ÉMEUTE DES CHÉRIFS A ALEP
un acte de ce genre serait un non-sens. Contre eux, il n’y a qu’un moyen de répression efficace, la force : mais la nécessité de tenir tête aux Russes en limite tellement l'emploi, que ce moyen ne sert qu’à prolonger la guerre civile. Si bien que la Turquie se résigne à accepter ce qu’elle ne peut empêcher et à fermer les yeux sur les violences d’un Dijezzar, de peur de le pousser à la même extrémité que ceux qu’il a vaincus.
La Révolution de 1789 éclatera sans qu’il ait été châtié. A partir de ce moment, les Echelles de Syrie et de Palestine offriront une image réduite de la France à la même époque, divisées, en proie aux luttes de partis, acharnées contre les institutions de l’Ancien Régime, sans constitution certaine, et, par-dessus tout, menacées de destruction par leurs ennemis : ce sera pour elles, comme pour la France, une crise à la fois intérieure et extérieure, dont elles sortiront aussi profondément modifiées que la France, mais beaucoup plus endommagées qu’elle.
II. — Au moment où se mirent en campagne les armées du Sultan et de l’Impératrice de Russie, la Syrie et la Palestine offraient un terrain bien préparé aux entreprises d’un conquérant. |
Au Nord, Alep et son territoire, éprouvés par de récentes souffrances, commençaient à réparer leurs pertes à la faveur d’une accalmie en Perse. Mais le peuple, qui avait pris ses maux en patience tant que l’autorité de la Porte avait été redoutée, en supportait moins patiemment de beaucoup moindres depuis qu’il savait l'Empire affaibli et menacé. Tandis qu’au plus fort des guerres de Perse,les Consuls ne signalent qu’une émeute de femmes provoquée par la cherté du pain, le 10 août 1770 une révolte éclate parmi les chérifs, qui formaient un corps d’environ 50.000 hommes. Ils se portent en masse au Sérail, où se trouvaient assemblés les grands et le Musselem, qui gouvernait en attendant l’arrivée d’un nouveau Pacha. Les chérifs lui réclament l’étendard sacré de Mahomet, enfermé à la citadelle depuis trente-cinq ans : ilcède, mais avertit en secret le Gouverneur de la citadelle de ne pas le leur livrer. Furieux, les insurgés retournent au Sérail pour assassiner le Musselem, qui réussit à s'évader par les terrasses de son palais et à se réfugier par la même voie dans la maison d’un de nos négociants. « Ce lieu de retraite ne pouvant que nous occasionner une action de violence de la part de ces mutins, dit le Consul t, je lui fis dire qu’il n’était point en sûreté dans cette maison et qu’il était de sa prudence de se réfugier dans le khan de la douane. » Le lendemain à l’aube, le Musselem sortit de la ville et demeura trois jours à la campagne où des députations de chérifs vinrent négocier avec lui : le 15 août, s'étant mis d’accord avec eux, il rentra dans Alep.
Quand le nouveau Pacha, Abdur-Rhaman, vint prendre possession de son poste, au mois de novembre seulement, les Chérifs s’opposèrent encore neuf jours à sa