur détention, la restitution des chevaux et des effets qui leur avaient été enlevés et jusqu’à leur mise en liberté, mais à la condition que le Consul et la nation d’Alep se rendissent chez le Cadi de la ville pour se porter garants des personnes de Gardane et de sa suite, jusqu’à ce que la Sublime Porte eût statué. Les lettres royales qui accréditaient Gardane auprès du Roi de Perse ou Sofi ayant été trouvées sur lui et traduites au Pacha d'Ourfa et au Cadi d’Alep, ceux-ci écrivirent une lettre au Kiaya du Grand-Vizir, à qui il appartenait de décider du sort des voyageurs. En août 1716, le Cadi et les autres puissances d'Alep les envoyèrent réclamer à Péleran, qui les hébergeait, et, comme celui-ci tardait à les livrer, le Serdar et ses janissaires vinrent s'emparer d'eux. Un Capigi-bachi était, en effet, arrivé de Constantinople, porteur d’un commandement du Sultan, ordonnant que Gardane et ses gens fussent conduits à Constantinople sous la conduite de ce Capigi. De là, ils devaient être dirigés sur le camp du Grand-Vizir, qui se trouvait aux armées, vers la Hongrie. « Ils iront à petites journées, écrit Péleran, sans chaînes, ni cordes, en liberté, mais bien escortés ». Le sac contenant les lettres de créance et les instructions de Gardane avait été violé, puis scellé du sceau du Cadi. Peut-être aigri par sa mésaventure, à moins qu’il n’eût lieu de supposer qu’une indiscrétion des députés d'Alep avait éclairé les Turcs sur sa qualité et sa destination, Gardane s’était horrible ment disputé avec ces députés pendant son séjour chez Péleran, après son arrestation.

Comme pour les marchandises et pour les personnes, Alep était une voie pour les correspondances, les informations, les nouvelles. Le Consul de France à Alep acheminait à leur destination les dépêches de la Cour pour ses agents en Perse, quand elle en avait, les rares courriers des missions catholiques dans cet Empire, les plis de la Compagnie des Indes pour son représentant à Bassora. C'était seulement très rarement que la Cour ou la Compagnie des Indes expédiait par cette voie des dépêches à nos établissements de l’Hindoustan : la voie normale était, pour cette correspondance, celle du cap de Bonne-Espérance; dans la seconde moitié du siècle, il fut fait un certain usage de celle de Suez et de la mer Rouge. Réciproquement, nos Consuls à Alep recueillaient très fréquemment des nouvelles de Perse et les transmettaient à Versailles. Leurs rapports, tant au Secrétaire d’État de la Marine qu’à la Chambre du commerce de Marseille, notamment ceux de Monhenault, Arasy, Thomas, abondent en informations de cette nature, entre 1730 et 1755, époque de guerres turco-persanes et de troubles dans toute la région de l'Iran. C'est au point que la correspondance consulaire d’Alep pourrait constituer une des sources de l’histoire de Perse.

Soit qu’on n’en reçût pas d’autres à Versailles, soit qu’elles y arrivassent les premières, les nouvelles de Perse transmises par le Consul de France à Alep étaient fort appréciées de la Cour. Parmi les «rapports au Roi », que les bureaux de la Marine composaient avec des extraits de correspondances diplomatiques et consulaires, et que le Ministre lisait au Conseil de Sa Majesté, figurent assez souvent des passages démarqués des lettres du Consul français à Alep. Ainsi en 1745, à propos de la guerre que se font alors Turcs et Persans; ainsi en décembre de la même année, quand ce Consul a écrit que Thamas-Kouli-Khan allait s’avancer avec une armée nombreuse vers Diarbékir et

marcher ensuite sur Alep. « Cette nouvelle, observe le rapporteur, a jeté la consternation dans cette

dernière ville, mais le peuple paraît encore plus affligé de l’arrivée du Grand-Vizir avec son armée, :

qu’on a annoncée et qui causera la ruine entière de ce pays. » Vers la même époque, sont résumées

dans un de ces rapports au Roï deux lettres écrites, le 21 septembre 1742, « du camp du Roi de Perse.

auprès de Derbent aux monts Caucases », par un capucin qui, ayant gagné la confiance de ce monarque en le guérissant d’une maladie, en avait profité pour obtenir la protection royale en faveur des missionnaires de son ordre, en avertissait notre Consul à Alep et le renseignait sur les succès de Thamas-Kouli-Khan.

