‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 44 sur 135 · LES KURDES · texte numérisé non relu

LES KURDES

teurs des caravanes s’entendaient quelquefois avec les Kurdes pour en partager les profits 1. Les transactions n'étaient donc pas faciles entre Alexandrette et Alep.

L’audace des Kurdes ne s’en tenait pas à dévaliser des caravanes : ils s’attaquaient aux personnes de nos résidents, et dirigeaient de véritables expéditions contre l’Echelle d’Alexandrette, où ils ne redoutaient la présence d’aucun Pacha. En 1743 leurs chefs, Kitibos et Seblis-Hassan, exigeaient de la nation, «le sabre à la main? », des contributions en liqueurs, eau-de-vie, poudre. Quatre ans après, les Kurdes attendent le vice-consul Rainaud sur le chemin d’Alexandrette au Beylam, le déshabillent, le traînent pendant trois heures sur une montagne voisine «lié comme un misérable, bourré de coups de crosse et de plat de sabre.» Il s’enfuit ; 70 Kurdes viennent l’assiéger dans sa maison 5. Le péril fut assez imminent pour que les Consuls de Hollande et d'Angleterre, se sentant menacés, « prissent l'affaire à cœur comme si elle leur était arrivée ». Mais toutes les démarches des Ambassadeurs ne purent jamais obtenir de la Porte une répression sérieuse des brigandages commis par les Kurdes. Les Français finirent par acheter, grâce à des donatives, la neutralité des tribus avoisinant leurs Echelles. Ils avaient renoncé à demander aux Pachas l'exécution des commandements obtenus contre ces pillards, « de peur, dit un de nos Consuls, de constituer la nation en de nouvelles dépenses qui n’aboutiraient à rien qu’à indisposer peut-être les Kurdes contre nous 4 ».

Pour comble de malheur, il arrivait que ces brigands trouvassent des complices parmi des Français dévoyés.

L'espèce des renégats a disparu de nos jours, époque d’incrédulité. Elle fut relativement répandue pendant les xvie et xvrre siècles, qui furent des siècles de foi, et pendant le xvirre, où la religion tenait encore une grande place dans la vie morale et nationale des peuples d'Occident. Expliquer pourquoi cette constatation n’est illogique qu’en apparence nous entraînerait trop loin. La foi n’avait, d’ailleurs, rien à voir dans la question. Les renégats étaient tantôt des captifs, qui avaient abjuré le christianisme pour mettre fin à leur esclavage; tantôt des personnages, qui avaient dû fuir leur pays à la suite de quelque mauvaise affaire et qui étaient venus prendre du service en Turquie; tantôt de petites gens, qui avaient occupé quelque emploi dans une des nations des Echelles et, ayant commis quelque sottise, se soustrayaient à une menace d'expulsion par le moyen de l’apostasie et de la fuite à l’intérieur des terres. La première de ces trois catégories était surtout représentée dans les Echelles de Barbarie, d’où certains de ces convertis par intérêt prirent parfois leur essor jusqu’à des grades élevés dans la Marine ottomane; la seconde avait alors pour spécimen le plus notable à Constantinople le fameux comte de Bonneval, devenu Pacha sous le

1. La caravane partie d'Alep le 25 juin 1744, com- 2. 19 février 1743, posée de galles, de draps et de numéraire, fut aussi 3. Juillet 1747. dévalisée par les Kurdes, qui, cette fois, prirent l’argent 4, 1754,

et les mules et laissèrent les étoffes. Le Consul crut à la connivence des melems.

He __ LES ÉCHELLES DE SYRIE ET PALESTINE

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nom d'Ahmed; la troisième n’était souvent qu’une rubrique sous laquelle il n’y avait heureusement personne à classer, mais où les Consuls craignirent plus d’une fois de voir se placer tel ou tel ressortissant en rupture de ban. Les cas de Français faussant compagnie à la nation pour passer aux Musülmans, corps et âme, sont rares, mais pas sans exemple aucun.

