‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 39 sur 135 · POPULATIONS AUTONOMES. LES MARONITES GI · texte numérisé non relu

POPULATIONS AUTONOMES. LES MARONITES GI

pour n’en reconnaître qu’un; pour les Arabes-Bédouins, autant de Cheikhs que de tribus, jusqu’au moment où, dans le pays de Safed et ensuite fort au delà de ce territoire, l’un d’eux s’érigea en une sorte de souverain. Sous leurs divers titres, Emirs Druses, Cheikhs Maronites, Mutualis ou Arabes disposaient d’un pouvoir et de moyens, à la vérité fort inégaux selon l'importance du groupement à la tête duquel ils étaient placés, différents selon qu'ils en partageaient ou n’en partageaient pas le commandement entre plusieurs, variables enfin avec leurs propres mérites personnels, mais généralement suffisants pour que la Porte eût à compter avec eux. Un Pacha voulait-il forcer l’un d’entre eux à payer le tribut, ou tirer vengeance de quelque agression? Les Maronites et les Druses attendaient les Turcs dans les défilés du Liban, sur les contreforts inexpugnables, coupés de cirques et de ravins, que domine le Sannin; les Mutualis se retranchaient dans quelque château-fort aux murailles crénelées, aux tours massives, tel celui qui renfermait les colonnades en ruines des

temples du Soleil et de Jupiter; les Bédouins, le fusil en travers de leur burnous rayé

et la lance au poing, prenaient la campagne, harcelaient les Osmanlis, ravageaient quelque domaine de bon rapport au Gouverneur, faisaient irruption en quelque place où 1ls se défendaient et, si l'affaire tournait mal pour eux, s’enfonçaient au galop dans les déserts qui s'étendent à l’est du Hauran, pour en revenir bientôt plus nombreux.

L’attitude du Consul et des résidents français de Seyde et des Echelles environ, nantes devait tenir compte de cette situation particulière, comme en tint compte ensuite la politique des Etats européens envers la Turquie. La croyance des Maroniteschrétiens de vieille roche, leur union avec Rome (ils étaient catholiques, rattachés à l'Eglise romaine), enfin une très ancienne tradition remontant aux Croisades et fortement rajeunie sous Louis XIV, en faisaient de véritables clients et presque des protégés de la France. Nous savons quelles difficultés suscitaient parfois au Consul les rivalités de leur clergé indigène avec. les religieux francs, Sans être juridiquement dans une situation aussi claire, par rapport à la France, que les religieux latins dont la protection nous était officiellement reconnue par la Porte Ottomane, ou que les Juifs livournais, eux aussi nos protégés, ou que les « barataires », autorisés par le Sultan lui-même à se prévaloir de la protection française, les Maronites, laïcs ou ecclésiastiques, pouvaient invoquer auprès de nous les droits qu'ils tenaient de lettres royales délivrées à leur nation entière par la Cour de France le 28 avril 1649, au nom de Louis XIV mineur, sous la Régence d'Anne d'Autriche. Ces lettres leur constituaient un titre imprescriptible à mieux que notre sollicitude, qui n'avait pas attendu ce moment pour leur être acquise : à un véritable patronage et à une sorte de protection officieuse, dont les Turcs, sans nous la reconnaître, ne gênaient pas l’exercice, Le soin avec lequel Louis XIV, pendant son long règne personnel, leur en avait continué les bénéfices en consacrait définitivement la tradition. Leur Patriarche, chef de leur religion, et les grands de leur nation entretenaient des relations suivies avec les Consuls français en Syrie et occasionnellement avec le Gouvernement royal par

lettres et par émissaires, En 1655, un Consul de France à Alep avait confié à un de leurs Cheikhs, Abou-Neufel, la charge du Consulat français à Baruth, confirmée deux ans après par des lettres royales. Depuis ce moment, cette charge, retirée puis rendue, était restée dans la famille d’Abou-Neufel, celle des Khazen, malgré les jalousies qu’elle excitait de la part de nos Consuls de carrière et même de nos marchands. Un membre de cette famille portait le titre et exerçait les fonctions de Consul de France à Baruth, à l’époque où notre Ambassade à Constantinople était dirigée par le marquis de Bonnac, qui disait de lui : « Son père, qui était un homme fort puissant et accrédité, avait rendu divers services à la nation, pour la récompense desquels il demanda le titre de Consul, avec la faculté d'exiger 2? % des marchandises que les Français achèteraient ou chargeraient à Baruth. Son fils a hérité de ce titre et de ce droit, dont la nation a fait diverses représentations pour en être déchargée. Mais Ja chose ne paraît pas praticable, non seulement parce que ce droit est une concession royale, mais aussi parceque, si le Cheik Neufel n’est pas si autorisé que son père, ni si capable de protéger les Français, il l’est assez pour leur faire du malt, » Ni lui, ni ses concitoyens n’y songeaient et il n’eût pas fallu moins qu’une disgrâce imméritée pour les y porter.

Les Maronites, dont le nombre était évalué à environ 70.000 individus, en majorité rassemblés sur un territoire montagneux où ils constituaient une population assez homogène, étaient le plus paisible des peuples vassaux du Grand-Seigneur en Syrie. Ils en étaient aussi le moins arriéré et le plus industrieux. Leur race était belle. L’impression qu’ils produisaient sur les Français leur était favorable : « Les Maronites sont bien faits, lit-on dans un mémoire de peu postérieur au xvirre siècle. Ils ne manquent ni d’un certain esprit, ni d’une certaine douceur dans le caractère. Ils ont de l’industrie, de l’activité, du savoir-faire et autant d'instruction qu’ils en peuvent acquérir dans un pays sans ressources de ce côté, » Leurs occupations — ils cultivaient le mûrier et filaient la soie, — leur goût pour les profits d’une vie laborieuse, l’influence d’une organisation plus patriarcale et moins féodale que celle de leurs voisins, enfin l’état relativement avancé de leur civilisation, si l’on peut employer ce mot en parlant d’eux à cette époque, les détournaient de se mêler aux querelles provinciales: à moins qu'ils n’eussent à défendre leur autonomie de fait, dont ils étaient très jaloux, ou leur religion, à laquelle 1ls étaient fort attachés. Rarement étaient-ils troublés, soit dans l’une, soit dans l’autre, par les Turcs. Aussi leur rôle, dans les compétitions qui mettaient ceux-ci aux prises avec les Druses, les Mutualis et les Arabes, était-il le plus souvent négatif ou effacé. Les Druses mêmes, qui, alors plus puissants qu'eux, exerçaient sur eux une primauté à laquelle ils se prêtaient de bonne grâce, ne semblent pas leur avoir demandé de participation effective à leurs fréquentes campagnes. Le Consul de France, abstraction faite de quelques contestations d’ordre ecclésiastique, n’éprouvait pas de difficultés de leur fait et, quand d'aventure il se trouvait en

Page 1