LES MUTUALIS. LES ANSARIS
Les relations entre eux et les marchands français furent d’abord orageuses. Nos Consuls se plaignent fréquemment des procédés vexatoires des Cheikhs Mutualis, Nassif et Ali Abbas. Mais aux tracasseries de ceux-ci succèdent, quelques années après, des avances annonçant de meilleures dispositions. En 1763, un de leurs Cheikhs entrant en charge à Sour écrit au consul de Seyde, M. de Clairambault, « fort poliment pour prévenir qu’il regardait notre amitié comme l'héritage de ses pères et qu'il aimerait mieux perdre ses enfants que d’y manquer. » La même année, tous leurs Cheikhs se rendent à une entrevue avec le même Consul dans les jardins de Seyde, qui devient le théâtre d’une réconciliation entre eux et la nation française. Ainsi le prestige de la France, dont le Consul dans cette contrée est un personnage encore influent et respecté, dont l’établissement commercial détient le quasi-monopole du trafic extérieur, finit-il par s’imposer aux Mutualis, qui mettent un terme à une mésintelligence d’ailleurs sans raison d’être de leur part. Mais les campagnes où ils se sont laissés entraîner leur seront finalement fatales, en fournissant aux Druses, militant dans le camp opposé, l’occasion de piller leurs terres à Baalbek et dans la Bekaa, et plus tard aux Turcs celle de les pourchasser, dépouiller, décimer et réduire aux proportions d’un groupement d'importance numérique extrêmement diminuée.
La présence des Druses et des Mutualis fait l’originalité du Pachalik de Seyde. C’est, dans l’Empire Ottoman, le seul où les terres de deux peuples vassaux, fort émancipés et rendant au représentant du suzerain très peu de comptes, s’avancent jusqu'aux portes même de la ville où le Gouverneur fait sa résidence. L’autorité normale du Pacha est donc restreinte à la superficie de la ville proprement dite, qui n’est pas grande. Elle se fait, si lui-même est rapace, d’autant plus lourdement sentir aux citadins, qu'il n’a qu’eux à pressurer. Circonstance aggravante : elle n’est pas, comme dans la plupart des chefs-lieux de Pachalik, contrebalancée par le pouvoir d’un corps de milice respectable, avec qui le Gouverneur ait à compter. À Seyde n'existent pas ce contrepoids, ce frein à un despotisme et à une rapacité qui, d'autre part, ne peuvent s'exercer à plus d’un quart de lieue au delà des murs d’enceinte.
À l'originalité du Pachalik correspond celle du poste consulaire français. Premier personnage de l’endroit après le Pacha, dans un petit port qui ne se soutient que par le commerce des Français, le Consul de France doit cultiver la bienveillance, à la fois du seigneur du lieu et des seigneurs de la banlieue, à la fois du Pacha, de l’Emir des Druses et des Cheiks Mutualis, éviter de se mêler à leurs différends quand ils en ont et qu’il peut s’en tenir à l’écart, et cependant n’encourir le mécontentement d’aucun d’entre eux : tâche qui devient difficile, lorsque la situation locale cesse d’être calme.
Le Pachalik de Tripoli contenait aussi une peuplade, à laquelle les Turcs avaient laissé une certaine autonomie et qui se distinguait du reste de la population. C'était celle des Ansaris ou Ansariés, qui occupaient la partie nord du massif du Liban, souvent désignée de leur nom : chaîne ou monts des Ansari. Leur territoire confinait
à celui des Druses et des Maronites au Sud et s’étendait au Nord jusqu’à la plaine d’Antioche. Leur religion, qui leur était particulière, était par eux jalousement cachée et le peu qu’en apprenaient par ouï-dire les Européens, résidents ou voyageurs, se signalait par l’extravagance des croyances et des cultes. Ils avaient moins d’organisation politique que les Druses, les Maronites et même les Mutualis. Une vingtaine de Cheikhs les gouvernaient, qui acquittaient le miry, chacun pour leur canton, au Pacha de Tripoli ou au Musselem de Lattakieh. Les Ansaris cultivaient la vigne, l'olivier, le müûrier et le cotonnier. Ils prenaient peu de part aux compétitions provinciales. Les rapports que l’Echelle de Tripoli entretenait avec eux se limitaient aux affaires de commerce, à l’achat des produits de leur agriculture et à la vente des marchandises nécessaires à leur consommation.
VII. — Les Arabes-Bédouins, dont les tribus erraient sur les bords du Jourdain et. du lac de Tibériade, et dont certaines y étaient devenues sédentaires, étaient pour les Français des voisins qui pouvaient être plus incommodes. Ils n’avaient eu pourtant avec nos compatriotes que des rapports intermittents, jusqu’au jour où ils devinrent les véritables maîtres de la partie méridionale du Pachalik de Seyde. Un Cheikh nommé Daher, originaire de Safed, étendit peu à peu son domaine autour de ce willage, et, en 1749, s’empara d’Acre, dont il se fit reconnaître la possession parle Pacha de Seyde et par le Sultan. Il avait alors 63 ans; son extraordinaire carrière allait se développer entre cet âge et celui de 86 ans t!. Se fortifiant dans sa conquête, faisant alliance avec les Mutualis, favorisant d’ailleurs l’agriculture et gagnant l'affection des habitants par une bonne administration, 1l avait en peu de temps assis son pouvoir de manière à défier les efforts des Pachas et de la Porte. En 1763, il battait complètement Osman, Pacha de Damas, dont la tyrannie, s’exerçant sur la Syrie entière par l'entremise de ses fils, les Pachas de Seyde et de Tripoli, avait préparé et facilité les usurpations de son rival. Quelques années après, Ali-bey d'Egypte devait trouver dans le Cheikh Daher son plus ferme appui.
Les résidents français ne furent pas longtemps sans avoir des difficultés avec Daher, qui laissait son Grand-Douanier, Ibrahim-Sebaq, pratiquer la concussion sans l'ombre de retenue et étendre son monopole sur tous les produits du pays. Dès 1752, Daher interdisait de vendre des cotons filés aux Français d’Acre, à moins d’un prix exorbitant : M. de Verrayon, qui en était venu avec lui à un accommodement, traçait de lui à la Chambre ce portrait peu rassurant : « On nous l’a représenté jusqu'ici comme un homme des plus tyranniques et des plus violents, qui ne fait que
l'histoire de Daher et Edouard Lockroy : Ahmed-le- 1. Volney. Voyage en Syrie et en Egypte, Précis de Boucher.