LL
par excellence de son fonctionnement est le xvirie siècle. La Monarchie absolue, après l'avoir institué, n’y a guère touché que pour renforcer, compléter ou interpréter des lois existantes.
La Révolution le renversa en même temps que l'Ancien Régime proprement dit,
dont il n’était qu’une application particulière. Préparées par les mêmes Ministres qui avaient créé en France l’admimistration monarchique, rendues au nom des mêmes Rois, les Ordonnances relatives au Levant n’étaient qu’une adaptation des principes de l’Ancien Régime aux besoins des Echelles. Comme la partie ne pouvait subsister sans le tout, elles s’effondrèrent avec lui, non sans que quelque chose en demeurât ou dût ensuite être remis debout.
Les Capitulations leur survécurent. Mais elles avaient perdu, petit à te le caractère exclusif qu’elles avaient d’abord eu au profit de la France. Les progrès. d’autres Etats d'Europe en activité commerciale et en puissance politique avaient fait tomber en désuétude les privilèges originellement concédés à la seule « bannière de France ». Le bénéfice s’en étendit successivement aux nationaux de tous les pays chrétiens. Pour tous aussi demeurèrent en vigueur les garanties que l’état social des peuples musulmans rendait nécessaires, Leur abolition date d’hier. Le but de ce travail est d'étudier l’existence de nos colonies marchandes sous ce régime disparu, à l’époque de son fonctionnement le plus régulier et dans un certain nombre d’'Echelles qui forment un tout distinct. Entre le golfe d’Alexandrette au Nord et celui de Péluse au Sud, entre cet angle
et cette courbe, s’étend une région que l’aspect de ses côtes, le relief de son sol, la nature de ses productions et de son climat permettent de considérer comme un. tout géographique et économique. Comme beaucoup de provinces de la Turquie, cette. région a son histoire propre, à côté de l’histoire générale de l’Empire Ottoman, non seulement dans les temps reculés où l'Islam ne l'avait pas envahie, maïs même. depuis la conquête arabe. Des Croisades à nos jours, la France prit aux événements de. cette histoire locale une part si importante, que la Syrie et la Palestine ÉVIRTENS comme la citadelle de son influence dans le Levant. Les Echelles de Syrie et de Palestine, que les contemporains eux-mêmes indivi=" dualisaient quelquefois sous le nom d’ « Echelles du fond du Levant », n’ont pas joui. pendant toute la durée du xvurie siècle d’une fortune égale. Leur histoire comprend une période de relative tranquillité et une période d’agitation croissante, aboutissant sur certains points à l’arrêt des opérations commerciales et à la fermeture des comptoirs. | pe De 1715 à 1768 environ, le calme relatif des provinces asiatiques de l'Empire Ottoman, les bons rapports de la France avec la Porte procurent aux résidents fran Tea çais autant de sécurité qu’en peut alors offrir la capricieuse hospitalité d’un pays. aussi arriéré que la Turquie. Cette période nous fait assister, malgré deux guerres | maritimes entre la France et l'Angleterre, à la vie normale de nos colonies mar. è
chandes. Leur activité, concentrée sur l'exploitation de leur commerce, rigoureusement réglementée par l'application d’un régime auquel le Gouvernement royal s'efforce de faire porter tous ses fruits, ne pâtit guère sur place que d’inconvénients habituels, devenus en quelque sorte chroniques, tant ils sont inséparables de l’état social du pays.
De 1768 à 1793, les conditions de leur existence vont se modifiant à leur détriment, lentement jusqu’en 1787 environ, très rapidement depuis, sous l’influence de trois causes principales. D’abord, les séditions qui avaient éclaté, dès 1750, dans la Syrie méridionale et la Palestine furent efficacement secondées par les guerres des Russes contre les Turcs de 1768 à 1774 et de 1787 à 1792, Ces troubles conduisirent à la rume matérielle de plusieurs de nos établissements, En second lieu, la reprise de la guerre entre la Russie et la Turquie en 1787 va coïncider avec les désordres provoqués dans nos Echelles mêmes par la contagion de l'esprit révolutionnaire qui secoue la France et par les attaques de plus en plus violentes que dirigent contre le régime du Levant les adversaires de la Monarchie. Ces attaques aboutissent au bouleversement de ce régime par la Révolution. En ne remplaçant par rien ce qu'il a renversé, le pouvoir nouveau consomme [a désorganisation de nos Echelles, qui se trouvent ainsi affaiblies au moment même où elles auraient eu le plus besoin d'être compactes et fortes. Enfin, à partir de 1788, la France perd de son prestige dans tout l'Orient, au fur et à mesure des dissensions civiles qui la paralysent à l’extérieur. Elle cesse pour un temps d’inspirer aux Turcs la crainteet le respect qui les contenaient. Ainsi s'explique-t-on qu'après avoir résisté longtemps aux vexations de toutes sortes dont s’accompagnaient invariablement les troubles provinciaux, les Echelles de Syrie aient succombé du jour où la Révolution eût aboli le régime qui les soutenait et momentanément obscurci le prestige français dans le Levant.
