L'ADMINISTRATION DES ÉCHELLES
De la part des vice-consuls ou Consuls d’une même circonscription, Maurepas exige une obéissance passive aux ordres du Consul-chef : « S'il était capable de vous en donner qui fussent contraires aux règlements et au bien du service, vous ne seriez point responsables des suites qu'ils pourraient avoir 1. » En retour de leur soumission à leurs supérieurs, le Ministre leur assure celle de leurs ressortissants : « Toutes les personnes qui composent un Consulat sont, écrit-il, pourvues et entretenues par le Roi; la nation, pour le service de laquelle elles sont établies, leur est subordonnée et leur doit surbordination. » |
Ni Maurepas, ni Praslin ne cessèrent de demander aux députés de la nation la plus scrupuleuse exactitude dans la comptabilité des Echelles, qu’ils se faisaient soumettre après la révision des états de recettes et dépenses par la Chambre du commerce. Ceux qui se rendraient coupables de négligence dans leur correspondance commerciale, financière, administrative avec la Chambre seraient privés de leur traitement, tenus responsables des dépenses extraordinaires faites sans qu'ils en eussent rendu compte, ou même rappelés en France. Le Ministre ne tolère pas qu'aucun député prenne des libertés avec la soumission due aux décisions de ses chefs hiérarchiques. Un député a-t-il transmis en France une protestation contre une mesure décidée par l'Ambassadeur du Roi? « Comme s’il était permis, lui écrit Maurepas, de ne point se conformer aux ordres que les Ambassadeurs donnent avec connaissance de cause sur les affaires concernant le commmerce! Cette démarche me fait juger que l'esprit d’insubordination et de cabale règne toujours parmi les nationaux de votre Echelle. »
Tant de zèle et d'activité procédaient du désir de développer un commerce que les Ministres considéraient comme d’un intérêt vital pour la France. « L’attention particulière, écrit Choiseul-Praslin à la Chambre ?, que je me propose de donner à tout ce qui pourra rendre mon ministère avantageux au commerce de votre place et à celui du Levant me fait envisager avec regret la situation forcée où l’un et l’autre se trouvent par une suite inévitable des événements de la guerre, mais avec le désir et l’intention de ne négliger aucun des moyens qui dépendront de moi pour y apporter le remède, la protection et les encouragements possibles, jusqu’à ce que des circonstances plus favorables permettent de travailler plus efficacement à redonner à cette partie essentielle sa première activité. »
Si l’administration des secrétaires d'Etat de Louis XV pèche par quelque endroit, c'est par excès de minutie, d'intervention, de rigueur, plutôt certes que par négligence. Jamais ordonnances ne furent interprétées plus strictement ni exécutées plus à la lettre que celles du Levant sous Maurepas, Machault, Berryer, Rouillé ou Praslin. Afin d'exercer plus commodément sa surveillance et, pour ainsi dire, sa haute police sur les résidents, le Ministre veut les connaître nominalement. En 1731, Maurepas en demande la liste exacte avec l'indication de leur profession, en distinguant négo-
4, 31 octobre 1736, 2, Novembre 1761,
ciants, artisans, commis et domestiques. Se jugeant insuffisamment renseigné, il ordonne en 1733 que pareille liste lui soit envoyée à la fin de chaque année. C'est à la Chambre que Praslin s'adresse en 1763 pour l'envoi d’un « état général de toutes les maisons de commerce existantes dans les Echelles du Levant. » Jamais les demandes de certificats de résidence ne furent examinées avec plus de soin : la demande devient un véritable placet, dans lequel le requérant fait valoir ses services, ses titres et ceux de ses ancêtres !. Quoique le soin de délivrer l'autorisation soit confié à la Chambre, il est rare qu’une demande de résidence dans une grande Echelle ne passe pas par les mains du Ministre. Ici la rigueur s’explique par le dessein, commun à la Chambre-et aux Ministres, de réduire le nombre des négociants des Echelles.
Le Ministre apprend-il qu'il s’est glissé dans les Echelles plusieurs négociants ou artisans français non munis du certificat de la Chambre, sans lequel ils n'auraient pas dû s'embarquer? Ordre est aussitôt donné aux Consuls de refuser impitoyablement tout Français débarquant dans leur Echelle sans ce certificat. C’est le 24 mai 1724 que cet ordre est transmis à tous les Consuls en Levant; Maurepas le renouvelle à l’un d'eux le 14 juin 1736.
Ce petit nombre de sujets du Roi admis à résider dans les Echelles après avoir montré patte blanche, encore le Ministre n’entend-il pas renoncer à les récupérer pour le Royaume. Informé « qu’ils contractent souvent dans le Levant, dit une Ordonnance du 21 mars 1731, des habitudes qui les y attachent pour toujours et leur font perdre l’idée de revenir dans le Royaume pour jouir du fruit de leur travail, ce qui prive l'Etat du bien et des personnes de ces Français », le Ministre arrête qu’au bout de dix années à compter du jour de cette Ordonnance ils devront rentrer en France et les Consuls les y contraindre. Leurs successeurs ne pourront résider que dix ans dans les Echelles où ils les remplaceront. Un an avant l’expiration du terme fixé par l’Ordonnance de 1731, Maurepas ?, sachant que nos nationaux des Echelles ne se disposaient nullement à repasser en France et comptaient sur des délais pour recou-
vrer les sommes qui leur étaient dues par des indigènes, avertit leurs Consuls qu’au-
cun répit ne leur sera accordé, qu'aucune représentation de leur part ne sera écoutée. Que si la crainte de leur porter un trop grave préjudice oblige cependant le Ministre
à leur octroyer ensuite une prorogation de cinq ans, c’est « par grâce et sans tirer à
conséquence pour l'avenir. » De fait, Maurepas tient la main à ne pas laisser étendre sa concession de cinq années supplémentaires et, à l'échéance de quinze années de résidence, chacun doit plier bagages. Cette mesure n’a pas pour seul but d'empêcher l’expatriation indéfinie des Français qu’elle vise; elle répond aussi au désir d’éviter l'encombrement des Echelles, les nouveaux arrivants, joints aux résidents établis
1. En 1733, les sieurs Estelle et Audimar demandent charges municipales de Marseille; que l’un d’eux, « étant.
à aller s'établir à Seyde. Ils représentent au Ministre Echevin au temps de la contagion, a reçu du Roi des que les engagements qu’ils ont pris à cet effet seraient lettres de noblesse et de S. À. R. Mor le duc d’Orléans susceptibles de les ruiner, si Jeur projet n’était pas mis des marques personnelles de sa satisfaction ».
à exécution; que leurs pères ont exercé avec probité les 2. 15 février 1740.