ÉMEUTES INDIGÈNES. INSURRECTION DE TRIPOLI
gènes se réduiraient à leurs rapports avec ces Gouverneurs. Mais l’autorité des Pachas n’était pas toujours aussi absolue en fait qu’en théorie, soit qu’une insurrection éclatât contre eux parmi les Musulmans, soit qu’ils eussent dans leur gouvernement des peuplades différant des Turcs par la race ou la religion et vivant à leur égard dans une sorte d'autonomie.
Les révoltes, rares pendant cette période où le pouvoir du Sultan était encore redouté, semblent s’être localisées à Tripoli de Syrie. Le peuple de cette ville s’insurge deux fois de suite contre Tbrahim-Pacha et contre son successeur, Osman, en 17311, Malgré les précautions d’Osman, qui connaissait «les dispositions de cette populace fière et turbulente », une bagatelle, — la dispute d’un janissaire du pays et d’un soldat du Pacha qui marchandaïent tous deux une charge de bois, — provoqua dans la ville une émeute sanglante. La bataille se poursuivit dans la rue pendant quatre jours, avec la fureur d’un carnage, et fit beaucoup de victimes.
Dans ces insurrections, les désordres de la rue n'étaient pas seuls à craindre pour la nation française : elle avait à compter avec les exigences des insurgés pendant la lutte, avec les représailles du parti vainqueur après la pacification. En 1731, ce fut le Pacha qui dut capituler, destituer ceux de ses conseillers que lui désignèrent les meneurs de la révolte et même revêtir ceux-ci « de belles hardes et de vestes. » Et «dans cet équipage,escortés chacun de cinquante à soixante janissaires de leurs camarades les plus aguerris », ces audacieux rebelles s’en furent rendre visite aux grands de la ville, aux Consuls étrangers, et recevoir d’eux les présents qu’on faisait aux nouveaux Pachas. « Ils sont venus jouer le même rôle dans notre quartier, raconte le Consul Lemaire, entrant sans facon dans les maisons des Français et s’y tenant jusqu’à ce que le présent qu'ils attendaient leur fit prendre congé. » Mais le crédit dont notre pays jouissait alors auprès de la Porte en imposait même à des sujets révoltés contre elle: c’est sur l'influence du Consul de France qu'ils comptaient pour désarmer la colère du Sultan. Le chef de la révolte, après avoir reçu son présent et pris son café, vint remercier Lemaire et, en l’embrassant, lui dit à l'oreille : « Consul, si vous êtes de mes amis, écrivez à Constantinople en ma faveur. » Lemaire fit en sorte de ne lui donner ni espérance formelle, ni déception, « car il aurait été, dit-il, de la dernière imprudence de ne pas ménager ces chefs mutins, au caprice desquels les Français étaient absolument livrés, le Pacha n’ayant plus qu’un fantôme d’autorité. » Quand M. de Villeneuve lut cette relation, il lui sembla sans doute relire ce qu’il écrivait Jui-même un an auparavant, alors qu'il recherchait les bonnes grâces d’un janissaire et d'un portefaix, devenus, par une révolution à Constantinople, les premiers personnages de l’Empire. Les insurrections de province mettaient aussi nos Consuls dans la nécessité de ménager auprès de ces puissances d’un jour les intérêts français.
L. D’après une relation de la révolte arrivée à Tripoli de Syrie, le 4 avril 1731,
V. — Ils devaient encore plus songer à les défendre auprès de ceux pour qui l’indépendance n’était pas une usurpation éphémère, mais un état permanent, presque un droit : auprès de populations dont la race et la religion faisaient de petites enclaves vassales de la Turquie, comme les Druses, les Maronites et les Mutualis, ou que leurs traditions de vie nomade rendaient : ERPTOPIERE à une soumission effective, comme les Arabes-Bédouins et les Kurdes.
Les trois premiers de ces peuples étaient établis en majorité sur les terres du Pachalik de Seyde. Ils vivaient côte à côte, sans se confondre entre eux ni avec les Turcs, dans un espace relativement restreint. Les Maronites habitaient Baruth et les villages de la chaîne occidentale du Liban, spécialement ceux du canton de Kes-= rouan. Les Druses, plus nombreux ou moins concentrés, occupaient d’autres villages du même massif montagneux, depuis les abords de Tripoli au Nord jusqu’à proximité de Sour et de Seyde au Sud; leur port était Baruth, qui leur appartenait. Les Mutualis, d’abord massés autour de Balbek, dans la plaine qui sépare les deux chaînes du Liban et de l’Anti-Liban, s’avançaient peu à peu vers la mer jusqu’à atteindre, eux aussi, le voisinage de Seyde. Enfin le gouvernement de Seyde, dans sa partie méridionale, servait tantôt d’asile, tantôt de passage aux Arabes sédentaires ou nomades, | à ces Bédouins qui transportent leurs tentes des confins orientaux de la Syrie jus- . qu'aux environs d’Acre et de Caïfa et dont certaines tribus s'étaient depuis longtemps fixées dans le pays de Safed. Ces peuplades qui, sauf les Bédouins, professaient une religion plus ou moins différente des Turcs, étaient plutôt leurs vassaux, leurs tributaires que leurs sujets : ils avaient une organisation politique autonome, sous leurs Cheikhs ou leurs Emirs :. Leurs obligations envers la Porte ottomane se bornaient au paiement d’un impôt foncier, le miry, qu’ils acquittaient ou devaient acquitter entre les mains du Pacha de Seyde. Qu'ils les eussent reçues ou prises, les terres qu'ils cultivaient, les bourgades qu’ils détenaient étaient considérées comme leur étant affermées par le Grand-Seigneur, sans qu'il leur en coûtât d'ail leurs d'autre redevance que le miry, plutôt tribut qu’impôt proprement dit. C’étaient leurs chefs particuliers qui, lorsqu'ils ne le gardaient par pour eux-mêmes en tout ou en partie, versaient ce tribut au Pacha de Seyde pour toute la collectivité qu'ils gouvernaient, Ces chefs étaient, pour les Druses, un Grand Emir, dont le titre et la dignité étaient héréditaires de père en fils aîné dans une famille dont tous les membres se qualifiaient d'Emirs; pour les Maronites, des Cheikhs qui, au xvite siècle, se subordonnaïent à l'autorité de l'Emir des Druses, en la tempérant par leur propre pouvoir sur leurs congénères et par l'influence de leur Patriarche; pour les Mutualis, tantôt un seul Cheikh, tantôt plusieurs, quand ils n’avaient pu se mettre d'accord
1. Voyez Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, t, 1, état politique de la Syrie.