C’est ainsi que la trahison d’un résident et la connivence de deux autres avec les Kurdes provoquèrent un désordre permanent à Alexandrette de 1742 à 1744, mirent en danger la vie des Français et interrompirent un instant les relations de cette Echelle avec Alep. Un Français nommé Daniel, se trouvant sans doute dans une situation désespérée et sur le point d’être embarqué, avait « pris le turban », c’est-à-dire embrassé la foi musulmane, et s'était réfugié dans les montagnes du Beylam, auprès d’un chef Kurde, Kara-Youssef. Deux fois il était venu à Alexandrette, à la tête de bandes armées, réclamer des effets et une somme d'argent, qu’il prétendait lui être dûs. Un dimanche de janvier 1742, il descendit des montagnes avec deux cents cavaliers et trois cent fantassins Kurdes. Espérant se saisir de tous. les Français au moment de la messe, il investit le village « en faisant une décharge de fusils »; mais négociants et religieux français, mis en garde par ses premières incursions, s'étaient retirés la veille à bord des bâtiments. Daniel se vengea en s’emparant du vice-consul anglais et de son commis, qui durent acheter leur liberté 1.500 piastres. À la nouvelle de ce forfait, la nation d’Alep porta plainte au Musselem, qui gouvernait la ville en l’absence du Pacha; mais n1 les cavaliers que le Musselem dépêcha vers les Pachas d’Orfa et de Marrach pour les engager à courir sus aux Kurdes, ni les émissaires secrets qu’il chargea de lui ramener Daniel mort ou vif, ne procurèrent aux Français la moindre satisfaction. Le renégat et sa troupe de brigands renouvelaient leurs incursions, tandis que les députés d'Alep, ne rencontrant de la part des autorités turques que de la mauvaise volonté, se demandaient si elles n’étaient pas « prévenues en faveur de Daniel par rapport à sa nouvelle religion. » Pour s’éviter des pertes et pour intéresser en même temps les Turcs. à la réparation qu’elle demandait, la nation d’Alep s’interdit tout commerce avec Alexandrette et défendit aux capitaines d’y débarquer aucune marchandise jusqu’à nouvel ordret. L'arrivée d’un nouveau Pacha connu pour son énergie et l’accuerl qu'il fit aux réclamations des Français leur rendirent l’espoir d’une pleine satisfaction, «n’y ayant que cela qui puisse prévenir les mauvaises suites, disent les députés, ce qui rend l'affaire de la dernière conséquence. » Il fallut se contenter d’une transaction : en 1743, Daniel étant venu susciter à ses nationaux une nouvelle affaire, Arasy ?, nommé au Consulat d'Alep, l’amena à se contenter de 22 bourses, au lieu de 84 qu'il demandait; depuis ce moment, on n’entendit plus parler de lui.

Mais il avait laissé à Alexandrette des émules qui prolongèrent jusqu’en 1744

4, Le 24 mars 1742, 2, 15 février 1743,

AFFAÏRES DE DANIEL ET DES LONGY 75;

les troubles de cette Echelle. Le Consul de Lane avait fait embarquer pour la France une famille Longy :, venue de Chypre, plus levantine que française, composée d’une femme, qui était la maîtresse de Daniel, et de deux fils, Antoine et Louis, mauvais sujets qui ne cachaient pas leur intention de se faire aussi musulmans et qui étaient depuis longtemps en relations avec les Kurdes, dont ils recélaient les vols dans leurs magasins, pêle-mêle avec les marchandises françaises. Ces aventuriers eurent l’habileté d’intéresser à leur sort la Chambre du commerce, qui les autorisa à repasser à Alexandrette. Le Consul Arasy vit aussitôt les conséquences d’un tel retour dans de pareilles circonstances : « Si la demoiselle Longy revient dans ce pays, je ne réponds pas qu'il n’arrive encore de plus erands malheurs, écrivait-il. Je n’en prévois déjà que trop du retour des deux aînés? ». La nation d’Alep leur alloua une pension de 10 Paras par jour; le Consul les fit vêtir, mais leur interdit le séjour d’Alexandrette, « de peur, dit-il, qu'ils ne tramassent quelque coup pour nous mettre en désordre. Ils ont des relations très intimes avec tous les bandits et voleurs de ce pays-là, et, comme ils se trouvent extrêmement endettés, ils pourraient bien se porter à quelque parti violent, comme Daniel, qui était dans une situation à peu près semblable ». Quelques mois après, les deux frères vont en effet implorer la protection du Kurde Kara-Youssef, dont on les disait fils. Ils descendent avec lui à Alexandrette, forcent le vice-consul à leur payer 400 piastres et lui donnent quarante jours pour vider les maisons et les magasins, dont ils revendiquent la propriété. Avec le secours d’un Cheikh des plus déterminés, Chaban Oglou, ils ont formé le projet de revenir piller les magasins, s'emparer des marchandises et emmener le vice-consul en otage dans la montagne. Le drogman du consulat, envoyé vers eux pour leur faire abandonner ce projet, tombe dans les mains des Kurdes, leurs amis, et ne doit son salut qu’à l'intervention de l’Aga du Beylam. Les Longy, pendant ce temps, assiègent Alexandrette et réclament des sommes immenses pour la location d’une maison, qu'ils disent être à eux. Heureusement le drogman avait amené les Kurdes à abandonner leur parti : subitement dociles, les Longy se contentent d’être mis en possession de leur maison. Moins d’un an après, Antoine Longy mourait d’hydropisie: « Il a conservé jusqu’à son dernier soupir le caractère que tout le monde lui savait, écrit le Consul d’Alep. C'était lui qui parlait le plus haut à Alexandrette et de qui on avait le plus à craindre * ». Son frère donna encore quelques tracas aux Français et se décida à repasser en France en 1746. À partir de ce moment la tranquillité put être maintenue à Alexandrette, grâce aux petites libéralités que la nation fit aux chefs des Kurdes.

