LA SALLE CONSULAIRE. LA CHAPELLE: LA VISITE DES ÉCHELLES
tés et les notables de la nation, de nos jours disséminés dans la ville, venaient chercher le représentant de la France au Consulat, à l'Ambassade ou à la Légation, l’accompagnailent à la paroisse, où il se rendait en uniforme, précédé de ses « Cawass » et entouré de tout son personnel. Le supérieur des religieux desservant la paroisse attendait le cortège à la porte, offrait l’eau bénite à l'Ambassadeur, au Ministre ou au Consul et le conduisait à la place d'honneur. Pendant la messe, les officiants l’encensaient et lui présentaient la Patène et l'Evangile à baiser. Cette cérémonie, qui s’accomplissait au xIX° siècle et au début du xx® avec plus de pompe que jadis, était une des rares et dernières occasions où les Français parussent en corps de nation.
Au xvrrie siècle au contraire, les occasions étaient fréquentes, où la nation paraissait en corps au dehors du khan : l’arrivée d’un nouveau Pacha, une visite à rendre au Gouverneur en fonctions, l'installation d’un nouveau Consul, la tournée d'un Inspecteur, la relâche des bâtiments du Roi, la célébration d’un service religieux pour quelque naissance ou décès dans la maison de Bourbon. Dans toutes ces occasions, la nation se formait en cortège sous la conduite du Consul ou, à son défaut, du premier député, et par ordre de préséance. Ces questions de protocole avaient, aux yeux du Gouvernement, une telle importance, que l’Ordonnance du 3 mars 1781 leur consacrera un titre spécial intitulé : « Relâche des bâtiments du Roi dans les Echelles du Levant, questions de cérémomial, visites, saluts, audiences. »
Chaque année, en effet, un officier de marine était désigné pour aller, avec quelques frégates, visiter les Echelles, observer l’état de leur commerce, recevoir les requêtes des résidents et surtout montrer le pavillon du Roï. Cette tradition se maintint dans les visites qu’à de plus longs intervalles, notre escadre de la Méditerranée alla faire dans les ports du Levant jusqu’à la veille de la guerre de 1914. Mais, en Syrie surtout, les Etats-Majors de nos modernes cuirassés et croiseurs étaient fêtés de manière beaucoup plus brillante que ne le furent dans les mêmes endroits, au xvirie siècle, MM. de Camilly, de Grandpré ou Duguay-Trouin. La parcimonie des Ministres et de la Chambre s’effrayait à juste raison des dépenses que faisaient les Echelles à l’occasion de visites si souvent répétées. « Les dépenses faites tant par les Consuls que par la nation dans différentes Echelles à l’occasion des vaisseaux du Roi, écrit Maurepas, : sont devenues excessives. À l'avenir, les dépenses faites tant par le Consul que par la nation à l’occasion du séjour de vaisseaux du Roi ne devront pas excéder 30 livres par jour pour chaque vaisseau. »
Ce fut d’ailleurs la pensée de tous les Ministres et de la Chambre du commerce, de limiter les frais de manifestations dont ils reconnaissaient pourtant la nécessité, Ils approuvent que leurs nationaux des Echelles affirment et resserrent le lien qui les unit à la mère-patrie en célébrant par des T'e Deum ou par des services funèbres les joies ou les deuils de la famille royale; mais ils ne veulent pas qu’il en résulte des charges excessives pour la caisse des Echelles. « Les dépenses faites pour la réjouis-
4, 147 décembre 1722,
sance à l’occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin, écrit Maurepas, : ont été portées à des sommes exorbitantes, qui augmentent sans nécessité les charges du commerce. » [ls comprennent que le rang du Consul, en même temps que la puissance du pays dont il est le représentant doivent se traduire aux yeux par certains signes extérieurs, tels que les Cawass ou janissaires qui le gardent, les domestiques qui le servent, l’état de sa maison, l'hospitalité qu’il y donne : mais ils préféreraient la représentation sans les frais, ou du moins aux moindres frais possibles. Les Consuls n’avaient généralement pas besoin d’encouragements à faire célébrer des cérémonies religieuses, dans les occasions qui en comportaient; témoin ce Consul d’Alep, qui rapporte dans les termes suivants la commémoration de la mort de Louis XIV : « Je fis faire un service à la paroisse pour le Roi défunt et le Père Armondré, Jésuite, y prononça une très belle oraison funèbre de Sa Majesté. Le lendemain, les Pères de Terre-Sainte firent aussi un service, où l’oraison funèbre fut prononcée par le Père- Curé, et j’en fis faire un autre le jour suivant dans ma chapelle. La pompe funèbre, quoique assez belle, n’a pas été aussi magnifique que je l'aurais voulu, parce qu’on est ici dépourvu d’ornements et des choses nécessaires en pareille occasion. »? Les Consuls pouvaient encore plus se passer d’encouragements à tenir leur rang : ils étaient plutôt portés à en augmenter les obligations, qui profitaient d’abord à leur bien-être. « Il y a à Tripoli beaucoup plus de gens de considération et qui font figure qu’à Seyde, écrit Monhenault. Un Consul de Tripoli est obligé de primer sur eux et sur le Consul anglais, qui est un homme riche de plus de 100.000 écus. Cette nécessité de primer est cause que j'ai dépensé plus de 15.000 francs de mon bien, loin d’avoir pu gagner le sol. »# Mais la Chambre du commerce pensait, non sans raison, que le prestige de la nation se contentait à moins de frais que la vanité des Consuls. « Il est de l’honneur de notre nation, écrivait-elle aux députés des Echelles, de ne rien omettre de tout ce que la bienséance exige en de telles occasions, et il est en même temps de l'intérêt de notre commerce de ne le charger pas plus qu'il l’est, par des dépenses qui ne fussent
pas indispensables. » 4 Toutes les fois que les Français sortent de leur khan, leur individualité est pris
mée par la personne morale de la nation. Celle-ci a des relations fréquentes avec les indigènes; personnellement, ses membres n’en ont pas de suivies. Aux relations habi= tuelles d’un Français avec des Musulmans est facilement attaché le soupçon d’apostasie. Lors même qu’un Français agit, pour son commerce, sans le concours de tous ses nationaux, sans l'assistance d’un drogman du Consulat, sans l’intermédiaire du courtier de l’Echelle, en un mot sous sa responsabilité personnelle et de sa propre initiative, il conserve une sorte de caractère publie : toute injure, tout dommage qui lui sont faits sont une injure ou un dommage faits à la nation; et réciproquement, tout tort qu’il cause est, nous le verrons, imputé à faute à la nation.