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LES ARABES-BÉDOUINS. LE CHEIKH DAHER

s’irriter de toutes les tentatives que l’on peut faire pour se soustraire à son pouvoir, et qui est en état d’en venir aux dernières extrémités, plutôt que de souffrir que l’on donnât la moindre atteinte à son autorité. Il n’est pas douteux que ce Cheikh n’ait toute l’avidité d’un tyran et qu’il ne fût capable des dernières violences s’il ne consultait que son penchant; mais la politique réprime beaucoup en lui les vices du tempérament. S'il ne craint pas les plaintes des Pachas, c’est qu'il est assuré de pouvoir les étouffer avec de l’argent. Mais il n’est pas sans inquiétude sur les démarches que nous pouvons faire contre lui! ».

Peut-être la nation française ne se rendait-elle pas bien compte de la solidité du pouvoir de Daher, en réclamant trop ouvertement contre lui auprès des Pachas et de la Sublime Porte; ses sollicitations, qui restaient sans effet, n’aboutissaient qu’à augmenter le ressentiment du Cheikh. « Voici quelle est toujours la réponse des Gouverneurs, écrit le Consul de Seyde ? : ce sont des rebelles qui se moquent de nous et qui nous refusent jusqu’au paiement des droits du Grand-Seigneur. Voilà de quoi me fermer la bouche ! Vous savez à quels excès le Cheikh Daher s’est porté : prendre de vive force le bien des Français, s'emparer de leurs domaines, chasser les Consuls et vice-consuls, et s’il y en a eu de ces derniers qui se soient soustraits à ses violences, ce n’a été qu'en sacrifiant leurs biens et leur repos. Qu'en est-il arrivé de tout cela? Rien du tout. » Malheureusement pour la nation, ses plaintes devaient être entendues du Pacha de Damas, Osman, l’ennemi déclaré de Daher. Dès les premières hostilités, elle se compromettait pourla cause d’Osman, en lui laissant embarquer à Baruth sur un navire français un Aga et 30 hommes, chargés de s’emparer par surprise du château de Caïfa ?. Prévenu par un espion, Daher les accueillit à coups de fusil, blessa quelques matelots et retint le capitaine prisonnier : le canon du château força le navire à se réfugier à Jaïffa. La situation de nos résidents à Saint-Jean d’Acre parut alors assez alarmante au Consul de Seyde pour qu'il leur proposât d'abandonner l’Echelle; mais ils n’acceptèrent pas cette solution, qui était en effet prématurée. Plus timoré qu'eux, le Ministre, Choiseul-Praslin, ne fut pas satisfait de ce refus : « Il y a longtemps, écrivait-il, qu'ils doivent être prévenus du peu de sûreté d’un pays livré à la violence et menacé de guerre civile ou du ressentiment du Grand-Seigneur. Je sais qu'ils n’ont fait qu’y engager leurs affaires de plus en plus et je souhaite qu’ils n’aient pas lieu de se repentir de leur imprudence et de leur obstination. » Du moins, persistant dans son attitude, la nation chargeat-elle l'Ambassadeur, Vergennes, d'obtenir de la Porte une réparation : Osman Pacha, lui fut-il répondu, allait se mettre en campagne pour réduire le rebelle. Il s’y mit en effet, mais fut encore complètement battu.

Les dangers courus à la suite des défaites du Pacha montrèrent à la nation son erreur. Elle reconnut. le fait accompli et chercha un remède à ses maux dans un

4 En 1755, 3, Septembre-octobre 1761, 2. En 1756.

accommodement avec l’usurpateur. En 1763, M. de Clairambault échange des protestations d'amitié avec les Cheikhs Mutualis, alliés de Daher : tous lui font des excuses pour le passé et des promesses pour l’avenir. Il offre des cadeaux et donne un grand dîner à la turque et à la française au fils de Daher, Ali, qui est si touché de ces égards qu'il l’invite à venir à Saint-Jean-d’Acre. Daher en personne écrit au Consul une lettre débordante de sympathie. L'intérêt commercial met encore quelquefois les Français en rivalité avec lui, ou plutôt avec son Douanier Ibrahim Sebaq, qui fait embarquer de force, en 1767, deux Français coupables d’empiéter sur son monopole : mais le Consul obtient satisfaction. Daher en vient à s'intéresser à la prospérité de son domaine, à l’activité de son port, qui se développe sous son administration; et l’Echelle d’Acre aurait pu vivre dans une tranquillité relative, sans le bouleversement dont Ali-bey d'Egypte donna bientôt le signal.

VIII. — Les nomades du Nord de la Syrie avaient moins d'organisation politique que ceux du Sud : de leur part, aucune usurpation n’était à craindre; mais c'était des bandits plus audacieux encore et plus malfaisants que les Arabes.

La distance qui séparait Alep, la véritable Echelle, de son port, Alexandrette, mettait le commerce de ces deux places à la discrétion des tribus pillardes qui en occupaient les environs : les Kurdes et les Turkmènes. Des brigands guettaient les caravanes qui s’acheminaient à chaque instant entre Alep et Alexandrette, les dévälisaient et prenaient la fuite. Quand, sur la réclamation du Consul de France, le Pacha d'Alep envoyait ses cavaliers à leur poursuite, ils étaient depuis longtemps hors de portée, dans les montagnes. C’est ainsi qu’une caravane partie d’Alep le 11 février 1743 fut pillée à mi-chemin d’Alexandrette par 250 Kurdes, qui emportèrent une immense quantité de toiles, et ne découvrirent pas une somme assez importante en espèces, cachées dans les sacs. Le Consul? en avertit aussitôt le Pacha Hussein, qui lança son « Bachi-Aga » à leur poursuite, avec une nombreuse cavalerie : peine perdue, les pillards ne les avaient pas attendus. Du moins le Pacha prit-il ses mesures pour qu’une caravane de 130 chameaux, qui partait le lendemain pour le compte de la nation, n’eût pas le même sort. Il promit aussi de faire rendre tout ce qui avait été volé, soit en nature, soit en argent : mais il ne revint que quelques ballots de toile grossière. Le Consul recourut alors à l’Ambassadeur, qui obtint de la Porte deux commandements, l’un pour le Pacha d’Alep, l’autre pour le Pacha d’Orfa : mais comme tous deux étaient à la guerre à l’arrivée de ces commandements, ils furent signifiés à leurs Musselems qui n’y firent aucune attention *. Les pillages étaient d'autant plus fréquents que les « Melems » ou conduc-

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