4. Marin, vice-consul d’Alexandrette, dans une lettre le silence qu’ils gardent sur les marchandises qu'ils de 1735, parle des frères Longy, qui se disent Français réçoivent par bâtiments étrangers pour compte de Juifs.

quoique nés à Chypre, sont facteurs de plusieurs négo. 2. 18 février 1743. ciants français d'Alep, ainsi que de Juifs protégés, font 3. Septembre octobre 1743, fonction de Consul de Hollande, nation dont ils sont 4, 6 février 1744.

aussi les facteurs. Les Longy lui ont paru suspects par

IX. — Ce n'était pas tout que les marchandises pussent s’écouler d’Alep vers la côte; il fallait encore qu’elles pussent arriver de l’intérieur jusqu’à Alep. Or les révolutions qui agitèrent la Perse et les guerres qui éclatèrent entre Turcs et Persans tarirent presque complètement la source qui alimentait le commerce d’Alep. La situation précaire de cette Echelle et de celle d’Alexandrette pendant la première moitié du xvrn1e siècle montre l'influence que des événements parfois lointains, en tout cas tout à fait indépendants des Français, pouvaient exercer sur leur existence et sur leur commerce.

En 1722, les Afghans qui, depuis 1715, disputaient aux Persans la possession de leur empire, vainquirent sous la conduite de Mir-Mahmoud les descendants d’Abbas-le-Grand et établirent leur domination sur toute la Perse :. En 1723 les Turcs, inquiets des progrès des Russes dans l’Asie centrale, déclaraient à leur tour la guerre aux nouveaux maîtres de la Perse et commençaient sur eux une série de conquêtes : qui, sans l'intervention de Bonnac, mettait la Turquie en lutte avec la Russie : la guerre se prolongea jusqu’en 1727. Deux ans après, un Persan de condition médiocre, Nadir, relevait le drapeau du Prince Thamas, héritier légitime du trône de Perse, et, prenant le nom de Thamas Kouli Khan, affranchissait son pays des Afghans. (1729-1730). Puis il attaquait les Turcs pour leur reprendre leurs conquêtes, et, depuis ce moment (1730) jusqu’au meurtre de Nadir (1747), se poursuivit une guerre généralement malheureuse pour les Ottomans, sans cesse rallumée par les intrigues des Russes et à peine interrompue par de courtes trêves.

Cet état de guerre presque permanent arrêtait le trafic entre Alep, la Perse et l’'Extrême-Orient, d’où cette Echelle tirait la majeure partie de ses retraits. Les caravanes, autrefois régulières, ne s’acheminaient plus qu’avec intermittence entre Bagdad, Bassora, Ispahan et Alep. Les résidents français ne trouvaient plus le placement des marchandises qu'ils recevaient de France; celles qu’on leur demandait faisaient défaut : leurs magasins restaient pleins tandis que le marché local était vide. Les Consuls de France à Alep tenaient régulièrement le Ministre et la Chambre au courant des événements d’une guerre qui importait tant à notre commerce et s’empressaient de faire écho aux moindres rumeurs pouvant en laisser espérer la fin. « Le bruit court, écrivait l’un d’eux?, que les Persans ont fait en dernier lieu à la Porte des propositions raisonnables et, si le Grand-Seigneur les agrée, il ne faut point douter que la paix soit bientôt conclue. En effet, cette guerre est ruineuse pour les Turcs et très onéreuse aux Persans. » Eux-mêmes recevaient de véritables feuilles de renseignements de l’Evêque de Babylone, qui exerçait en même temps la charge de Consulgénéral de France à Bagdad, d’un certain Rousseau, cousin de Jean-Jacques, qui

1, Histoire générale, t. VII, Lavisse et Rambaud. 2. En 1732,

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