LES DRUSES
En retour de ces services, les Druses demandaient quelquefois au Consul de France d’intercéder en leur faveur auprès des Pachas, et une demande de ce genre amena le Consul Martin à exercer en 1737 une véritable médiation. Soliman, Pacha de Damas, avait obtenu de la Porte l’autorisation de se venger sur l’Emir des Druses d’un grief personnel : il rassemble ses troupes et obtient l’assistance des Pachas de Seyde et de Tripoli. Tout en se préparant à la guerre, l'Emir des Druses serait bien aise de « tourner l'affaire en négociation. » [Il fait prier le Consul d’interposersa médiation, promettant d'accepter toutes les conditions auxquelles 1l lui plairait de le soumettre. Les chefs chrétiens, « craignant la destruction d’un grand nombre de leurs églises », joignent leurs prières à la sienne. Le Consul hésite : il sait ce qu’il en coûte de se mêler des affaires des Turcs.Pourtant, il ne peut se dispenser de tenter quelque chose ; car l’Emir des Druses est, à cette époque, un puissant seigneur, dont le prestige est rehaussé par le souvenir du grand Fakr-ed-Din, et qu'il importe de ne pas s’aliéner, aussi bien dans l'intérêt du commerce des Français, « que pour donner aux chrétiens du pays des marques de la protection dontle Roïles honore, » Martin envoie donc son drogman auprès de Soliman, en lui recommandant la circonspection, et informe l’Emir de sa démarche. Celui-ci comprend que le Consul cherche à éluder la médiation et se plaint qu’en retour des services qu’il rend à la catholicité,le représentant du Roi Très Chrétien agisse si faiblement en sa faveur. En même temps, tous les missionnaires français viennent représenter à Martin que «s’il ne s'emploie efficacement pour apaiser les choses, toutes leurs églises et toutes leurs maisons, qui subsistent, sans titre ni permission de la Porte et seulement par la protection de l’Emir, seraient absolument ruinées. » Les démarches analogues des Patriarches grec et maronite et d’un Légat du Pape, Mgr Assemany, décident le Consul à ne rien omettre pour procurer la paix à l’Emir. Le drogman recoit l’ordre d’agir plus énergiquement auprès de Soliman, dont il a été très bien accueilli. De son côté, le Consul met le Pacha de Seyde dans le parti de l’Emir, par l’intermédiaire du Grand-Douanier, qui recoit la promesse de présents pour lui et pour son maître. Bref, à peine les Pachas ont-ils réuni leurs armées qu'ils se brouillent et se quittent sur des paroles très vives. Devant les hommes de l’Emir, qui font bonne contenance, appuyés à des montagnes inaccessibles, Soliman Pacha hésite.et charge lé drogman de négocier la paix. En une journée, les clauses du traité sont arrêtées. Mais quelle n’est pas la surprise du Consul en voyant, le lendemain, arriver au khan des Français le frère de l’Emir et les enfants de deux des principaux Cheikhs du Kastrevan! Pour garantir l’indemnité promise par l’Emir, Soliman avait exigé des otages et le drogman avait suggéré l’idée de les remettre à la garde du Consul. Le récit de cette médiation nous donne les renseignements les plus curieux sur les rapports des Français avec les Druses, la protection que ceux-ci accordaient au catholicisme, et le rôle que leurs différends avec les Pachäs turcs amenaient le Consul de Seyde à jouer.
ÉCHELLES DE SYRIE ÿg
VI. — Il s’en fallait de beaucoup que les Français eussent avec les Mutualis des rapports aussi anciens qu'avec les Maronites et les Druses.
Cette peuplade, qu’on disait d’origine persane et qui appartenait à la secte des Musulmans Chütes, non sans y introduire des usages religieux particuliers et mal connus, avait commencé par rester cantonnée dans la plaine de la Bekaa, donc sans contact direct avec nos marchands et leurs Consuls, établis dans des ports dont elle ne possédait aucun, Elle était la moins nombreuse des trois races qui avaient fait respecter leur autonomie parles conquérants turcs dans cette partie de la Syrie, mais aussi la plus arriérée et la plus combattive. Son infiltration progressive dans quelques vallées du Liban ne l'avait encore mêlée que de loin à la vie de nos Echelles, quand, vers le milieu du xvrrre siècle, l'alliance d’un Cheikh Bédouin dont nous parlerons tout à l'heure et dont la puissance grandit rapidement la fit entrer dans le tourbillon des luttes intérieures de la province, l’associa à des troubles dont tout le pays fut remué, la déplaça au gré du maître dont elle suivit dès lors la fortune et l’amena jusqu’à la côte. Devenus ainsi une force au service d’un Arabe qui ne sortait pas de leurs rangs, les Mutualis connurent une période de relative puissance, qui fit d’eux des gens avec qui il fallait compter, et se répandirent entre la vallée du Jourdain, Seyde et Saint-Jean d’Acre. En 1799, ils se rendirent maîtres de Sour, où leur installation les rendit voisins de nos comptoirs de Seyde et les établit dans une région dont cette Echelle drainait les produits. Depuis lors et pendant quinze ans, l’occasion se présenta maintes fois à nos. nationaux d’avoir affaire à eux, comme auxiliaires de l’agitateur arabe qui les avait enrôlés, soit qu’une de leurs bandes armées tint garnison à Seyde, Saint-Jean d’Acre. où Baruth,soit qu’un de leurs Cheikhs particuliers exerçât des fonctions dans une de ces places.
Ils avaient la réputation de haïr les Turcs, comme le faisaient d’ailleurs d’autres peuples de secte chiite, mais de n’en pas aimer davantage les chrétiens. Un caractère farouche et un préjugé qu'ils se transmettaient de génération en génération leur inspiraient hostilité et même répugnance pour tout ce qui était étranger à leur race. « Malheur à ceux qui tombent entre leurs mains! écrit un de nos Consuls à Seyde. Ils croient s’acquérir un mérite dans le ciel en les massacrant. » Leur humeur insociable, leur éloignement à frayer avec les autres passaient pour invétérés chez eux et furent longtemps relevés comme un trait essentiel de leur nature. « Les Mutualis sont tout à fait séparés, lit-on dans un mémoire du début du x1x® siècle. Ils ne peuvent communiquer avec les étrangers sans se croire souillés. » On les disait très braves, audacieux, faciles à se livrer à toutes sortes d’excès. Leurs Cheikhs, qui avaient villages etchâteaux, vivaient avec leurs vassaux comme avec des égaux. Leur nombre pouvait monter à une quarantaine de mille. Un de nos Consuls estime qu’ils pouvaient mettre sous les armes environ 2.500 cavaliers et 3.500 hommes d'infanterie.