LES DONATIVES. LES AVANIES
Les Ministres et la Chambre s’inquiétèrent du danger dont les exigences croissantes des puissances turques menaçaient les Echelles. Ils tâchèrent d’en enrayer les progrès, en recommandant aux Consuls de se montrer plus récalcitrants aux demandes qui leur étaient adressées. Ils parlèrent même de supprimer graduellement les donatives : « Si les Consuls, écrit l’Archivaire de la Chambre, M. Isnardt, peuvent parvenir insensiblement et sans faire crier à diminuer l’objet des donatives et présents, Je crois qu’ils feront bien, parce que les présents sont proprement un asservissement pour la nation, et je les regarde comme une sorte de redevance dont nous devons nous soulager, si c’est possible ». Maïs les Consuls voyaient dans les donatives un moyen d’aplanir les difficultés et de simplifier les négociations; ils laissaient entrevoir, non sans quelque justesse, les représailles des fonctionnaires frustrés. « Je conviens avec vous qu’il ne faut point accoutumer les Turcs à vendre aux Français, non seulement les grâces qu'ils nous accordent, mais encore ce qu'ils ne peuvent nous refuser en bonne justice, écrit à la Chambre le Consul de Tripolit ». S'ils vous le refusent cependant, que fait-on? Le Consul adresse une réclamation à l'Ambassadeur du Roi, qui obtient au prix de beaucoup de soins et d’argent un commandement du Grand-Seigneur. Mais lorsque ce commandement lui est signifié, le Pacha trouve un moyen de ne pas l’exécuter. « Il paraît donc plus avantageux, conclut le Consul, de terminer les choses avec quelque petite donative, et l’on a la satisfaction de bien vivre avec un Pacha qui vous sait toujours mauvais gré des plaintes qu’on fait parvenir contre lui à la Porte ». Les donatives continuèrent donc à entretenir l'amitié entre les résidents français des Echelles et les puissances du pays.
IT. — Les donatives sont ce qu’on pourrait appeler la part du feu : mais elles ne suffisaient pas toujours à satisfaire la cupidité des gens en place. Les « avanies » en fournissent la preuve. L’avanie, c’est, pour employer une expression moderne, le chantage; c’est une somme d’argent extorquée à la nation sous menace de persécution. Les Pachas prenaient prétexte de n'importe quel grief contre les Français pour exiger d’eux le paiement d’une indemnité, sous peine de vexations dans leurs biens, ou même dans leurs personnes. Aux avanies il n’y a jamais qu’un motif : c’est le besoin d’argent du Pacha. L’impôt foncier n’a pas donné ce qu’il en attendait: la caisse de la nation est sous sa main, il y puise à discrétion. Les prétextes sont innombrables : une infraction réelle ou imaginaire des Français aux usages du pays ou à leurs propres règlements de police; les relations d’un résident avec une femme turque; une raillerie à l'égard de la religion; une querelle entre un marchand et un indigène, etc. L’imagination du Pacha et des autres puissances se donne libre cours
1. Lettre de M. Isnard à M. de Saint-Didier, 127 commis du Ministère de la Marine, 30 août 1776.
dans l'invention des prétextes. « L’Aga du Khan où je loge, écrit le Consul d'Alep. et où logent aussi les Jésuites, alla dernièrement chez eux pour voir de dessus leur terrasse partir le Pacha qui s’en allait ce jour-là. Get Aga, qui est chérif, c’est-à-dire de la race de leur Prophète, s’aperçut en passant qu’un endroit destiné pour les nécessités communes était caché par un rideau de toile verte, couleur respectable parmi ce peuple-c1 et que les seuls descendants de Mahomet ont droit de porter à leur coiffure. Celui-ci, indigné qu’elle fût ainsi profanée à ses yeux, voulut sur le champ en aller porter plainte au chef des chérifs qui n’aurait pas manqué d'en faire les siennes au Gouverneur et au Cadi, ce qui pouvait attirer à ces Pères une avanie qui leur aurait coûté beaucoup... Dès que je fus sorti de la messe, où J'étais quand cela se passait, j'envoyai arracher ce scandaleux rideau et fis en sorte que cette affaire fût étouffée dans sa naissance sans qu’il en eût rien coûté à personne : ». Le Consul a raison de noter que ce n’est pas l’insuffisance du prétexte, mais ses propres démarches qui seules évitèrent aux Jésuites d’être rançonnés.
L'empressement des Turcs à se saisir du moindre prétexte pour infliger uñe avanie à la nation imposait ou aurait dû imposer aux nationaux uné extrême circonspection dans leur conduite. C'était parfois le cas; mais parfois aussi ce ne l'était pas, et les imprudents ou les insouciants trouvaient un encouragement à se passer leurs fantaisies dans l’habitude où l’on était d’en faire supporter les conséquences par la collectivité. Aussi le Gouvernement français dut-il, plus tard, mettre bon ordre à un usage qui avait dégénéré en abus et l’Ordonnance de la Marine de 1781 prescrira aux Consuls de laisser à la charge de celui ou de ceux qui en seraient responsables les avanies qu’une faute particulière aurait provoquées de la part des insatiables Turcs.
A côté des prétextes que l'imagination pouvait partout faire naîtft à volonté, il y en avait pour ainsi dire de classiques : ainsi les prises opérées par les corsaires sur les négociants turcs entraïînaient invariablement des représailles contre la nation française, sous forme d’avanies. Or la présence des corsaires était particulièrement fréquente sur les côtes de Syrie. Malte était le point de départ et le point de ralliement de la plupart de ces « armateurs particuliers », « L'Ordre de Malte s’était transformé. en une vaste entreprise de piraterie,ne s’attaquait plus qu’à la propriété des mécréants et avait remplacé la croisade par la course? ». Les Turcs considéraient-ils l’île de Malte comme une possession du Roi de France, ou voulaient-ils seulement se dédommager de la manière la plus aisée des pertes que les Maltais leur infligeaient? En tout cas, ils rendaient la nation française responsable de toutes les prises effectuées par les corsaires et s’en remboursaient sur sa caisse. À tel point que la principale occupation du Chargé d’affaires du Roi à Malte consistait à négocier avec le Grand-Maïtre la restitution des navires enlevés à des Musulmans et des cargaisons confisquées, et la
4, 14730, 2. A, Vandal, Une ambassade française en One
sous Louws XV;