Le Consul à Alep transmettait aussi à Versailles des nouvelles du golfe Persique et des Indes. Il les recevait soit de l’évêque de Babylone, soit du négociant français Rousseau, soit de marchands vénitiens, soit enfin de personnalités qui, allant en Perse ou aux Indes, passaient par Bassora après s'être arrêtées à Alep. Ainsi l’évêque d’Ispahan écrivait-il de Bassora à Petro de Perdriau, Consul à Alep, le 24 juin 1769, en lui annonçant «le peu de succès d’une ambassade anglaise auprès de Kérim- Khan, la mauvaise réussite des expéditions des Anglais contre le Cheikh Soliman Chiaby et contre

Mirmahana, qui a su se moquer de leurs escadres et de toutes leurs forces, les ayant obligés à se retirer avec pertes et dommage considérable, après les avoir battus et leur avoir pris, à la vue de

leurs escadres, un bateau marchand venu de Bengale ». Dans la même lettre, l’évêque d’Ispahan relatait l’apparition devant Ormuz de bâtiments de guerre anglais, dont un des plus gros avait sauté en l’air, la présence à Bassora d’une petite escadre britannique, celle à Mascate d’une frégate battant pavillon de la même nation, l’arrivée à Bassora de deux vaisseaux venus des Indes et l'annonce de deux autres attendus, l’un du Bengale et l’autre de Surate. Certaines de ces nouvelles étaient confirmées à notre Consul à Alep par Rousseau dans les termes suivants : « Les nouvelles de l'Inde sont qu'Haider-Ali-Khan continue de faire la guerre aux Anglais, que les Français du Bengale voulaient envoyer ici un vaisseau, mais que les Anglais y ont mis empêchement, Les Anglais entretiennent ici une petite escadre. Ils attendent quelques vaisseaux de Bombay. Il y aura cette année trois vaisseaux de Bengale ». Ainsi était-ce par l'entremise du Consul de France à Alep que la Cour de Versailles était mise au courant de l’activité commerciale anglaise dans le golfe Persique et des premières manifestations d’une activité politique et militaire, de la part des Anglais de l'Inde, sur

les deux côtes, arabique et persane, de ce golfe. Ce-fut souvent par la même voie qu’elle reçut, pen=

dant la guerre de sept ans et pendant la guerre franco-anglaise de 1778-1783, les premières nouvelles de ce qui s'était passé aux Indes, soit entre les Français et les Anglais, soit ensuite entre les ÉD et leurs adversaires hindous, comme Haïider-Ali et Tippoo-Sahib.

Les intermédiaires habituels du commerce entre Bassora et l’Inde, entre la Perse et les villes turques d’où les caravanes partaient pour Alep, étaient généralement des marchands arméniens. Par le canal des mêmes parvenaient le plus souvent aux informateurs du Consul de France à Alep les nouvelles qui lui étaient communiquées.

Il arrivait que la Cour nommât intentionnellement au Consulat d'Alep des sujets connaissant déjà bien le commerce et les affaires de l’Inde, de l’Irak et de l'Iran. Ainsi Petro de Perdriau, nommé à ce poste en juin 1768, était un ancien agent de la compagnie des Indes à Bassora. Il y fut envoyé par le duc de Praslin, qui, ainsi que nous l’avons signalé dans notre récit, tenta de ranimer le commerce franco-indien par Alep et le golfe Persique. Praslin, annonçant à la Chambre du commerce de Marseille le passage du nouveau Consul par cette ville pour s’y embarquer, disait l’avoir chargé

de «s’entretenir avec elle de tout ce qui peut intéresser en général le commerce du département d'Alep et de concerter surtout les moyens de profiter de la position avantageuse de cette Échelle

pour étendre le plus qu’il sera possible le débouché de nos marchandises ». Quand la charge de Consul de France à Bagdad fut confiée à l'évêque de Babylone, c’est par les

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