II. — Le point de départ de l'évolution que nous allons suivre est 1715, Non que le développement des Echelles de Syrie et de Palestine commence à cette date, Elles ont atteint sous Colbert et ses premiers successeurs un haut point de prospérité. Mais une seule cause suffit à faire de 1715 le début d’une période nouvelle : c’est la paix, rétablie entre la France et l’Europe en 1713-1714. Depuis la mort de Colbert, des réformes très importantes ont été accomplies, dont l'effet s’est trouvé suspendu par les guerres de la fin du règne. À la vérité, ces réformes ont été appliquées aussitôt qu'édictées : mais elles ne l’ont jamais été dans des condition pacifiques et régulières. Quand, après.la paix d’Utrecht, les affaires reprennent dans les Echelles, c'est dans les conditions nouvelles que leur fait cette seule circonstance : la paix, pour vingt-sept ans.
La rapidité et l’activité qui signalent la reprise des échanges entre la France et
les Echelles en 1715 attestent que la guerre de succession d'Espagne n’avait irrémédiablement compromis, ni notre commerce avec les Turcs, ni notre influence auprès de leur Gouvernement.
La guerre de succession d’Espagne fit certes beaucoup de mal aux négociants des Echelles et de Marseille, mais un mal transitoire, passager. Elle troubla, diminua, entrava le trafic entre la France et le Levant, par suite de la présence des flottes anglaises dans la Méditerranée. Elle fit subir des dommages terribles aux armateurs et aux chargeurs dont les navires et les cargaisons tombaient au pouvoir des corsaires ou des armements réguliers de l’Angleterre. Elle fit perdre au commerce la protection de notre marine de guerre, presque entièrement détruite. Mais aucun de ces préjudices ne constitua une atteinte mortelle à notre négoce, ni à notre navigation marchande. Nos concurrents, Anglais et Hollandais, ne furent pas substitués aux Marseillais dans l’exploitation du commerce des Echelles, comme ils avaient espéré l'être à la faveur de cette guerre. Diminution, non pas destruction : tel est le bilan des relations d’affaires avec le Levant, au moment où la paix est signée.
Le maintien de nos commerçants dans leur situation privilégiée était dû, pour une bonne part, à la solidité de notre crédit auprès du Sultan. Les rapports de Louis XIV avec la Porte Ottomane n’avaient pas toujours été très amicaux. Le concours décisif prêté par l’armée française au vainqueur de Saint-Gothard, le siège de Candie, les expéditions dirigées contre les Régences Barbaresques pour mettre un frein à la piraterie, avaient d’abord relâché les liens qui unissaient traditionnellement le Roi Très-Chrétien au Commandeur des Croyants. Mais la France entretenait avec la Turquie un commerce trop important pour que la Royauté fermât longtemps les yeux sur les inconvénients d’un dissentiment prolongé. Colbert, qui supprimait les abus dont souffrait ce commerce, ne voulut pas que ses réformes fussent rendues vaines par la mauvaise volonté de la Sublime Porte envers les Français et,avant même que Louis XIV eût besoin des forces ottomanes contre l'Empereur, le marquis de Nointel partait pour Constantinople avec des instructions plus commerciales que politiques et la mission de rapprocher les deux Gouvernements. Ainsi l’intérêt mercantile avait déterminé la politique de la France à l’égard de la Turquie et ne cessa jamais d’être une des raisons prédominantes de l’appui qu’elle prêta à cet Etat.
Les hésitations et bientôt le revirement de la fortune créèrent à Louis XIV d’autres raisons de tenir à l’alliance turque. Dès 1683, la formidable diversion du Grand-Vizir Kara-Moustafa jusque sous les murs de Vienne, paralysant l'Empereur, l’empêchait d’agir sur le Rhin. Entre les mains de la France, la Turquie revint à son rôle de machine de guerre contre la Maison d'Autriche. Pourtant Louis XIV ne ménagca pas assez des alliés de fait, sinon de droit, qui pouvaient occuper en Hongrie une grande partie des troupes impériales. Même après l'ambassade de Nointel, notamment pendant celles de M. de Guilleragues et du marquis de Ferriol, les menaces de rupture furent encore fréquentes. Mais le comte des Alleurs remit les