LES MARONITES. LES DRUSES
présence d’un de leurs Cheikhs, qui ne descendaient pas souvent de leurs montagnes,
il lui semblait continuer des relations séculaires : car tel de ces personnages, se van-
tant d’une illustration de plusieurs siècles, prétendait que ses ancêtres avaient été de secours à nos Rois dans les Croisades.
L'amitié des Maronites n’impliquait pas alors, cornme il advint plus tard, l’hostilité des Druses. Ces deux nations, dont la rivalité fut artificiellement suscitée et attisée par les Tures pendant la première mortié du xrx® siècle, vivaient alors côte à côté dans la meilleure intelligence, sur les pentes du Liban. Leurs rapports étaient si paisibles, leur voisinage créait entre eux tant de liens, que l’on voit un homme pourtant aussi averti des choses a’Orient que le marquis de Bonnac confondre un notable Maronite avec un notable Druse et écrire à propos du Cheikh Neufel : « C’est un Seigneur ou Prince de la nation des Druses. » Confusion fort excusable, sinon légitime, en un temps où, politiquement parlant, les Maronites faisaient à peu près corps avec
les Druses. En 1772, cette situation durant encore, un Consul de France dira d’eux
qu'ils sont des Druses, distingués des autres par le nom de leur culte; et vers 1807 le rédacteur d’un mémoire sur leur contrée appellera leur peuple «une petite république à part sous la protection de l’Emir des Druses. »
Musulmans, mais formant une secte qui leur était tout à fait particulière et différait profondément de toutes les autres sectes de l’Islam, les Druses étaient considérés par les Turcs comme des hérétiques et, comme tels, n’avaient pas leurs sympathies. Mais ils étaient ménagés d’eux, à cause de la force dont ils disposaient. C'étaient, au dire d’un de nos Consuls, « des montagnards forts, vigoureux, à qui il ne manquait que d’être aguerris et d’avoir de la discipline pour devenir très redoutables. » Disciplinées, leurs troupes ne l’étaient certes pas plus que celles d'aucun peuple de l’Orient en ce temps-là, sans en excepter les Turcs. Aguerries, on peut douter qu'elles ne le fussent pas, étant donné qu’elles étaient souvent sur pied et que les hommes dont elles étaient composées avaient été entraînés de bonne heure aux exercices du corps. Les Druses accoutumaient les jeunes gens de leur nation « à bien monter à cheval, à manier la lance et les armes à feu. » Ils étaient, au témoignage des Français qui les observaient, « ambitieux, courageux, très portés à l’avarice, singulièrement vindicatifs. » Leur organisation intérieure était oligarchique et féodale, Les fils, frères, neveux de leur Grand Emir, qui n’était d’ailleurs pas sans trouver de temps à autre des rivaux dans sa parenté, étaient pourvus d’apanages. Leurs Cheikhs étaient en quelque sorte les sous-fermiers du fermier principal que lui-même était par rapport au Pacha de Seyde : ils lui payaient ou lui devaient le miry, comme lui même le payait ou le devait au Pacha, représentant du Sultan de Turquie; moyennant quoi, ils étaient maîtres sur leurs terres. À son appel, ils appelaient leurs propres hommes aux armes et lui conduisaient leurs contingents, dont il prenait ou déléguait le commandement. Un de nos Consuls évalue au chiffre relativement modeste de 8.000 hommes le nombre des fantassins qu’il pouvait envoyer au combat ;la nature escarpée de son pays ne lui
permettait pas de lever beaucoup de cavalerie. Cependant son concours était tou-
jours recherché, soit par les Turcs, soit par leurs adversaires, quand les Turcs rencon-. traient l'opposition de quelque autre élément de la population syrienne. Car, même
petite, son armée n’était pas un facteur négligeable, vu la faiblesse numérique des
effectifs mis en ligne dans les conflits locaux de l’Orient ottoman, à cette époque.
De plus, une certaine renommée de puissance militaire et politique, qui était comme
un legs du plus illustre de ses prédécesseurs, s’attachait à son rang et à sa situation depuis le règne brillant, quoique mal terminé, de l'Emir Fakr-ed-Din. Qu'il s’appelât Mehlem, Mansour ou Youssef, l’Emir des Druses, bien que réduit à un état beaucoup
moins florissant et imposant qu’au siècle précédent, demeura, jusqu’au delà du milieu
du xvtrie, le Prince dont le pouvoir était le mieux assis en Syrie et le plus reconnu
dans les cantons où il l’exerçait. Son peuple pouvait compter de cent à cent vingt mille âmes. Entre lui e& nos Consuls, les occasions de contact étaient fréquentes.
Elles naïssaient du commerce de nos négociants, de leurs achats dans le pays, de la
vente de leurs marchandises; car les Druses, comme les Maronites, vendaient à nos
factoreries les produits de leurs champs et s’y approvisionnaient en articles fabriqués.
En outre, la place qu’ils occupaient dans les rivalités intérieures de la contrée leur en. faisait une dans les préoccupations des chefs de nos Echelles. Enfin l'attention était naturellement attirée vers eux comme sur un phénomène religieux. Une religion, qui ne les classait dans aucune catégorie confessionnelle bien tranchée, paraissait être chez eux réservée à une caste d’intellectuels. Les gens du commun, qui n’y semblaient pas initiés, étaient éclectiques au point d'accompagner indifféremment un vrai musulman à la mosquée et un chrétien à l’église. Cette indifférence empêchait alors qu'ils fussent fanatiques. « La religion des Druses est inconnue, écrit un de nos Consuls à Seyde. Le peuple n’en a pour ainsi dire aucune. On ne voit pas que le Druse propre rende aucun culte à l’Etre suprême. »
Les Français entretenaient avec les Druses les relationsiles plus confiantes. Le dévouement qu'ils portaient à la France ne saurait se comparer qu’à celui des Maronites envers elle. En 1743, l'Emir des Druses étant venu, par ordre de la Porte, contraindre les Mutualis à payer le tribut, rendit visite au Consul de Seyde, M. de Lane, accompagné de membres de sa famille. « Je ne saurais bien exprimer, écrit celui-ci, les sentiments de vénération et de tendresse qu’ils m'ont témoignés pour le Roi, et le respect et l’admiration qu'ils ont fait paraître à la vue d’un portrait de Sa Majesté, m'’ayant répété plusieurs fois qu’ils ne reconnaissaient dans leur cœur d’autre souverain que le Roi de France. Je suis d’autant plus porté à croire à la sincérité de leurs protestations qu’ils ont toujours protégé le commerce et la religion des sujets de Sa Majesté‘. » Bien que professant une religion à eux, sans aucun rapport avec le Christianisme, les Druses en effet sont alors plus que tolérants, bienveillants et secourables aux chrétiens, spécialement aux catholiques.
4, Août 1743,