L'INSPECTION DE BENOIST DE MAILLET
se conformant probablement à ses instructions, se déroba aux réceptions grandioses que Turcs et Français lui préparaient. Comme il se rendait de Saint-Jean-d’Acre à Seyde par voie de terre, « Je reçus en chemin, dit-il, deux exprès de M. Poulard (Consul à Seyde), par le dernier desquels il m’apprenait qu’il m'avait ménagé une entrée de Pacha; que celui qui commande à Seyde devait envoyer à ma rencontre son Kiaya avec deux ou trois cents hommes, dont sa maison est composée; qu’on me recevrait sous les tentes mêmes du Pacha, à une heure de la ville, où j’entrerais précédé de toute cette pompe et de ses instruments, au bruit du canon du château, et que déjà tout le peuple se préparait à sortir de la ville pour voir cette cérémonie. Comme je ne crus pas qu’il convint au bien de l’Echelle, ni pour d’autres conséquences, que cela se passât de la sorte, je fis savoir à M. Poulard que je voulais entrer incognito et que, pour cela, je n’arriverais qu’à une heure de nuit, ce que je fis le lendemain. » Il fallait beaucoup d’abnégation pour décliner, avec une entrée si flatteuse, un spectacle si pittoresque : 1l est vrai que Maillet, très longtemps Consul en Orient, pouvait être blasé sur les cortèges, les cavalcades, les fantasias et les réceptions sous la tente. Il poussa la discrétion jusqu’à refuser de rendre visite au Pacha de Seyde, Osman, autrefois Capitan-Pacha 1 et mari d’une sœur du Sultan, prétendant qu’il n’avait pas vu celui du Caire et ne voulait pas voir ceux de Tripoli et d'Alep. Mais, pour effacer l'effet de ce refus, il fit présenter à Osman une pendule, dont le Pacha se montra très satisfait. Aussi, « lorsque je m’'embarquai à Seyde, raconte-t-il, pour aller joindre les vaisseaux du Roi qui s'étaient rendus à la vue de ce port, le Pacha me fit-1l saluer de quatre coups de canon, tandis que je passais sous la forteresse, Ayant divisé le salut de neuf coups de canon qu'il fit tirer ainsi : cinq coups pour les vaisseaux du Roi, et ayant fait faire une pause d’environ deux minutes, il en fit tirer quatre autres, qu’il dit au sieur Tussac, premier drogman, être pour moi. Les vaisseaux du Roi répondirent à ce salut de neuf coups de canon. »
S'il évitait les honneurs exceptionnels que lui destinaient les Tures, à plus forte raison Maillet dissuadait-il les nations de lui organiser des réceptions trop coûteuses. En racontant au conseil de Marine l’arrivée de l’Inspecteur à Tripoli, le Consul Monhenault rapporte qu’il aurait pu obtenir du Pacha de la ville les mêmes honneurs jadis rendus à Gastines, mais qu’il avait obéi à ses instructions en s’abstenant d’obérer le budget de l’Echelle à l’occasion de la visite de Maillet. Il se borna donc à faire en sorte que les six tours de la place saluassent les vaisseaux français de deux coups de canon chacun; lui-même vint, à la tête de la nation, recevoir Maillet au débarcadère et accueillit Duquesne de la même manière le lendemain.
L’Inspecteur et le Commandant continuaient à se montrer l’un envers l’autre extrêmement jaloux d’honneurs et de pouvoirs. Non seulement Maillet s’opposa à ce que Duquesne l’accompagnât « dans les Echelles éloignées de la Marine », mais il
4, C'est-à-dire Grand-Amiral de Turquie,
refusa de lui communiquer les informations qu’il y avait recueillies. Aussi Duquesne le fit-il suivre à Alep par un de ses officiers, M. d’Héricourt, non sans regretter de n’avoir pu s’y rendre en personne, parce que, certaines questions divisant les nations française et anglaise, il lui revint que « M. de Maïllet n’avait cherché qu’à les aigrir de plus en plus. » Susceptibilités et rivalité ne désarmèrent donc ni d’une part ni de l’autre, et, si l’on songe que la tournée dura près d’un an, on est conduit à présumer que le diplomate et le marin s’en gâtèrent bénévolement le plaisir.
Un différend d’un autre genre nous montre l’Inspecteur dans son rôle d’arbitre entre les Consuls et les marchands. L’arbitre, bien qu’ancien Consul, n’est pas, comme on pourrait le croire, suspect de partialité envers le représentant du pouvoir central. Les ordonnances provisoires que Maillet rendit à Alep ne donnèrent pas toujours satisfaction au Consul Péleran, qui écrivait au conseil de Marine, en réfutant une requête présentée à l’Inspecteur par les députés de la nation : « C’est l’unique fruit de ses perquisitions qui soit venu à ma connaissance; s’il emporte d’autres plaintes contre moi, il aurait dû me les communiquer pour que j'y répondisse, et son silence là-dessus les doit rendre fort suspectes. » Maillet ne se faisait pas scrupule en effet d’avertir le conseil de Marine de tout ce qu’il trouvait à reprendre dans la conduite des Consuls. L’assiduité à leurs fonctions, un état de maison convenable, mais simple : telles sont les deux considérations auxquelles il s’arrête de préférence. Il reproche à Monhenault de s’être choisi « à plus d’une journée de Tripoli une habitation dans le Mont-Liban, où 1l passe quatre ou cinq mois tout de suite, au point qu’une affaire ayant succédé un jour de samedi, il ne put être de retour à Tripoli que le mardi suivant... Pendant le séjour que j'ai fait à sa maison, ajoute Maillet, il a toujours eu beaucoup d'officiers à sa table et beaucoup de domestiques, et il faisait état de faire payer à la nation ces dépenses, qu’il monte fort haut. » On voit que les Consuls avaient dans l’Inspecteur un hôte dangereux et un témoin souvent indiseret. Ce qui excuse en quelque sorte l’indiscrétion de cet hôte et témoin, c’est qu'il offrait toujours au Consul de lui payer une pension de trois sequins par jour. Voici comment un Consul, Péleran, accueillit cette offre : « Je ne jugeai pas qu’il me convint de commencer à être aubergiste en cette occasion et c’est ainsi que je m’en expliquai à M. de Maillet pour répondre à sa proposition. »
Avant son retour en France, de l’île de Nio, où il avait fait escale, Maillet adressa au conseil de Marine, en janvier 1719, des mémoires particuliers sur chacune des cinq grandes Echelles qu’il avait visitées dans le Levant, ainsi qu’un mémoire d’ensemble sur le régime des Echelles, en vue du règlement général que préparait le conseil. À son arrivée à Marseille, il tint de nouvelles conférences avec la Chambre du commerce et proposa au conseil une autre constitution de ce corps. Enfin, il envoya au comte de Toulouse un état des dépenses de chaque Echelle et un projet de règlement en dix-sept articles. De son côté, Duquesne fit un rapport détaillé, qui contient sur la protection accordée aux caravaneurs, sur la concurrence étrangère, sur les garan-