LES (ARRANGEMENTS » D
Cette existence nationale et pour ainsi dire collective, c'était à peu près toute la vie de nos marchands dans les Echelles de Syrie et de Palestine. La vie de famille n'existait pas, puisque les résidents ne pouvaient, sauf très rares exceptions, ni amener leurs femmes et leurs enfants, ni se marier sur place. Que pouvait être la vie de société, dans un groupe de quinze à vingt personnes, et sans femmes? Du moins semble-t-il que les marchands vont retrouver leur individualité en s’occupant de leur commerce. I n’en fut plus ainsi à partir du xvitre siècle.
Au début de ce siècle, chaque résident était encore un négociant particulier, indépendant de ses confrères, n'ayant à répondre de ses actes qu’à ses majeurs, c’est-à-dire à la maison de Marseille qu'il représentait. Mais cette indépendance fit naître entre les nationaux d’une même Echelle une concurrence si effrénée, que les indigènes y trouvèrent leur profit, tandis que l’ensemble du commerce français en souffrait. « Il est triste, écrivait le Consul de Seyde :, de voir de quelle manière les Français négocient et engraissent à l’envi l’un de l’autre les Cheikhset les paysans des montagnes, et les femmes qui filent le coton. Il ne dépend que d’eux d’en agir autrement : ils sont seuls et les maîtres d’un marché public et d’un négoce utile, et, au lieu de s'entendre pour le bien général du commerce, 1l semble qu'ils se plaisent à faire augmenter le prix de ces marchés. » A Tripoli, de Syrie, la concurrence dégénérait en véritable discorde : «l’on pousse les choses si fort à bout, rapportait le Consul Monhenault, qu'on en vient jusqu’à de grandes querelles en plein bazar et à se prendre au collet. » Le commerce du Levant étant avant tout un commerce d’Etat, le Gouvernement s’émut des conséquences de cette rivalité entre Français. Dès 1720, Bonnac proposait qu’on déterminât la quantité des marchandises à expédier dans chaque Echelle et qu’on empêchât les marchands d’acheter les retraits et vendre les envois « sans aucun égard pour le prix courant public. » Longtemps combattue par la Chambre du commerce, qui ne l’adopta jamais sans restriction, ? l’idée de Bonnac fut mise à exécution pendant la mission de Villeneuve. Cet Ambassadeur, qui était Marseillais et versé dans les questions de négoce, défendit le projet de Bonnac en économiste pratique, qui n’oppose pas sa théorie à celle de la hberté commerciale, mais qui ne pense pas que le bon ordre et la prospérité des Echelles puissent s’accommoder d’un complet respect de ce principe. « Vous avez raison de dire, écrivait-il à la Chambre, que les négociants pourraient s’en tenir, s'ils voulaient, à négocier en Levant d’une manière réglée; et s’ils le faisaient, il ne serait pas besoin d’arrangements, parce que leur propre conduite en tiendrait lieu. Mais, comme il y en a plu-
sieurs qui ne se tiennent pas dans de si Justes bornes, je crois qu’on ne peut rien faire
1. Février 1718. ignorer la différence qu'il y a entre règle et contrainte,
2, Bonnac avait prévu cette opposition de la Chambre, croient toujours, dès qu’on propose un nouveau règlequi était libérale en matière économique, par principe ment, qu’on en veut à ce qu’ils appellent la liberté de et par expérience des affaires. « Je suis persuadé, écri- leur commerce et qu’on pourrait appeler à plus juste vait-il, que tout changement trouverait de l’opposition titre le désordre ». | de la part des gens de Marseille, qui, ignorant ou voulant
de mieux que de les assujettir à de certaines règles qui les garantissent tous en général du préjudice que pourrait causer, même aux plus sages et aux plus prudents, la conduite de ceux qui manqueraient de sagesse et de prudence. »! Les marchands d’une même Echelle durent former des associations pour l'achat et la vente en commun, à un prix unique, des marchandises d'exportation et d'importation. C'est là ce que Villeneuve et Maurepas appellent « prendre un arrangement » ou « former une ligue » ou, s’il s’agit d’un achat de marchandises, « établir une répartition. » La seule liberté qu'on laissât quelquefois aux nations fut d'arrêter elles-mêmes les conditions de ces arrangements, auxquels elles devaient ensuite se soumettre. Mais la plupart du temps leur résistance força l'Ambassadeur à statuer lui-même.
L’impopularité des arrangements, contre lesquels des protestations s’élevèrent le plus souvent, les fit parfois supprimer. Ainsi les règlements sur la vente des draps furent-ils deux fois abolis; une première fois en 1741, au retour de Villeneuve, ainsi que l’atteste un mémoire intitulé « résultat de ce qui à été convenu et arrêté à Versailles le 25 septembre 1741 entre M. le comte de Maurepas et M. le Contrôleur-général, en présence de M. Fagon, de M. de Villeneuve et de M. Rouillé. » On y lit l’article suivant : «permettre aux nations des autres Echelles que Constantinople de rétablir La liberté des ventes, puisque tous les négociants qui y commercent le demandent. » La seconde fois fut en 1756, au début de l'Ambassade de Vergennes, sous l'influence des idées du célèbre économiste Gournay, déclare un mémoire du chevalier de Sant- Priest. Les deux fois, ces règlements furent rétablis. Rien n'indique que les arrangements pour l’achat des produits des Echelles aient jamais été abolis.
En face de la multitude des Turcs, toujours divisés, qu’il s'agisse de vendre ou d'acheter, vivant côte à côte dans le bazar et jusque dans l’intérieur d’une même corporation sans que, pour cela, ils forment association entre eux, le petit groupe des résidents français, véritable syndicat, dans lequel il fallait, de gré ou de force, abdiquer toute idée de concurrence, offre un contraste saisissant. Ne traitant plus que de concert et par l'intermédiaire du « censal » ou courtier de la nation, les Français paraissent aux Turcs comme mus par un intérêt unique. La conception de Villeneuve, encore qu’on en puisse contester l’utilité pour le commerce, n’est qu’une extension du principe qui réglait déjà tous les autres actes de la nation : «les Turcs ne trouvent” jamais devant eux des Français dispersés, mais une petite France tout entière, puisant sa force dans sa cohésion. »?
V.— A cette solidarité de la nation en face des Turcs, devrait correspondre une concorde parfaite entre ses membres. Mais tant s’en faut qu'elle soit intérieurement aussi unie qu’elle le paraît au dehors. lies rapports des Consuls avec les résidents,